TRAQUENARD

Saison 2 - épisode 1

par Miranda Wolf
oddproduction@hotmail.com


Il suffit souvent d’un rien pour que toute une existence bascule ; Jason Barlow en avait fait l’amère expérience, et il s’était finalement résolu à accepter cette évidence. Il avait fait un mauvais choix, un choix insensé, et il lui fallait maintenant en supporter les conséquences. Pas pour lui, non, mais pour ses enfants, pour sa famille qui ne devait en aucun cas chavirer avec lui. Jamais encore il ne s’était senti aussi sale, aussi repoussant. Désormais, il ne valait pas mieux que tous les criminels qu’il avait mis derrière les barreaux durant sa carrière : il était devenu le jouet d’une organisation dont il ignorait tout, une sorte de pantin à la solde d’un groupe sans scrupules et sans principes. Et il était condamné : s’il se rebellait, il exposait ses enfants à des dangers qu’il préférait ignorer ; s’il acceptait d’exécuter la mission qu’on lui avait confiée… Que lui arriverait-il, au juste ? Sa conscience supporterait-elle d’assumer ce crime supplémentaire ? Il ne le croyait pas ; parfois, sa raison semblait vouloir vaciller, et il perdait tout contact avec la réalité. Cela ne durait jamais longtemps, rarement plus de deux minutes, mais ces crises étaient de plus en plus violentes. Dans ces moments-là, il voyait sa mère. Il ne rêvait pas d’elle, non : il la voyait réellement, alors qu’il savait pertinemment qu’elle n’appartenait plus au monde des vivants, qu’elle reposait tranquillement sous une pierre tombale qu’il fleurissait tous les mois. Et surtout, il l’entendait. C’était cette vision fantomatique qui traduisait tout le dégoût qu’il éprouvait pour lui-même ; quand elle apparaissait, il repensait systématiquement à tous les espoirs que sa mère avait mis en lui, à la manière dont elle l’avait serré contre lui lorsqu’il avait été admis à l’académie de police…
Il n’osait jamais affronter le visage de celle qu’il avait jadis chérie ; Tanya Barlow avait toujours incarné la joie de vivre dans l’esprit de son fils, et en cela, elle ressemblait beaucoup à Marlene. Ses yeux pétillaient toujours, et même lorsque les choses n’allaient pas très bien, lorsque les ennuis leur pleuvaient dessus inlassablement, lorsque la maladie reprenait ses droits, elle avait toujours su conserver cette étincelle qui suffisait souvent à éclairer leur maisonnée. Si on avait demandé à Jason de donner un visage au bonheur, il n’aurait pas hésité à lui attribuer celui de sa mère. Mais la Tanya Barlow fantomatique qui s’imposait de plus en plus souvent à lui ne souriait plus, bien au contraire : son regard était grave, terne, comme déprimé. Ses traits, ses rides, la façon qu’elle avait de froncer les sourcils, tout exprimait sa tristesse et sa déception. Et il en allait de même pour sa voix ; jamais Jason ne l’avait entendue parler de cette manière, pas même lorsqu’elle était fâchée.
« Tu es un traître, Jason. Tu as trahi ton ami et tes enfants. Et tu m’as trahie, moi. Est-ce que tu sais où vont les traîtres, lorsqu’ils meurent, Jason ? Te l’ai-je déjà dit ? »
Lorsque cette voix sortie d’outre-tombe retentissait, et lorsque le visage sévère de sa mère venait flotter devant lui, Jason s’efforçait de nier son existence. Il fermait les yeux, il appuyait sa tête contre un mur, et il comptait jusqu’à dix, comme lorsqu’il était petit garçon et qu’il jouait à cache-cache avec ses camarades de classe, dans la cour de l’école. Et généralement, lorsqu’il se retournait, c’était pour constater avec un soulagement immense que Tanya Barlow n’était plus là. D’ailleurs, elle ne l’avait jamais été, n’est-ce pas ? Elle était morte, il convenait de ne pas l’oublier ; les morts ne continuent à vivre que dans les souvenirs de ceux qui les ont connus. Et les fantômes n’existent pas. Il n’y a que les fous pour penser le contraire. Mais justement, n’allait-il pas tarder à franchir la frontière ténue qui sépare les fous des gens sains d’esprit ? L’alcool, le manque de sommeil, la culpabilité, l’angoisse… Tout cela ne finirait-il pas par avoir raison de sa santé mentale ?
Assis devant un énième verre de scotch, alors qu’il n’était pas encore sept heures du matin, Jason tentait de se convaincre qu’il maîtrisait encore une partie de la situation. Il approchait du but ultime, de la libération. N’était-ce pas ce qu’il lui avait dit ? En vérité, il ne s’en souvenait pas. Les vapeurs de l’alcool avaient subrepticement altéré sa mémoire. Et ça valait peut-être mieux ainsi, finalement. Parce qu’il se sentait toujours au bord du malaise lorsque ses pensées le ramenaient à ce gros homme anonyme, aux dents aiguisées comme des lames de rasoir.
Evidemment, il allait faire ce que ce personnage épouvantable lui avait demandé. Son choix était trop limité pour qu’il fasse autrement. Il devait penser à Kevin, à Marlene…et à Naomi, aussi. Il ne pouvait plus reculer, alors pourquoi se poser la question ?
« Sais-tu ce qu’il y a de pire qu’un traître, Jason ? »
Jason sursauta, et le contenu du verre qu’il tenait dans sa main vint inonder son tee-shirt.
« Non ! », hurla-t-il tandis que sa main se mettait à trembler, d’abord imperceptiblement, puis d’une façon de plus en plus visible. « Non ! Ce n’est pas réel ! »
Tanya Barlow venait à nouveau d’apparaître ; elle était vêtue d’une robe bleue, sa préférée, celle qu’on lui avait mise pour son inhumation. Ses longs cheveux sombres étaient toujours tressés : c’était sa coiffure fétiche, celle qu’elle arborait les jours de fête, ou lorsqu’elle devait sortir. Ses yeux noirs le fusillaient ; Jason sentit son cœur se mettre à bondir dans sa poitrine.
« Les froussards sont pires que les traîtres. », reprit-elle, les mains posées sur les hanches, les traits encore plus vindicatifs qu’à l’ordinaire.
Jason secoua vivement la tête, les paumes des mains plaquées sur ses yeux : « Non ! Tu n’existes pas ! Tu es morte ! Tu es morte et tu ne peux pas être là ! Tu es juste dans ma tête ! »
Il se mit à sangloter, tandis que le compte à rebours se déclenchait dans sa tête. A dix, c’était certain, cette hallucination démente n’aurait plus aucun pouvoir. Un, deux, trois...
« De quoi as-tu peur, Jason ? D’avoir à assumer le résultat de tes erreurs ? »
Il fournit un effort surhumain pour ignorer cette nouvelle question, et il poursuivit son décompte, s’accrochant aux chiffres comme à une bouée. Il ne voulait pas sombrer, pas maintenant. Avant, il fallait qu’il remplisse la toute dernière partie de ce contrat qu’il n’aurait jamais dû accepter.
…quatre, cinq, six, sept, huit...
Il inspira profondément, puis il prononça les deux derniers nombres à voix haute : « …neuf, dix. »
Il releva la tête, s’attendant à ne rencontrer que le vide. C’était toujours ce qui se produisait : Tanya Barlow apparaissait, oubliant pour un temps qu’elle dormait de son dernier sommeil dans un cercueil en pin, et elle disparaissait aussi rapidement lorsqu’il rouvrait les yeux. Il lui suffisait d’accomplir ce petit rituel innocent pour la renvoyer de là où elle venait, c’est-à-dire le Woodlawn Cemetery, dans le quartier d’Ingleside. Ça avait toujours fonctionné…jusqu’à présent.
Lorsque Jason Barlow rouvrit les yeux, en effet, sa mère n’avait toujours pas disparu.
« S’il te plait. », murmura-t-il tandis qu’une grande main glacée venait serrer son cœur. « Laisse-moi. Je t’en prie, va-t-en, laisse-moi tranquille. »
Tanya perdit brusquement son air féroce ; ses traits se détendirent, et son regard se chargea de cette bonté que son fils avait toujours connue : « Tu as encore le choix, même si tu penses le contraire. », lui souffla-t-elle doucement. Elle s’approcha sans un bruit, et elle tendit sa main droite en direction de Jason, comme pour lui effleurer la joue. « Tu peux trahir toutes les personnes que tu veux, mais je t’en conjure, Jason, ne te trahis pas toi-même. Fais ce que te dicte ton cœur, et non pas ce que te commande la peur. Tu en es capable. Je le sais. »
Sa main recula, elle fit elle-même quelques pas en arrière, puis elle porta ses doigts à ses lèvres et lui envoya un baiser, comme lorsqu’il était enfant et qu’elle le quittait devant la cour de l’école. Puis Tanya Barlow disparut progressivement, et Jason ne trouva rien d’autre à faire que de s’effondrer à même le sol. Il ne savait plus ce qui était réel et ce qui était seulement issu de son imagination, et dans le fond, il s’en fichait. Sa mère, ou l’hallucination qui avait pris sa forme, avait raison : il ne fallait pas qu’il se laisse gouverner par la peur. Il était temps pour lui de reprendre les rênes. Coûte que coûte.
 
Le grand jour était arrivé, et malgré tout ce que cela pouvait représenter, Lauren Walters était heureuse : ses angoisses étaient toujours présentes, tapies dans l’ombre, mais la joie qui émanait de Kathy parvenait sans peine à les dissimuler. Depuis qu’elle avait appris la nouvelle, la fillette s’était radicalement transformée : toute trace de fatigue avait disparu de son visage, et jamais encore elle n’avait paru aussi rayonnante. Elle riait pour un rien, et la moindre activité se transformait en jeu : elle avait retrouvé le comportement ordinaire d’une enfant de son âge, même si, de temps en temps, une petite lueur inquiète passait dans son regard.
Pour l’heure, Kathy se trouvait devant un grand sac en toile dans lequelle elle s’amusait à disposer ses quelques effets personnels ; cette occupation la distrayait beaucoup, même si elle s’appliquait pour ne pas froisser les vêtements qu’elle enfouissait dans le sac. Brusquement, elle virevolta sur elle-même, ses longs cheveux blonds voltigeant autour d’elle : « Est-ce que tu as déjà pris l’avion, toi ? », demanda-t-elle à Lauren.
« Oui. », lui répondit la jeune femme. « Trois fois.
-Est-ce qu’on vole vraiment ? Comme les oiseaux ?
-Presque. », lui assura Lauren, souriant devant l’air émerveillé de la petite fille.
Un bruit retentit soudain, et Kathy le reconnut sans mal : la porte d’entrée venait de s’ouvrir ; immédiatement, la fillette laissa tomber le pantalon qu’elle s’apprêtait à ranger dans le sac de voyage pour se précipiter dans la direction voulue. David Shelton, qui n’avait pas encore eu le temps de se débarrasser de l’énorme valise qu’il transportait, faillit presque tomber par terre lorsque Kathy se jeta à son cou en riant aux éclats.
« Tu m’as l’air en pleine forme, dis-moi ! Tu as mangé du lion ? »
La petite secoua la tête, tout en attrapant la main libre de l’inspecteur : « Je suis en train de préparer ma valise ! », expliqua-t-elle d’un ton enjoué. « Est-ce que tu as déjà pris l’avion ? Lauren dit qu’on vole comme les oiseaux ! Quand est-ce qu’on part ?
-L’agent Hartling ne devrait pas tarder à arriver. », lui apprit Lauren. Elle désigna la valise de David : « Vous avez emporté toute votre maison, là-dedans ?
-Pas vraiment. Mais j’ai opté pour le premier modèle que j’ai trouvé. Je ne suis pas un grand voyageur.
-Dans ce cas, vous n’allez pas tarder à le devenir. », nota Lauren.
Kathy lâcha la main de David : « Je vais terminer de ranger mes affaires ! », décréta-t-elle avant de disparaître en courant.
« La perspective de quitter cet endroit l’a métamorphosée ! », commenta David, presque sidéré par le contraste qu’offrait le comportement de la fillette.
Lauren approuva : « C’est vrai. Pour elle, il n’y a que des points positifs à tout ceci : elle ne va plus être forcée de rester cachée toute la journée, pour commencer. Peut-être même que ça permettra à sa mémoire de se débloquer plus facilement.
-Vous croyez vraiment que ce serait possible ? », s’étonna David.
La réaction que la séance d’hypnose avait provoquée chez Kathy lui avait enlevé tout espoir de parvenir un jour à vaincre les défenses qu’avait instaurées Athena.
« Quelque soit la méthode employée, le stress généré par cette situation ne fait qu’amplifier ce blocage. », expliqua la psychologue. « La cloisonner entre quatre murs la protége des dangers extérieurs, mais ça ne suffit pas à repousser ses frayeurs, au contraire : ça ne fait que leur donner plus de sens. » Lauren esquissa un sourire avant de poursuivre : « Et puis, je dois avouer que je ne suis pas mécontente de savoir qu’il ne me faudra plus rester enfermée ici toute la journée ! Cet endroit commençait presque à me rendre claustrophobe ! »
David hésita avant de prendre à son tour la parole : « Je sais que vous avez promis à Kathy de rester avec elle, quoi qu’il arrive, mais…est-ce que vous êtes sûre de vouloir faire ça ? Vous avez entendu ce que vous a dit Hartling : il va vous falloir couper les ponts avec vos amis, votre famille…
-Pour la famille, ce n’est pas le problème. », l’interrompit-elle. « Il ne me reste plus que ma sœur, et elle habite à Atlanta. » Elle marqua une pause, puis elle avoua : « Je sais bien que ça ne sera pas facile, mais je dois le faire, pour Kathy. Lorsque je me suis réveillée à l’hôpital après l’accident, et lorsque j’ai appris que ma fille et mon mari n’avaient pas survécu, je me suis demandée pourquoi j’avais eu la chance de m’en sortir. Ça me paraissait absurde, jusqu’à ce que Mona me résume sa manière de voir les choses…
-Que vous a-t-elle dit ?
-Elle pensait que si j’étais encore là, c’était parce que j’avais une sorte de mission à remplir. » Lauren sourit : « Je reconnais que ça m’a tout d’abord paru un peu trop mystique. Je n’ai jamais cru au destin, et je ne suis pas non plus une croyante convaincue…mais depuis que j’ai rencontré Kathy, je me dis qu’elle n’avait peut-être pas tort, finalement. »
David lui retourna son sourire : « Peut-être bien, en effet. »
 
Patricia Hartling avait toujours accordé une grande importance aux habitudes : sa profession lui réservait parfois des surprises, et son emploi du temps n’était jamais clairement défini, mais sa vie personnelle était réglée comme du papier à musique. Ainsi, tous les quinze jours, elle s’obligeait à se rendre au stand de tir accolé au bâtiment fédéral, pour se consacrer à son entraînement. C’était une obligation qu’elle s’était fixée alors même qu’elle se trouvait encore à Quantico, et jamais elle n’y avait dérogé une seule fois.
Malgré une journée qui s’annonçait chargée, Hartling s’était encore pliée à cette routine : elle s’était présentée au stand beaucoup plus tôt que d’ordinaire, mais l’idée de faire un trait sur cette séance ne lui avait même pas traversé l’esprit. Elle avait mis sur ses oreilles le gros casque rembourré chargé d’atténuer le vacarme causé par les déflagrations, avait vérifié son arme et avait finalement franchi le seuil de l’immense salle consacrée aux exercices sur cibles mouvantes. Le principe était simple : des mécanismes dressaient sur le chemin de l’agent qui venait s’exercer des silhouettes en carton, et il fallait réagir en conséquence, en tirant sur les figures menaçantes et en épargnant les malheureux passants qui se trouvaient mêlés aux criminels.
Hartling s’en était toujours bien sortie, et elle avait fini par riposter sans trop réfléchir : il lui fallait moins d’un dixième de seconde pour analyser la situation…et pour réagir en conséquence. Son habilité au tir aurait pu la conduire à intégrer les groupes spéciaux d’intervention du Bureau, mais cette perspective ne l’avait jamais vraiment captivée. Elle n’éprouvait pas une grande fascination pour les armes à feu, et devenir une tireuse d’élite n’entrait pas dans ses ambitions.
La séance commença comme d’habitude : une première cible se dressa sur sa droite, et Patricia braqua immédiatement le canon de son arme dans la direction voulue. Le coup de feu partit, et une balle vint se planter dans le cœur de la figurine en carton qui représentait un Asiatique muni d’une mitraillette. Gagné. Patricia reprit sa progression, usant d’une lenteur tout à fait calculée, et durant un premier temps, rien ne se produisit. Puis, brutalement, deux cibles se dressèrent devant elle : instinctivement, Hartling appuya sur la détente. Un projectile perfora le front de la première silhouette : c’était celle d’un colosse barbu qui brandissait un poignard si aiguisé qu’il ressemblait presque à une épée. Quant à la seconde balle, elle atteignit une autre figure en carton…qu’elle n’aurait jamais dû toucher. Le personnage symbolisé par cette image n’avait effectivement rien de dangereux : il s’agissait d’une petite fille aux nattes blondes, et le pistolet que Patricia avait tout d’abord cru apercevoir dans ses mains n’était en fait qu’une inoffensive sucette. Hartling sentit une vague d’effroi la gagner : certes, ce n’était qu’un entraînement, mais elle n’aurait jamais dû commettre cette erreur. Cela faisait une éternité que cela ne lui était pas arrivé. Elle reporta son regard sur le mannequin cartonné, et elle songea absurdement que ce visage dessiné ressemblait beaucoup à celui de Kathy ; cette constatation renforça son malaise, et elle fit une chose qu’elle n’avait encore jamais faite : elle retira son casque et fit demi-tour, presque au pas de course. Elle remit son matériel à sa place et sortit du stand, sans se soucier de l’air étonné des autres agents qui se trouvaient là, et qui devaient se demander pourquoi elle était si pressée.
Une fois dehors, elle s’appuya contre un mur et respira profondément, pour tenter de retrouver son calme. D’accord, elle s’était trompée, mais après tout, ce n’était pas dramatique. Elle n’avait tué personne : tout ce qu’elle pouvait se reprocher, c’était d’avoir ouvert le feu sur une vulgaire figure en carton-pâte. Pourquoi en faire toute une histoire ?
Elle tira fébrilement une cigarette de son étui et ne parvint à reprendre le contrôle de ses nerfs qu’après avoir aspiré une bouffée de fumée. Everett Reams avait raison à ce propos : elle aurait dû jeter ces cochonneries depuis longtemps. Mais c’était plus facile à dire qu’à faire. Et tant qu’elle devrait traquer les criminels qui composaient Athena, elle avait dans l’idée qu’elle ne parviendrait pas à balancer son paquet de cigarettes à la poubelle. Pour l’heure, cette simple hypothèse ne faisait qu’amplifier son anxiété.
Patricia laissa passer quelques minutes avant de se décider à prendre le chemin de son bureau ; elle avait un peu d’avance, mais elle se doutait que son équipier serait déjà sur place. Il arrivait toujours avant elle, et lorsqu’elle poussait la porte de leur bureau, c’était généralement pour le découvrir penché sur un élément de l’enquête. Hartling ignorait ce qu’il espérait trouver, et elle pressentait qu’il ne le savait pas lui-même, mais elle n’avait jamais ressenti le besoin de critiquer cette méthode. En vérité, elle espérait secrètement que cette technique finisse par donner un résultat : parce que même si ça lui faisait mal de le reconnaître, il fallait admettre qu’Edgar Rush n’avait pas tort. Leurs investigations s’enlisaient ; malgré leurs précautions, Athena avait réussi à les affaiblir, tout en restant dans l’ombre. Ils avaient réussi à récupérer les quelques indices qu’ils avaient négligemment laissés derrière eux, et depuis, ils étaient presque devenus invisibles. Bien sûr, leur tentative pour récupérer Kathy n’avait rien donné…mais Patricia se doutait que cet échec n’avait fait qu’intensifier leur détermination. Après tout, il était peut-être souhaitable que la fillette quitte la ville, du moins dans un premier temps…
Lorsqu’elle franchit le seuil de son bureau, Patricia ne fut donc guère étonnée d’y découvrir Everett Reams. Ce dernier lisait attentivement un rapport épais comme un roman, et l’expression sérieuse qu’il arborait rappela à Hartling celle des étudiants qui révisent leurs leçons dans l’angoisse d’un examen futur. Reams était tellement concentré sur sa tâche qu’il ne l’entendit pas refermer la porte. Jamais elle n’avait pu voir un bureau aussi encombré que celui d’Evan : des dossiers étaient empilés à sa droite, juste à côté d’un beignet au chocolat encore intact et d’un gobelet de café presque vide, et le téléphone disparaissait sous une quantité astronomique de papiers. Les états de service de l’agent Reams étaient peut-être impressionnants, mais il fallait admettre une chose : pour ce qui était du rangement, il était loin d’être doué.
Patricia Hartling se décida à signaler sa présence : elle se racla la gorge, et Everett releva aussitôt la tête, tout en gardant un doigt posé sur la ligne qu’il était en train de lire.
« Vous êtes en avance. », constata-t-il automatiquement.
« La journée va être longue. », signala Patricia. « Autant ne pas perdre de temps…
-Tout se passera bien.
-Je sais. Il n’y a aucune raison pour que ce ne soit pas le cas. »
Sauf si Athena décide de nous rendre une petite visite, bien sûr… Patricia écrasa ce qui restait de son mégot dans le cendrier, se forçant à repousser cette pensée sans aucun sens. Cette fois-ci, ils avaient fait en sorte qu’aucune information ne filtre : personne n’avait eu connaissance des détails du plan, à part Everett, Edgar Rush et elle-même. Ils avaient même décidé de réduire les risques au minimum en se chargeant eux-mêmes d’escorter Kathy, Lauren Walters et David Shelton jusqu’au petit avion privé qui devait leur permettre de quitter San Francisco en toute discrétion. Pour assurer une sécurité absolue, ils avaient prévu de les accompagner jusqu’à Las Vegas, avant de les laisser poursuivre leur route dans la direction de leur choix. Sur ce coup, Athena n’avait aucune chance.
« Vous avez décidé d’apprendre tout ça par cœur ? », demanda finalement Hartling, désignant les dossiers qui s’entassaient sur le bureau de son partenaire.
« Non, pas vraiment…mais j’avais un instructeur à Quantico qui disait qu’il suffit parfois de prendre un peu de recul pour remarquer des choses qui jusque-là semblaient dénuées d’intérêt.
-Alors vous essayez d’appliquer sa méthode ?
-A défaut d’une autre solution, oui…
-Et ça fonctionne ?
-Non, pas pour le moment. » Il se leva brusquement de sa chaise, se désintéressant totalement de sa lecture : « Vous avez appris l’existence de Kathy parce que quelqu’un vous a remis un dossier la concernant, n’est-ce pas ?
-Remis, ce n’est pas le mot approprié. », rectifia Hartling. « En fait, nous l’avons tout bonnement reçu par la poste, comme une vulgaire publicité.
-Qui aurait pu vous faire parvenir ce document, d’après vous ?
-A une époque, je pensais que c’était peut-être l’œuvre de la sœur de Kathy, Johanna…mais j’ignore comment elle aurait pu entrer en possession de ce document. » Elle scruta durant un instant le visage pensif de son équipier : « Vous avez une autre idée ? »
Evan se contenta d’un bref signe de tête : « Nous sommes quasiment sûrs qu’il y a des taupes de notre côté… Et s’il y en avait aussi chez eux ? Après tout, ce ne serait pas impossible. Ce dossier ne vous est pas parvenu par hasard : quelqu’un a cherché à attirer l’attention du Bureau sur Kathy. Reste à en comprendre la raison… En fait, je crois qu’il n’y a que deux explications envisageables : soit cette personne souhaite faire tomber Athena, soit elle veut surtout protéger Kathy. Et si on privilégie la deuxième option, on peut même supposer que c’est cet individu qui a permis à Kathy de s’échapper… »
Patricia mit quelques secondes avant d’admettre que ce scénario était tout à fait vraisemblable. Elle réalisa par la même occasion qu’elle n’avait jamais vraiment cherché à remonter jusqu’à l’expéditeur du dossier : la priorité du FBI, à ce moment-là, avait été de retrouver Kathy, et non la personne qui avait choisi de les mettre sur sa piste. C’était peut-être là, en fin de compte, que résidait son erreur. Il suffit parfois d’un grain de sable ou d’une poussière pour entraver le mécanisme d’une machine ; et souvent, il suffit d’une simple négligence pour condamner une enquête.
« J’ai fait examiner l’enveloppe qui contenait le dossier. », déclara-t-elle soudainement. « Le labo n’a rien pu en tirer. »
Cela n’excusait pas tout, mais ça prouvait au moins qu’elle avait essayé de découvrir un indice sur l’identité de leur mystérieux bienfaiteur.
Everett Reams sembla remarquer son trouble : « Je suppose que cet individu a fait en sorte de ne pas être retrouvé. », admit-il. « Athena ne fait sûrement pas de cadeaux à ceux qui choisissent de trahir leur cause. Et puis il était normal que vous fixiez vos recherches sur Kathy. »
Patricia Hartling ne protesta pas ; elle essaya même de se convaincre que c’était vrai, qu’ils ne seraient jamais parvenus à remonter jusqu’à l’expéditeur anonyme, même en ouvrant une enquête digne de ce nom. Mais elle n’arriva pas à y croire.
« Si vraiment cette personne a cherché à nous aider, alors il est probable qu’elle se manifeste à nouveau. », souligna Evan. « Si elle voit que nous n’avançons pas, elle décidera peut-être de nous fournir d’autres indications.
-Sauf si elle a été démasquée en cours de route. », l’interrompit Hartling.
« Evidemment…mais il vaut mieux rester optimiste. », déclara Everett. « Vous ne pensez pas ?
-J’ai toujours eu tendance à être réaliste. », rétorqua Patricia. Son ton était sec, mais elle n’était pas vraiment en colère. Elle était trop fatiguée pour l’être, de toute façon. « Et le réalisme ne va jamais de paire avec l’optimisme, surtout lorsqu’il s’agit d’Athena. »
 
 « Mais non, Dinah… Ne sois pas ridicule : tu sais bien que je ne le fais pas exprès…  Je te jure, je ne pouvais pas refuser ! Et puis je serai revenu demain… Non, je ne fais pas ça pour éviter de dîner avec ta mère ! Enfin, qu’est-ce que tu vas chercher ?... » L’homme passa une main dans ses cheveux coupés en brosse, essayant par ce simple geste de repousser son agacement. Il adorait sa femme, mais parfois, il fallait admettre qu’elle n’avait pas son pareil pour malmener ses nerfs. « Ecoute, chérie, on en reparlera plus tard, d’accord ? Je dois préparer l’avion, là. Ils ne vont pas tarder à arriver. Je t’appelle dès que possible. Bye. » Et il raccrocha, empêchant ainsi son épouse de protester. Il considéra un instant son téléphone portable, regrettant déjà d’avoir si brusquement coupé la parole à Dinah. Puis son regard retomba sur le petit avion de tourisme qui lui faisait face, et il réalisa qu’il lui fallait vraiment se dépêcher, s’il ne voulait pas décoller en retard.
Bien sûr, Dinah avait de bonnes raisons de lui en vouloir : il venait juste de lui annoncer qu’il ne rentrerait pas avant le lendemain, alors qu’il lui avait promis, juste avant de partir de la maison, qu’il serait là pour seize heures et qu’il irait lui-même chercher sa belle-mère à l’aéroport. Mais c’était avant que son patron ne lui annonce qu’il y avait un changement dans le planning : il devait conduire un petit groupe de touristes à Las Vegas, alors qu’il était initialement convenu qu’il passerait cette journée à proposer des baptêmes de l’air à des curieux avides de sensations fortes.
« Ces gens sont pressés. », lui avait appris le patron. « Ils ont accepté de me payer cash, et des trucs pareils, ça ne se refuse pas ! Surtout en ce moment ! »
Ian Karlen n’avait pas bronché, et cela pour deux raisons : d’abord, son employeur, Jackson Frewer, n’était pas le genre de type auquel on pouvait facilement donner tort. Avec sa carrure d’armoire à glace et ses yeux noir charbon, Jake imposait immédiatement le respect. Ensuite… Eh bien, c’était simple : Frewer avait raison. Des opportunités pareilles, ça ne se refuse jamais. Surtout pas lorsqu’on est au bord du gouffre et que le chiffre d’affaire ne cesse de dégringoler de mois en mois, inexorablement. Après s’être assuré qu’il bénéficierait lui aussi d’une petite prime de compensation, Ian avait donc fait savoir à Jackson qu’il n’avait rien contre l’idée d’une expédition improvisée du côté du Nevada. Avec un peu de chance, même, il aurait le temps de faire un saut dans un casino ; il ne miserait pas beaucoup, mais peut-être qu’il pourrait rafler quelques dollars au black-jack… Si tel était le cas, il s’empresserait d’acheter un petit cadeau pour sa femme, pour se faire pardonner.
Ragaillardi par cette perspective, Ian Karlen remit son téléphone à sa ceinture avant de se lever ; il commença à procéder aux vérifications d’usage sur l’avion, et il avait presque achevé sa besogne lorsqu’un bruit métallique attira son attention. Ian laissa son geste en suspends et se retourna, cherchant à déterminer l’origine de cette alerte. Le hangar paraissait désert, et ce vide lui déchirait le cœur. Lorsqu’il avait commencé à travailler pour Jackson Frewer, ce dernier ne possédait pas moins de quatre avions de tourisme. Les années avaient eu raison des plus anciens, et il ne restait plus maintenant qu’une machine, qui n’allait pas tarder à achever sa carrière si on ne tentait rien pour la sauver. Jake n’était pas assez prospère pour se permettre d’investir dans de nouveaux appareils, et Ian redoutait le moment où il lui faudrait partir en quête d’un autre employeur. Car il ne se faisait pas d’illusions : la situation n’allait pas s’arranger. Ian n’avait jamais cru aux miracles, et c’est pour cette raison qu’il commençait déjà à éplucher les petites annonces.
Il allait se remettre à l’ouvrage lorsqu’un autre bruit retentit. Intrigué, il délaissa son examen et s’éloigna de l’avion : « Jake ? C’est vous ? »
Curieusement, il sentait qu’il n’était plus seul. Il avait l’impression d’être…espionné. C’était le mot. Il haussa les épaules, essayant de dissiper son appréhension. C’était absurde. Qui aurait eu intérêt à le surveiller ? Un voleur ? Grotesque. Il n’y avait plus rien à dérober dans le coin. Indécis, Ian s’arrêta au beau milieu du hangar, se demandant s’il n’avait pas trop forcé sur les films d’horreur. Son imagination était peut-être en train de lui jouer des tours. Il décida pourtant d’en avoir le cœur net : il reprit sa marche et mit le cap vers le petit cabanon qui abritait les locaux que Jake Frewer avait pompeusement baptisés Bureaux Administratifs. En fait de bureaux, il n’y avait là-dedans qu’une vieille table en sapin, trois chaises inconfortables et bancales et un ordinateur que Jackson avait récupéré lors d’une vente de charité.
La porte était entrouverte, et la lumière était allumée. Rien d’anormal, en résumé. Pourtant, Ian sentait son malaise augmenter, au fur et à mesure qu’il se rapprochait de l’ouverture.
« Jackson ? Vous êtes là ? »
Aucune réponse. Ian ravala péniblement sa salive, tandis que ses mains commençaient à devenir moites, presque collantes.
« Jackson ? »
Il tendit un bras devant lui et poussa lentement la porte. L’ouverture se fit plus large…et Ian Karlen poussa un cri inhumain, un hurlement déchirant qu’il n’entendit même pas. Jackson Frewer était là, mais il n’était plus en mesure de lui répondre. D’ailleurs, il lui serait désormais impossible de répondre à la moindre question : à moitié effondré sur l’affreuse table en sapin, Jackson "Jake" Frewer posait sur son employé un regard vitreux. Un trou d’une perfection saisissante ornait son front ; cette vision acheva de terroriser Ian. Il n’y avait presque pas de sang, et dans un sens, c’était encore pire.
Ian ne trouva absolument rien à formuler. La terreur l’avait momentanément rendu muet. Comme une carpe. Même le hurlement mourut dans sa gorge, tandis qu’il détaillait malgré lui cette horrible scène. Au bout de quelques secondes qui lui parurent durer une éternité, il trouva la force de faire volte-face, et il partit en courant comme un fou, sans même voir où il allait. Et brutalement, il percuta quelque chose. Quelque chose de mou, de répugnant. Il recula instinctivement, perdit l’équilibre et tomba à terre. Ses yeux arrivèrent alors à distinguer une paire de chaussures…et des jambes qui en sortaient. Deux énormes jambes, recouvertes d’un tissu gris souris. Graduellement, Ian leva la tête, pour se retrouver devant un colosse aux cheveux poivre et sel, qui portait sur le nez d’extravagantes lunettes de soleil, fantaisie presque burlesque dans un lieu aussi obscur.
Immédiatement, la morphologie de l’homme inspira à Ian une frayeur sans nom. Et ce sentiment ne fit qu’empirer lorsque le jeune homme repéra deux autres individus, postés de chaque côté de l’obèse. Vêtus de costumes noirs et de lunettes aux verres teintés, ils lui rappelèrent immédiatement les drôles de personnages qui l’avaient tant fait rire dans le film Men In Black. Sauf que, dans le cas présent, ils n’avaient absolument rien de comique. Et les armes qu’ils portaient à bout de bras, comme d’autres tiennent leur journal, indiquaient qu’ils n’avaient pas la moindre envie de se montrer agréables.
« Vous…Vous…Vous êtes qui ? »
Ian n’avait pas pu s’empêcher de bredouiller. Mauvais point, songea-t-il lorsqu’il surprit le large sourire carnassier qui éclaira le visage joufflu du sinistre inconnu.
« Nous ne sommes personne. », répondit-il en découvrant des dents étincelantes. « Faites comme si vous ne nous aviez jamais vus.
-Vous avez tué Jake !
-Jake ? » Le gros homme sembla réfléchir, puis il tendit un doigt dodu en direction du local. « Vous voulez parler de lui ? », demanda-t-il d’un ton empreint d’ironie. « Vous allez peut-être avoir du mal à me croire, mais au début, nous souhaitions seulement bavarder avec ce monsieur. Mais il s’est emporté… Il n’a pas été très gentil avec nous, et mes amis, que voici, sont parfois susceptibles. Peut-être saurez-vous vous montrer plus raisonnable que votre patron… Seriez-vous d’accord pour négocier avec nous ? »
Ian n’avait même pas songé à se remettre debout. Ses jambes n’étaient pas prêtes à le porter, de toute manière. Peut-être bien que c’est juste un cauchemar, pensa-t-il distraitement. Peut-être que je suis juste tombé dans un foutu cauchemar ! Jake est vivant, ces types n’existent pas et... Non. Il reporta son attention sur les trois individus aux lunettes noires, puis il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, pour apercevoir le corps sans vie de Jackson Frewer. C’était trop effroyable pour être un cauchemar. Malheureusement.
« Si j’en juge d’après l’aspect de cet endroit, votre salaire ne doit pas être mirobolant. », poursuivit le gros homme tout en promenant autour de lui un regard narquois. « Et maintenant que votre patron est…comment dire…hors-jeu, vous risquez d’avoir du mal à retrouver une place. Nous pouvons remédier à vos ennuis, si vous nous aidez à résoudre les nôtres. »
Ian comprit parfaitement l’allusion, malgré la peur qui lui comprimait toujours la poitrine.  Etait-ce une issue de secours ? Il songea encore au trou béant qui décorait le front de l’infortuné Jake Frewer. Bien sûr, ce n’était pas un tendre, il n’avait pas toujours été très délicat avec lui…mais malgré tout, Ian avait fini par le considérer comme un ami. Jackson acceptait de lui avancer son salaire quand il avait vraiment besoin d’argent, et il achetait toujours une boîte de chocolats à Noël, pour qu’il puisse l’offrir à Dinah. C’était un type à l’allure austère, mais il avait un cœur, et il savait s’en servir.
« Allez vous faire voir ! », aboya brusquement Ian.
L’homme sembla choqué par ces propos, qui contenaient une violence à laquelle il ne s’était manifestement pas attendu. Puis ses traits retrouvèrent leur cynisme naturel, et il secoua ses lourdes épaules : « Comme vous voudrez. Nous vous aurons donné le choix. »
Les trois personnages entamèrent un demi-tour, et Ian les regarda s’éloigner, ayant du mal à comprendre ce qu’ils faisaient. Allaient-ils le laisser en vie ? Etait-it possible qu’il s’en sorte à si bon compte ? Tous ses espoirs s’émiettèrent lorsqu’un des hommes en costume noir s’immobilisa et braqua sur lui le canon d’une arme qui ressemblait à une mitraillette miniaturisée. L’individu pressa la détente, et un bruit sourd accompagna ce mouvement, tandis qu’un projectile venait à la rencontre de Ian Karlen. Ce dernier voulut parler, crier, formuler quelque chose, mais la douleur lui coupa toute inspiration, et il ne put que poser la main sur son cœur, à l’endroit où la balle l’avait atteint. Il considéra sans trop comprendre le sang qui engluait ses doigts, puis il releva péniblement la tête, juste assez longuement pour croiser le visage goguenard de l’obèse. Ce fut la dernière chose qu’il vit. Le noir envahit son esprit, et plus rien n’eut d’importance.
Le sourire assassin du gros homme aux lunettes noires se fit plus large, tandis que ses deux acolytes se dirigeaient déjà vers le cadavre.
« Mettez-le avec l’autre. », ordonna-t-il au bout d’un moment, sans se défaire tout à fait de son air amusé. « Nos amis ne vont pas tarder à arriver, et il serait dommage que ce petit détail sans importance gâche la surprise que nous leur avons préparée, n’est-ce pas, Messieurs ? »
Les deux employés ne répondirent pas, mais leur chef ne s’en formalisa pas. C’était ainsi que ça fonctionnait : il commandait, ils obéissaient. Leur fonction s’arrêtait là ; pas besoin de paroles inutiles, quand il suffisait de presser la détente d’un revolver pour se débarrasser d’un contretemps gênant. L’homme plongea finalement sa grosse main dans la poche intérieure de sa veste, pour en ressortir un téléphone portable. Il composa prestement un numéro et porta le combiné à son oreille. Il arborait toujours cette expression joyeuse lorsqu’un déclic se fit entendre à l’autre bout ; un Allô ? angoissé accompagna ce bruit familier, et l’homme prit la parole, usant de cette voix faussement amicale qui suffisait souvent à glacer le sang de ses interlocuteurs.
« Le terrain est dégagé. Les projecteurs sont braqués sur vous, maintenant. »
Sitôt cette dernière phrase quelque peu emphatique achevée, il appuya sur un autre bouton, mettant ainsi fin à ce bref échange. Il remit l’appareil à son emplacement et se frotta les mains, tandis qu’un sourire satisfait déformait ses lèvres. Le contrat n’allait pas tarder à être exécuté. Et plus rien ne pouvait entraver leurs plans…
 
Jason Barlow considéra son téléphone portable d’un air dégoûté. Ce individu parvenait à lui flanquer la frousse rien qu’en lui parlant, et c’était complètement invraisemblable. De par sa profession, Jason avait été forcé d’apprivoiser la peur ; un bon policier se doit de contrôler ses nerfs. C’était un des principes qu’on lui avait inculqués à l’école de Police. Et jusqu’à présent, il n’avait pas eu trop de mal à s’y tenir. Tout avait changé lorsque ce gros type en costume avait fait son apparition et l’avait entraîné dans ses magouilles. Cet homme ventru le terrifiait, et pas seulement parce qu’il ne se déplaçait qu’en compagnie de ses sbires armés jusqu’aux dents. C’était ce qu’il incarnait qui l’effrayait : cet individu était exactement tout ce que Jason avait essayé de combattre dans sa carrière. Il respirait la fausseté, la méchanceté, l’hypocrisie et la malveillance. Malgré ses airs bonhommes et sa figure joviale, c’était un vrai vautour, un rapace qui n’attendait que le bon moment pour fondre sur sa proie…et la déchiqueter.
En croisant son chemin, David Shelton était en quelque sorte devenu sa proie, et celle de ses sinistres subordonnés. Et lui, Jason, était supposé le faire tomber dans les mailles de leur filet. Il devait faire exactement le contraire de ce qu’il avait fait auparavant, lorsqu’ils formaient encore une équipe soudée. Au lieu de le couvrir, il devait le pousser devant le peloton d’exécution. Il était même censé participer à son exécution. Le gros homme aux dents de squale le lui avait expliqué, non sans cacher sa satisfaction :
« Il vous connaît, vous avez longtemps travaillé ensemble. Pensez-vous vraiment qu’il vous tirera dessus sans hésiter ? Croyez-vous qu’il en sera capable ? »
La réponse était négative, et cela désolait presque Jason. Il aurait souhaité se tromper, mais les années qu’il avait passées aux côtés de David lui avaient permis d’anticiper ses réactions. Ils n’étaient peut-être plus amis, ils ne le seraient certainement jamais plus…mais David n’ouvrirait jamais le feu sur lui.
Les agents fédéraux, par contre…
Le gros homme avait ricané en entendant cette objection : « Chaque chose en son temps, Monsieur Barlow : remplissez votre devoir, et nous nous chargerons du reste ! Prouvez-nous que vous voulez régler vos dettes. C’est tout ce que nous vous demandons. »
Et maintenant que l’heure de passer à l’action était proche, Jason Barlow se sentait complètement déboussolé. Les froussards sont pires que les traîtres, lui avait murmuré le spectre qui avait pris les traits de sa mère. C’était vrai. Mais il ne parvenait plus à endiguer sa peur. C’était peut-être à cause de l’alcool qu’il ingurgitait sans arrêt ; il avait arrêté bon nombre de poivrots dans sa carrière, et dans la grande majorité des cas, ils ne ressemblaient plus qu’à des loques humaines, des lavettes qui se mettaient à fondre en larmes dès qu’on avait le malheur de leur parler un peu trop vivement, ou lorsqu’on les bousculait sans y prendre garde.
Il serra les poings, jusqu’à ce que ses phalanges blanchissent. Il devait combattre tout ça. Pour David. Pour Marlene. Pour Kevin. Pour Naomi. Et aussi pour lui-même. Il n’était plus un pantin, il ne pouvait plus se contenter d’obéir pour éviter les sanctions.
Pendant une seconde, Jason eut l’idée de téléphoner à David pour l’avertir, puis il y renonça. Cette initiative ne le mènerait à rien ; cela ne ferait que retarder l’échéance. Pour l’instant, il maîtrisait encore une partie des évènements, il pouvait encore y jouer un rôle. S’il sabordait tout le plan, il y avait fort à parier qu’il n’aurait plus jamais la possibilité d’intervenir à nouveau en faveur de son ami.
Ses poings se desserrèrent, et de la main gauche il alla chercher la crosse de son arme. Il dégrafa son holster pour en retirer son pistolet et le considéra un long moment, comme s’il le voyait pour la première fois.
« C’est vrai. », souffla-t-il, sans trop savoir s’il se parlait à lui-même ou si ces quelques mots s’adressaient au fantôme maternel. « J’ai encore le choix. »
 
Kathy n’avait manifesté aucune appréhension au moment de grimper dans la voiture, et elle avait même adressé un sourire rayonnant à Patricia Hartling, avant de se glisser sur la banquette arrière du véhicule, entre Lauren et David. Elle avait bavardé gaiement durant la totalité du trajet, posant à ses compagnons une multitude de questions tout en détaillant avec fascination le paysage qui défilait derrière les vitres. Puis, lorsque l’automobile s’immobilisa sur un terrain vague, elle se hâta de descendre et attrapa la main de Lauren : « Il est où l’avion ? », demanda-t-elle avec impatience.
Les agents fédéraux ne répondirent pas, mais ils reportèrent leur attention en direction d’un hangar, situé quelques centaines de mètres plus loin.
« Tout a l’air normal. », commenta Everett Reams.
« Allons quand même vérifier. », décréta Patricia Hartling. Elle se tourna vers David, Lauren et Kathy : « Attendez-nous ici, et remontez dans la voiture à la moindre alerte.
-Vous voulez que je vous accompagne ? », proposa David.
« Est-ce que je viens de m’exprimer en chinois, ou bien êtes-vous subitement devenu sourd ? », répliqua Hartling.
David n’insista pas, et les deux agents s’éloignèrent sans tarder, pour se diriger vers le hangar. Ce dernier paraissait désert, mais lorsqu’ils s’y engagèrent, une ombre se détacha de la carlingue du jet. Patricia eut le réflexe de poser sa main sur son holster, mais elle ne dégaina pas : l’homme qui venait à leur rencontre portait une casquette et un maillot à l’effigie du modeste club auquel il appartenait.
« Salut. », leur lança-t-il en ôtant son couvre-chef.
L’individu était de taille moyenne, et sa carrure indiquait qu’il devait s’adonner régulièrement à la musculation. Il n’avait pas l’air spécialement antipathique, mais il n’était pas non plus très avenant.
« Vous êtes le pilote ? », lui demanda Patricia.
« Oui. », confirma-t-il en remettant sa casquette. « Ian Karlen. Vous êtes prêts pour le voyage ? »
Hartling s’apprêtait à répondre, mais son collègue la devança, et les phrases qu’il prononça la stupéfièrent totalement : « Non, pas tout à fait ; nos amis ne sont pas encore arrivés. Est-ce qu’il y a un lavabo, dans le coin ? J’aimerais me rafraîchir un peu. »
Le masque d’impassibilité de l’homme faillit se fissurer, puis il tendit vaguement la main dans une direction : il désignait ainsi une porte sur laquelle on avait accroché une pancarte qui indiquait les toilettes. Patricia regarda son équipier suivre le chemin voulu, sans comprendre à quoi il jouait ; ils étaient censés perdre le moins de temps possible, pour être certains de conserver l’avantage qu’ils avaient sur Athena. Alors que pouvait bien signifier cette mise en scène ?
Elle se posait encore la question lorsque la sonnerie de son téléphone cellulaire la fit sursauter ; elle sortit l’appareil de son sac et fut encore plus stupéfaite quand elle reconnut l’origine de l’appel. En effet, un nom se détachait clairement sur le petit écran à cristaux liquides…et ce nom était celui d’Everett Reams. Elle porta vivement le combiné à son oreille et n’eut pas le temps de placer un mot.
« Eloignez-vous du pilote. N’attirez pas son attention.
-Quoi ? Comment ça ?
-Faites comme si…comme si vous étiez en communication avec votre père, ou votre fiancé. Ayez l’air le plus naturel possible.
-Je m’excuse, je ne comprends pas… Il y a des interférences sur la ligne… »
Il n’y avait évidemment aucune interférence, mais Patricia ne comprenait effectivement rien à ce qui se passait ; elle suivit tout de même les injonctions d’Evan et s’éloigna de l’appareil, tout en s’efforçant de paraître naturelle.
« Voila, c’est mieux. », nota-t-elle après avoir mis une certaine distance entre elle et le pilote. « Alors, qu’est-ce que tu voulais me dire, Chéri ? Je suis assez pressée, je n’ai pas beaucoup de temps pour te parler…
-On a un gros problème. Athena nous a devancé.
-Pardon ?
-L’homme qui est là n’est pas Ian Karlen. Il ne travaille pas ici. »
Patricia crut qu’elle allait s’étrangler, et pendant une brève seconde elle espéra qu’elle avait seulement mal interprété ce qu’elle venait d’entendre. Puis l’information s’imposa brusquement à elle, et elle dut lutter contre ses émotions pour se forcer à ne pas élever la voix : « Effectivement, c’est un problème. », déclara-t-elle tout en jetant un coup d’œil par-dessus son épaule. Le prétendu pilote montait la garde devant l’appareil tout en mâchouillant négligemment un chewing-gum.
« Est-ce que c’est une certitude ?
-C’est aussi sûr que deux et deux font quatre. Je ne sais pas qui est ce type, mais en tous cas il ne peut pas s’appeler Ian Karlen.
-D’accord… Alors qu’est-ce qu’on peut faire ?
-Je vais retourner à la voiture en passant par la fenêtre ; vous, vous allez essayer de gagner du temps. Il y a sûrement tout un comité d’accueil autour du local, alors inutile de jouer les héros, c’est compris ? Ne perdez pas le faux pilote de vue, et essayez de rester calme. »
Plus facile à dire qu’à faire, songea Patricia.
« C’est ça. », parvint-elle à articuler. « A bientôt. »
Elle pressa la touche qui convenait pour mettre un terme à la conversation et rangea le cellulaire à sa place, en se forçant à repousser toutes les questions qui l’assaillaient. Ce n’était pas le moment de réfléchir aux pourquoi et aux comment : ce qui comptait pour le moment, c’était de se sortir de ce mauvais pas sans trop de dommages. Et ça risquait de ne pas être facile.
 
Everett Reams n’eut pas trop de mal à se faufiler par la petite fenêtre des toilettes ; il se sentit toutefois plus contrarié lorsqu’il réalisa qu’il se trouvait complètement à découvert et qu’il n’y avait aucune cachette en vue. L’espace était totalement inoccupé, faisant de lui une cible parfaite. Malgré tout, Evan choisit de ne pas renoncer à son projet initial : il jeta un coup d’œil des deux côtés et entreprit de longer la cloison, tentant de calculer mentalement la distance qui séparait le local de l’aéroclub et la voiture, et essayant du même coup de repérer les agents à la solde d’Athena.
Il commençait à penser que la voie était libre lorsque, brusquement, un discret bruit se fit entendre derrière lui ; il jeta alors un coup d’œil par-dessus son épaule…et se rendit compte qu’il n’était plus seul. Il se retourna pour mieux évaluer le problème : six silhouettes se tenaient devant lui, rendues parfaitement anonymes par les cagoules noires et les uniformes kaki qu’elles portaient. Ces individus semblaient figés, presque inertes, mais Everett ne chercha pas à se soustraire à la menace qu’ils représentaient, en partie parce qu’ils pointaient tous vers lui le canon de leurs armes. Manifestement, le plan venait de se compliquer, et Athena avait pris l’avantage.
Deux des personnages s’avancèrent enfin, toujours silencieux. Evan leva une main en direction de la cagoule d’un de ses assaillants : « Je m’en voudrais de briser votre joie, les gars, mais ce n’est pas encore Halloween. Vous devriez enlever vos déguisements… »
Il regretta d’avoir prononcé ces mots lorsque l’un des individus lui asséna un violent coup de poing dans la mâchoire ; le choc était d’une telle sauvagerie qu’Evan se retrouva plaqué contre le mur. Sa tête rencontra le béton, et il s’effondra à même le sol avant de perdre tout contact avec la réalité.
 
Lauren Walters ne croyait pas aux pressentiments, mais elle n’en avait pas moins le sentiment que quelque chose n’allait pas. Il n’y avait pas eu de coups de feu, pas de hurlements, aucun signe alarmant…et pourtant son angoisse était revenue à l’attaque, plus vindicative que jamais. Et cette désagréable impression lui suggérait de remonter dans la voiture et de mettre le contact pour s’éloigner de cet endroit déserté. Ce qui était ridicule, évidemment. Les agents Hartling et Reams n’allaient pas tarder à revenir ; ils devaient seulement se charger de régler les dernières formalités avant le décollage. Pas de quoi s’inquiéter, en somme.
« Ils devraient déjà être revenus. »
Lauren sursauta malgré elle lorsque David Shelton prononça ces quelques mots. Elle eut l’impression de voir ses craintes prendre forme ; en une seule phrase, David venait de confirmer le bien-fondé de son appréhension, laissant ainsi la peur l’engloutir en entier. Sa main se resserra sur celle de Kathy, et la fillette leva vers elle un regard interrogatif. En une seconde, son visage redevint grave et ses traits s’assombrirent, mais elle demeura muette et ne formula aucune question. Etrangement, Lauren fut presque soulagée par ce comportement.
« Mettez-vous au volant et préparez-vous à démarrer. », décréta brutalement David. « Je vais voir ce qui se passe.
-Patricia Hartling vous a dit de ne pas intervenir. », lui rappela Lauren.
En vérité, l’idée de devoir s’enfuir seule la remplissait d’effroi. Elle ne s’en pensait pas capable, et elle sentait que ses nerfs ne tarderaient pas à la trahir. Elle avait surmonté un grand nombre d’épreuves, mais elle ne se croyait pas en mesure d’en supporter davantage.
David dut percevoir son malaise, car il marqua une hésitation ; il jeta un coup d’œil en direction du hangar, cherchant à apercevoir quelque chose, un signe quelconque. Mais tout était calme. Trop calme.
« Montez dans la voiture. », répéta-t-il, cette fois avec plus de fermeté. « Mettez le moteur en route, et partez d’ici si je ne suis pas revenu dans cinq minutes.
-Et si je ne le veux pas ? »
Lauren était consciente de l’absurdité de cette phrase, qui ressemblait presque à un caprice. Mais elle ne voulait effectivement pas partir de cette façon.
David tourna le dos au hangar, pour faire quelques pas dans sa direction : « Alors pensez à Kathy. »
La jeune femme considéra brièvement le visage de la fillette, qui la tenait toujours fermement par la main, parfaitement silencieuse. Son regard était bien plus expressif que toutes les paroles qu’elle aurait pu prononcer : il implorait de l’aide.
« Je n’y arriverai pas. », murmura Lauren, essayant vainement de reprendre le contrôle et de repousser ses larmes. Elle était sincère : elle se sentait totalement accablée par la fatigue, et toute la tension  qu’elle avait accumulée durant des jours commençait seulement à se manifester.
David posa une main sur son épaule pour la réconforter : « S’il le faut, je sais que vous y arriverez. Pensez à ce que vous a dit Mona : vous n’avez pas encore terminé votre mission. »
Lauren esquissa un pâle sourire tandis que son regard tombait à nouveau sur Kathy ; c’est alors qu’elle remarqua que la fillette semblait totalement tétanisée. Sa tête était tournée vers la gauche, et automatiquement, Lauren porta son attention dans cette direction. Elle comprit immédiatement ce qui avait monopolisé l’attention de la petite, et David se retourna à son tour lorsqu’il remarqua son trouble. Quelqu’un se tenait devant eux, à peine quatre mètres plus loin.
David eut tout d’abord du mal à reconnaître le personnage qui leur faisait face ; il avait pourtant passé plus de trois ans à ses côtés, mais durant quelques secondes, son esprit refusa d’admettre que l’individu qui se trouvait devant lui était bien Jason Barlow. L’homme avait changé, et cette métamorphose était terrifiante ; l’air enjoué et légèrement enfantin qu’il affichait jadis avait disparu, pour faire place à une gravité exceptionnelle. Ses traits étaient tirés, et il semblait beaucoup plus vieux qu’il ne l’était en réalité. Ses yeux exprimaient un sentiment indéchiffrable, entre la peur et le dégoût, les regrets et la détermination. Ses cheveux, d’ordinaire impeccablement coiffés, étaient totalement ébouriffés, et tout cela, associé à sa tenue vestimentaire –un vieux blue-jean usé et un tee-shirt délavé–, le faisait presque ressembler à un clochard.
David sentit une vague de compassion l’envahir, mais il s’efforça de la chasser ; il s’avança pour faire face à son ancien équipier, son nouvel ennemi.
« Je sais ce que tu veux. », lui lança-t-il en guise de salutation. « Et je ne te laisserai pas faire. »
Jason ne répondit pas immédiatement ; durant un bref instant, il posa son regard sur Lauren et Kathy. Ses yeux rencontrèrent ceux de la petite fille : il ne l’avait encore jamais rencontrée, mais c’était elle qui avait bouleversé toute sa vie, sans le vouloir, et sans même le savoir.
« Je ne peux plus faire marche arrière. », déclara finalement Jason.
« Ça, c’est ton affaire. », répondit David. « Je n’ai pas l’intention de te laisser l’emmener, juste pour te permettre de régler tes problèmes. Pourquoi t’ont-ils envoyé ? Parce qu’ils pensaient que j’accepterais plus facilement si la démarche venait de toi, peut-être ? »
L’interpellé ignora cette question : « J’ai fait une erreur en m’associant avec ces crapules, je le sais bien…mais maintenant, je dois aller jusqu’au bout. Je m’y suis engagé. Et puis…ce serait peut-être une bonne chose, finalement. Depuis que tu la connais, cette gamine ne t’a apporté que des ennuis.
-Kathy est une victime, pas une coupable. » Jason sursauta, surpris par cette interruption ; Lauren Walters avait lâché la main de la fillette pour faire un pas dans sa direction. Sa nervosité était toujours visible, mais un autre sentiment transparaissait sur son visage : la colère. Elle lui fit face, et Jason sentit un profond malaise l’envahir. « Vous étiez une victime, vous aussi. », lui rappela-t-elle encore, cette fois avec plus de calme.
« Je le suis peut-être toujours. », murmura-t-il.
« Je n’en suis pas sûre. », lui répondit Lauren. « Les victimes n’ont aucun pouvoir sur les évènements ; vous, vous pouviez réagir. Mais vous ne l’avez pas fait. Pas dans le bon sens, en tous cas.
-Je… » Je n’avais pas le choix, faillit-il répliquer. Les mots moururent dans sa gorge : c’était faux. Il le savait ; cette formule ne traduisait pas la réalité. Elle ne faisait que la simplifier au maximum, jusqu’à la fausser complètement. Le choix, il l’avait eu, et à plusieurs reprises. Seulement… « J’avais peur. », bredouilla-t-il confusément. « C’est pour ça que je les ai laissés m’embarquer dans tout ça. » Il se tourna vers David, tandis que ses yeux commençaient à s’humecter : « J’ai eu la frousse, Dave. Une foutue frousse. Ces types sont… Je ne sais pas comment les définir, mais…ils flanquent la trouille. »
Lauren ne riposta pas : elle comprenait ce qu’il voulait dire, pour en avoir fait elle-même l’expérience.
« Quand ils ont menacé de s’en prendre à Kevin et à Marlie, j’ai vraiment flippé. », poursuivit-il d’une voix vibrante d’émotion mal contenue. « Et puis, il y a eu tous ces petits signes… L’appartement cambriolé, le licenciement de Naomi… Ils ont même suivi Marlene, ils m’ont montré des photos… Je sais bien que ça n’excuse pas tout, mais j’ai vraiment eu peur qu’ils s’en prennent à ma famille, alors j’ai accepté de marcher dans leurs combines. », confessa-t-il piteusement.
« Et maintenant ? », lui demanda David. « Qu’est-ce que tes copains nous préparent ?
-Ils… Ils vous laisseraient peut-être tranquilles, si vous leur permettriez de récupérer la petite. » Son regard se posa successivement sur David et Lauren : « Mais vous n’en avez pas l’intention, n’est-ce pas ?
-Tu es toujours aussi perspicace, à ce que je vois. »
Jason n’aurait pas su dire s’il s’agissait d’une plaisanterie ou d’une simple remarque ironique.
« Pour être franc, la situation ne joue pas en votre faveur. », résuma-t-il en baissant instinctivement la voix. « Je ne connais pas la totalité de leur plan, mais ils comptaient sur moi pour te neutraliser. » Il ébaucha un sourire, qui n’en était pas vraiment un. « Mais puisque j’ai le choix, je vais essayer d’en profiter. Je vais sortir mon arme, et je vais faire ce qu’ils attendent de moi : vous conduire tous à l’intérieur du hangar.
-Et une fois qu’on sera là-bas… ?
-On improvisera.
-Est-ce que tu sais seulement combien ils sont ?
-Pas exactement. », avoua Jason. « Pour ce que j’en ai vu, ils ne doivent pas être plus d’une dizaine.
-Pourquoi n’essaierions-nous pas de nous enfuir en voiture ? », suggéra Lauren.
Jason Barlow repoussa cette éventualité d’un geste : « Je ne connais pas grand-chose de ces gars, mais ils sont fichtrement bien organisés. A mon avis, ils ont bloqué toutes les issues, à l’heure qu’il est.
-Il n’a pas tort. », approuva David, percevant le scepticisme de Lauren. « Rappelez-vous de ce que nous a dit Hartling : Athena est un complexe paramilitaire, ce qui veut dire qu’ils ont l’habitude de ce type d’opérations. On en a d’ailleurs eu la démonstration, l’autre jour. »
Lauren ne broncha pas, mais elle ne fit rien pour cacher son défaitisme : « Ils sont plus nombreux que nous, et beaucoup mieux entraînés…
-…mais si Reams et Hartling sont encore dans la course, nous avons une chance. », acheva David. « Au point où en est la situation, nous n’avons plus rien à perdre. »
La jeune femme prit une profonde inspiration avant de se résoudre à l’admettre. Elle glissa à nouveau sa main dans celle de Kathy, puis elle s’abaissa pour se mettre à sa hauteur et passa ses doigts dans les cheveux blonds de la petite : « Je t’aime très fort, Kathy. Quoi qu’il puisse arriver, ne l’oublie jamais, d’accord ? »
La fillette hocha doucement la tête, avant de mettre ses bras autour du cou de Lauren ; ce simple contact suffit à vaincre les derniers doutes de la psychologue. Il fallait tenter le tout pour le tout, même s’ils devaient pour cela sacrifier leurs vies.
 
Patricia Hartling se sentait épiée. Elle n’aurait pas su dire si c’était seulement une impression, due à la situation pour le moins déplaisante dans laquelle elle se trouvait, ou bien si ce sentiment était fondé. Le faux pilote n’avait pas bougé de son poste, et il mâchonnait toujours son chewing-gum avec une élégance qui n’avait rien à envier à celle d’un bovin. Cette placidité n’était-elle qu’une façade ? Patricia ne pouvait pas le savoir. Elle était d’ailleurs trop occupée à essayer de dissimuler sa propre nervosité pour s’en soucier.
Un grésillement l’obligea soudain à se retourner : elle vit le faux pilote sortir un talkie-walkie d’un étui, et elle observa le changement qui survenait dans sa morphologie tandis qu’il écoutait le message qui lui était destiné. Patricia n’en comprit pas un mot, en partie à cause de la friture. Mais elle en devina immédiatement le contenu lorsqu’elle vit l’individu glisser discrètement une main sous son tee-shirt. Elle fut plus rapide que lui, et elle tira son revolver de son holster sans se donner la peine de réfléchir davantage à la suite des événements. L’autre fut surpris par cette célérité et ouvrit le feu avant d’avoir pris le temps d’ajuster son tir. La détonation résonna dans le hangar, et Patricia n’eut aucun mal à éviter l’impact. Elle voulut riposter, mais son assaillant, remis de sa stupeur, ne lui en laissa pas l’occasion et appuya sur la gâchette avant elle. Son tir était cette fois beaucoup plus précis, et Hartling dut se jeter à terre pour esquiver le projectile qui lui était destiné. Elle roula sur le côté, se releva et tira par deux fois, sans cependant réussir à toucher son adversaire. Une vague de douleur venait de submerger son épaule, souvenir de sa précédente altercation avec les hommes d’Athena. Elle s’obligea à l’ignorer, mais elle fut forcée de tenir son arme à deux mains pour éviter à son bras de trembler. La troisième balle qui sortit du canon de son revolver atteignit sa cible, qui la dévisagea avec une sorte de stupeur horrifiée avant de lâcher son pistolet et de s’affaler sur le sol poussiéreux. Patricia s’approcha avec précaution de son ennemi ; l’homme était toujours vivant, mais le sang qui jaillissait de sa blessure laissait présager qu’il ne le resterait pas longtemps. Hartling ignora le regard implorant que lui adressait sa victime et entreprit de s’agenouiller pour récupérer l’arme qu’il avait laissée tomber. C’est alors qu’il se produisit une chose qu’elle n’avait jamais envisagée : le blessé, dans un ultime geste de bravoure, lui planta dans le bras ce qui ressemblait à une petite seringue remplie d’un liquide incolore. Patricia recula, mais trop tardivement : l’aiguille avait transpercé le tissu de son chemisier, et lorsqu’elle la retira de son bras, il ne restait plus une goutte de fluide à l’intérieur de la seringue.
« Qu’est-ce que c’était ? » Elle ne réalisa même pas qu’elle criait, et elle se pencha à nouveau vers le faux pilote. Elle l’agrippa par le col et entreprit de le secouer sans pitié : « Je veux savoir ce qu’il y avait dans cette seringue ! », répéta-t-elle, sans chercher à maîtriser ses nerfs.
L’autre ne lui répondit rien ; un rictus déforma ses lèvres, puis ses yeux devinrent brusquement vitreux. Lorsque Patricia le lâcha, sa tête retomba lourdement sur le sol, et il ne bougea plus.
Hartling entreprit alors de se remettre debout…pour réaliser que cela lui était impossible. C’était comme si elle se trouvait prisonnière de son propre corps ; ses muscles refusaient de lui répondre, et elle s’effondra à terre, à quelques centimètres seulement du cadavre de l’homme qu’elle avait abattu. Il lui semblait encore que le mort souriait, comme s’il se félicitait intérieurement de la bonne blague qu’il venait de lui jouer. Patricia lutta pour rester lucide, mais bientôt sa vision s’obstrua, et tous les efforts qu’elle déploya pour contrer les effets du produit demeurèrent vains. Pour la première fois depuis des années, elle sentit la peur s’insinuer dans chaque recoin de son cerveau, dans chaque parcelle de son être. Et pour la première fois de sa vie, elle se surprit à prier pour son salut.
 
Jason Barlow se figea sur place lorsqu’un bruit qu’il ne connaissait que trop bien retentit, brisant le silence illusoire qui s’étendait sur les lieux. David Shelton compta mentalement les détonations, tout en mesurant la distance qui les séparait encore du hangar. Il ne parvenait pas à voir ce qui se passait à l’intérieur, à cause de l’obscurité ambiante, mais ce macabre signal ne signifiait qu’une chose : leurs ennuis n’allaient pas en s’arrangeant.
« Tu as emporté ton porte-bonheur avec toi, au moins ? », lui demanda soudainement Jason.
David acquiesça, et Lauren comprit de quoi ils parlaient lorsque son compagnon écarta légèrement les pans de son blouson pour laisser entrevoir son arme. Jason parut satisfait : « Ok, vieux. Alors on va tenter le coup. Vous êtes prêts ? »
David se contenta de répondre par un discret signe de tête ; Lauren fit de même, tout en essayant de se convaincre que leur projet avait une chance d’aboutir.
« Restez auprès de Kathy. », lui conseilla David. « N’oubliez pas que c’est elle qu’ils veulent. Ils feront tout pour qu’elle ne soit pas blessée ; tant que vous resterez à ses côtés, vous ne risquerez rien.
-Et vous ? », questionna-t-elle craintivement.
Curieusement, Jason Barlow se permit un sourire : « Ne vous en faites pas. Dave et moi, on est des champions quand il s’agit de casser du méchant ! »
Ils reprirent leur marche pour franchir les derniers mètres qui les séparaient encore du hangar, mais ils n’eurent pas l’opportunité d’aller plus loin : une barrière humaine s’éleva devant eux, les forçant à s’immobiliser. David entreprit d’analyser la situation : d’une certaine façon, ce qu’il vit parvint presque à le rassurer. Leurs adversaires n’étaient pas aussi nombreux que ce qu’il avait craint, du moins en apparence. Il y avait là six personnages qui, d’après leur allure, paraissaient tout droit sortis d’un film de guerre. En revanche, il n’y avait aucune trace de Patricia Hartling ou d’Everett Reams. David tenta de percer l’obscurité qui régnait dans le hangar, mais sans succès. De là où il se trouvait, il ne parvenait qu’à distinguer la forme massive de l’avion qui était supposé les aider à quitter le sol californien.
« J’ai rempli mon contrat. », annonça Jason.
Son ton était froid et trahissait une certaine détermination. Durant une fraction de seconde, David se demanda s’il ne s’était pas laissé abuser par les promesses de son ancien équipier. Jason l’avait déjà trahi, après tout : ne risquait-il pas de recommencer ?
Ce fut alors qu’une voix sortie de nulle part retentit. C’était une voix glaciale, qui suffit à faire frissonner Lauren, et qui provoqua chez Jason un mouvement de recul.
« Pas tout à fait, Monsieur Barlow. Il vous reste encore une petite chose à accomplir, l’auriez-vous oublié ? »
Une silhouette éléphantesque émergea de l’obscurité, encadré par deux cerbères en costumes. L’homme était énorme, mais il n’y avait pas que son poids qui le rendait imposant. David n’eut pas trop de mal à deviner son identité : l’individu ne correspondait que trop bien à la description que Lauren Walters lui avait faite du dirigeant d’Athena, celui-là même qui avait essayé de la convaincre qu’il fallait laisser l’Organisation qu’il représentait récupérer Kathy.
« Vous vouliez la gamine. », rappela Jason, tandis que ses nerfs luttaient pour repousser l’effroi que la vision de ce monstre suscitait toujours en lui. « La voilà. », fit-il encore en désignant la fillette, blottie contre Lauren.
Le gros homme sourit, ce qui n’atténua en rien la menace qu’il exprimait : « Lorsque l’on s’engage à remplir un contrat, Monsieur Barlow, il faut le remplir jusqu’au bout. Vous avez presque atteint votre objectif ; il serait dommage de vous en détourner maintenant. »
Jason ravala difficilement sa salive, et David ne comprit ce dont il était question que lorsqu’il dirigea son arme vers lui. Il croisa son regard, mais il n’arriva pas à entrevoir ses réelles intentions.
« Pardonne-moi. », murmura Jason, tandis que son doigt s’approchait dangereusement de la gâchette.
David retint sa respiration, attendant que l’inévitable survienne. Il repensa à toutes les enquêtes qu’il avait menées aux côtés de Jason Barlow, aux dangers qu’ils avaient affrontés tous les deux, aux blâmes qu’ils avaient essuyés ensemble… Etait-il vraiment possible que l’histoire s’achève ainsi, après trois années de complicité ? Peut-être, après tout. Le Jason qu’il avait connu et qu’il avait apprécié n’existait probablement plus ; celui qui lui faisait face n’était qu’une pâle copie, un homme aux abois qui avait certainement perdu de vue la notion de Bien et de Mal, pour protéger sa vie. Un homme qui avait tiré un trait sur ses valeurs, ses convictions, sa morale…
« Je suis désolé. », chuchota encore Jason.
Et brusquement, son arme se détourna de David, pour obliquer vers l’objet de tous ses cauchemars. Il aurait pressé la détente, sans aucun regret, si la possibilité de le faire s’était présentée à lui. Mais une souffrance infernale l’en empêcha, et son arme lui échappa des mains, tandis que les visages qui l’entouraient commençaient déjà à se dissiper dans une brume rougeâtre. Il baissa les yeux et observa avec un mélange d’horreur et d’incompréhension la tache rougeâtre qui se formait sur son tee-shirt. Puis il releva la tête, dans un ultime effort, et s’obligea à soutenir le regard de l’homme aux dents de requin.
« Le…contrat est…annulé. », bredouilla-t-il avant de tomber à genoux, une main crispée sur sa blessure. Sa vue se brouilla complètement, et tout se qui se trouvait autour de lui se mit à tournoyer ; ses paupières se fermèrent, et il bascula en avant, pour sombrer dans l’inconscience.
David ne réagit qu’à cet instant, lorsqu’il comprit le sens du spectacle tragique auquel il venait d’assister. Alors seulement il cria le nom de Jason, et il attrapa la crosse de l’arme qui se dissimulait toujours sous sa veste. Il ne put pourtant pas terminer son geste : une sorte de violent picotement l’en empêcha, et il porta instinctivement la main à sa nuque…pour en retirer une minuscule aiguille, à peine plus grosse qu’une tête d’épingle.
« Qu’est-ce que… » Le reste de la phrase n’arriva pas à franchir ses lèvres ; il eut soudain l’impression d’être emprisonné dans un bloc de béton. Ses jambes lui firent défaut, et il ne resta debout que grâce à l’intervention de Lauren, qui acheva pour lui la question qu’il avait voulu formuler : « Qu’est-ce qu’il y avait dans cette seringue ? Que lui avez-vous fait ? »
Ce fut le gros homme aux dents de requin qui lui répondit, après avoir fait deux pas vers elle. Il souriait toujours, l’air plus satisfait que jamais.
« Je vous avais dit que nous serions amenés à nous revoir, Mademoiselle Walters.
-Quel produit lui avez-vous injecté ? », répéta l’interpellée.
David résistait pour rester éveillé, mais il paraissait incapable de faire le moindre mouvement, et le simple fait de respirer lui semblait difficile.
« Ne vous inquiétez pas. », déclara tranquillement le gros homme. « Ce n’était qu’une petite drogue, rien de bien méchant. » Il tira une boîte de la poche de sa veste et l’ouvrit avec une lenteur tout à fait mesurée, pour en ressortir une autre seringue. « Cependant, à haute dose, même le produit le plus inoffensif peut s’avérer mortel…
-A quoi jouez-vous, au juste ?
-Je vous l’ai déjà dit, il me semble : nous avons tous les deux un intérêt commun. Vous vous préoccupez du bien-être de Kathy, et c’est également mon cas. » Ses yeux de prédateur se posèrent sur la fillette : « Je peux t’assurer que je ne te veux aucun mal, Kathy. »
La petite releva la tête et affronta son adversaire du regard : « Vous avez fait du mal à Johanna.
-Certains éléments t’échappent encore, mais je t’assure que nous n’avons jamais voulu en arriver là.
-Arrêtez ! » Lauren n’avait pas pu s’empêcher de crier, et elle sentait que sa frayeur disparaissait progressivement, pour permettre à sa colère de s’exprimer. « Arrêtez votre baratin ! Vous êtes des assassins, et rien ne peut justifier vos crimes !
-Vous ne connaissez de l’histoire que ce qu’on a bien voulu vous révéler. », rectifia le gros homme. Son calme était toujours là, mais ce n’était plus qu’une façade, et elle se doutait que sa patience commençait sérieusement à s’effriter. « Votre vision des choses est bien trop manichéenne, Mademoiselle Walters. Nous ne faisons que défendre nos intérêts, c’est tout. Toute guerre implique des sacrifices, même si un observateur extérieur au conflit a toujours du mal à le concevoir. » Il reporta son regard sur Kathy : « Je peux t’aider à maîtriser ce qui te fait si peur, Kathy.
-Je ne vous laisserai pas faire. », rétorqua Lauren. « Je ne vous permettrai pas de l’enfermer à nouveau.
-C’est pourtant la solution la plus sage. Il n’y a que ce moyen pour assurer sa sécurité. Nous ne sommes pas les seuls à nous intéresser à elle, mais nous sommes les seuls à pouvoir l’aider. » Un autre sourire étira les lèvres de l’individu, qui désigna la seringue qu’il tenait toujours fermement dans sa main gantée : « Et puis, sincèrement, entre nous…pensez-vous être en mesure de nous résister ?
-Moi, je peux le faire ! », intervint Kathy.
Sa voix avait perdu ses accents enfantins, mais le gros homme ne s’en affola pas : « Tu le pourrais, c’est vrai…mais tu ne le feras pas. Tu aurais trop peur de blesser tes amis, n’est-ce pas ? Le feu est un élément très instable, Kathy, et tu n’es pas encore assez forte pour parvenir à canaliser ton pouvoir. C’est pour cela que tu as tellement peur : quand le phénomène se déclenche, plus rien ne peut l’enrayer. Tu ne peux pas lutter contre lui. Pas encore. »
Kathy ne répondit rien, mais ses yeux se voilèrent de larmes. Cependant, elle s’efforça de contenir ses pleurs et continua à soutenir le regard du gros homme au costume sombre.
« Qu’allez-vous nous faire ? », questionna brusquement Lauren. « Vous allez nous tuer, tout comme vous avez tué Johanna, Mona et je ne sais combien d’autres gens ?
-Non…sauf si vous nous y obligez. La proposition que je vous ai faite l’autre jour est toujours valable : joignez-vous à nous, Mademoiselle Walters. Nous n’avons pas l’intention de vous séparer de votre protégée, bien au contraire : votre présence ne pourra que lui être bénéfique. Elle vous a adoptée ; il suffit de vous regarder pour le deviner… Ce que vous avez pris pour des actes de torture n’était que des gestes nécessaires. », ajouta-t-il encore, comme s’il était parvenu à déchiffrer les pensées de Lauren. « Kathy a besoin de certaines choses que nous sommes en mesure de lui procurer.
-Elle veut seulement mener une existence normale ! », répliqua vivement Lauren.
Le gros homme secoua la tête, presque affligé : « La normalité est une notion très abstraite. Nous sommes tous anormaux, d’une certaine manière. » Il s’adressa de nouveau à Kathy : « Tu ne dois pas rejeter ce que tu es, Kathy. Si tu veux vraiment te sentir normale, il te faut d’abord accepter tes différences. »
La fillette ne répondit pas ; ses mâchoires tremblaient, mais aucune larme ne coulait sur son visage.
« Réfléchissez. », reprit le requin en costume, qui reporta toute son attention sur Lauren. « Si vous nous accompagnez, vous pourrez rester auprès de Kathy, et la vie de vos amis sera épargnée… Si, en revanche, vous décidiez de nous résister, vous perdriez tout…jusqu’à votre propre existence.
-Et vous appelez ça un choix ? »
L’interrogé demeura impassible. Il savait qu’il maîtrisait totalement la situation, et il semblait en retirer un immense plaisir. Lauren sentit la main de David se resserrer légèrement sur son épaule et devina que les effets de la drogue commençaient déjà à s’estomper. Son regard revint sur la seringue que l’homme tenait toujours dans sa main recouverte de cuir noire et se rappela de la menace qu’il avait formulée à ce propos. Il ne lui en fallu pas davantage pour prendre sa décision ; Athena avait déjà sacrifié trop de monde pour défendre sa cause. Elle voulait que cela cesse, et on venait de lui en donner le moyen.
« J’accepte. » C’était un simple mot, d’une seule syllabe, mais elle avait eu beaucoup de mal à le prononcer. Elle était parfaitement consciente de tout ce que cet unique terme impliquait ; elle ignorait ce qu’elle souhaitait réellement, mais elle savait néanmoins qu’elle ne voulait pas abandonner Kathy aux mains d’Athena. Elle croisa le regard de David et devina que s’il en avait été capable, il aurait tout fait pour qu’elle change d’avis. Elle chercha une formule appropriée aux circonstances, mais aucune phrase ne s’imposa à elle. Elle ne voulait pas lui dire au revoir, tout simplement parce qu’elle n’était pas sûre de le revoir un jour… Mais elle ne souhaitait pas non plus lui dire adieu, parce qu’elle ne voulait pas renoncer définitivement, parce qu’elle se réservait encore le droit de déjouer la méfiance d’Athena. Parce qu’elle voulait espérer, tout simplement.
 
« Patricia ? Vous m’entendez ? »
La voix qui parvenait jusqu’à elle semblait très lointaine, comme si elle s’en trouvait séparée par des années-lumière. Ce n’est que lorsqu’une main se posa sur son bras qu’elle réagit : elle parvint à se relever brusquement…et réalisa à cet instant que ses muscles lui répondaient à nouveau.
« Est-ce que tout va bien ? »
Patricia Hartling secoua vaguement la tête, sans trop savoir elle-même ce qu’elle entendait par ce signe. Est-ce que tout allait bien ? C’était précisément ce qu’elle se demandait ; elle n’avait pas la sensation d’avoir perdu connaissance, et pourtant elle ne parvenait pas à fixer ses pensées. Elle tenta de se situer dans l’espace, pour réaliser qu’elle se trouvait dans un endroit à la fois sombre et humide, qui ressemblait beaucoup à un caveau. Les lieux étaient seulement encombrés par de vieux cartons couverts de poussières. L’obscurité ambiante réveilla tous ses souvenirs, et la peur revint à la charge, avec une telle force qu’elle en fut la première surprise. Elle tenta de se relever par elle-même, ignorant l’air inquiet d’Everett Reams, mais l’équilibre lui fit défaut, et elle ne protesta pas lorsque son collègue intervint pour lui éviter de chuter. Elle ne remarqua qu’à cet instant le sang qui s’échappait de la lèvre inférieure de Reams et l’hématome bleuté qui commençait déjà à se dessiner sur sa joue.
« Où est-ce qu’on est ? Qu’est-ce que c’est que cet endroit ?
-Une cave. Ou un débarras. » Patricia ne s’était pas encore rendue compte que David Shelton se trouvait là, également. Il ne semblait pas en meilleure forme qu’elle et était assis le long d’un mur, la tête appuyée contre le ciment malpropre. « Ils vous ont refilé leur cochonnerie, à vous aussi ? », demanda-t-il sans la regarder.
Elle se rappela de la petite seringue et du liquide incolore qui la remplissait ; elle acquiesça…et ce simple geste suffit à réveiller l’armée de marteaux piqueurs qui paraissait avoir pris ses quartiers dans son crâne : « J’ai l’impression que ma tête va exploser.
-Bienvenue au club, alors. », commenta maussadement l’inspecteur.
Hartling ferma les yeux, dans l’espoir de faire taire sa migraine, puis elle les rouvrit soudainement, frappée par un détail : « Vous saviez que c’était un piège. » Elle se tourna vers Evan, sans plus se soucier de son équilibre encore précaire : « Comment est-ce possible ?
-Je m’étais seulement renseigné. Ce type ne ressemblait pas du tout au vrai pilote, ni à aucun autre employé de cet aéroclub… »
Malgré l’obscurité, Everett n’eut aucun mal à voir un éclair de colère passer dans les yeux de son équipière, et il devina que la tornade n’allait pas tarder à se déchaîner, si rien ne venait la dévier de sa trajectoire.
« Je ne suis peut-être pas au meilleur de ma forme, mais cette fichue drogue ne m’a pas rendue stupide. Qu’est-ce que vous me cachez ? Comment avez-vous su ?
-Nous avons un problème plus urgent à régler, vous ne croyez pas ? » Encore une fois, Patricia se trouva surprise par l’intervention de David. Il était parvenu à se remettre debout, et sa voix s’était teintée d’agacement : « Il faut qu’on sorte d’ici et qu’on les empêche de disparaître avec Lauren et Kathy. », ajouta-t-il aussitôt.
« Lauren Walters est avec eux ? », questionna Patricia, sidérée par cette information.
« Et il y a encore plus grave. », commenta inopinément Everett. « D’après ce que nous savons d’Athena, il est assez étonnant que nous soyons encore en vie, vous ne trouvez pas ? »
Patricia ne nia pas que c’était vrai : la religion d’Athena semblait leur interdire de laisser le moindre témoin vivant derrière eux. C’était même cette évidence qui l’avait effrayée, lorsque l’aiguille s’était enfoncée dans son bras, et lorsqu’elle avait aperçu le rictus moqueur sur le visage du faux pilote : elle avait alors cru qu’il lui avait injecté un poison mortel, et non une simple drogue paralysante, particulièrement efficace mais manifestement inoffensive.
« Comment vous expliquez ça, vous ? », demanda-t-elle seulement.
« Ils étaient peut-être pressés de mettre les voiles. », suggéra David.
« Ou alors ils nous ont préparé une surprise à leur façon. », hasarda Reams.
« Ils auraient pu nous tuer. », lui rappela Hartling. « Pourquoi n’ont-ils pas profité de l’effet de surprise ? Ils n’auraient eu aucun mal à nous descendre lorsque nous sommes arrivés…
-Ils voulaient sûrement éviter de déclencher une fusillade. », fit entendre David.
« C’est aussi ce que je crois. », approuva Evan. « Ils souhaitaient d’abord récupérer Kathy et la mettre en lieu sûr, pour qu’elle ne soit pas blessée. » Il se tourna vers Hartling : « Souvenez-vous de ce qui s’est produit l’autre jour, chez cet hypnotiseur : dès que vous vous êtes trouvée à proximité de Kathy, les tirs ont immédiatement cessé.
-D’accord, admettons. » Patricia détailla plus attentivement ce qui l’entourait : « Mais cette surprise, à quoi elle pourrait ressembler ? Un gaz toxique ? Une bombe ?
-J’aurais une préférence pour la seconde solution. », déclara Reams. « Rien de tel qu’une bonne vieille explosion pour effacer toutes les traces de notre présence dans le coin.
-Mais Rush sait où on se trouve et…
-…il ne dira rien. »
Patricia demeura une seconde interdite, se demandant si elle avait bien saisi le sens de ce qu’elle venait d’entendre. Puis un mécanisme se déclencha dans son esprit encore partiellement embrumé par les effets de la drogue, et elle commença à entrevoir les choses sous un nouvel angle.
« Qu’est-ce que ça signifie ? », demanda-t-elle d’une voix blanche.
« Vous croyez vraiment que c’est le moment de bavarder ? » David Shelton paraissait tout à coup furieux : « Vous aurez tout le temps de discuter une fois que nous serons sortis de ce trou !
Hartling ne trouva rien à objecter, et Everett Reams s’approcha de la seule issue possible : c’était une porte très large et visiblement aussi ancienne que le reste des installations. Elle était composée de deux panneaux en bois brut, chacun complété par une grosse poignée à moitié rouillée. Evan approcha sa main de l’une des poignées et l’effleura du bout des doigts…avant de changer brusquement d’avis.
« Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? », lui demanda Patricia. « Essayez au moins de l’ouvrir, pour voir si elle est verrouillée !
-Je ne suis pas certain que ce soit une bonne idée. », déclara-t-il pensivement. « Vous allez sûrement me dire que je regarde trop de films, mais il n’est pas impossible qu’ils aient placé la bombe juste derrière cette porte. Une petite pression sur la poignée et…boum ! », résuma-t-il sans quitter la porte des yeux.
« Et s’il n’y avait pas de bombe ? », répliqua vivement Hartling. « Après tout, rien ne nous prouve que c’est vrai ! Vous essayez peut-être de gagner du temps, pour permettre à vos petits copains de s’enfuir bien tranquillement !
-Evidemment. » Evan haussa le ton, sans vraiment le vouloir. David Shelton avait raison : leur priorité était de sortir de cette prison improvisée, et tous ces éclats ne parviendraient qu’à leur faire perdre du temps. Mais il fallait reconnaître que Patricia Hartling n’avait pas son pareil pour alimenter les conflits : « Vous avez tout compris, bravo ! Je bosse pour Athena, je les ai conduits jusqu'à Kathy,  et comme ils n’avaient pas envie de me payer, ils ont décidé de me laisser ici, en votre charmante compagnie ! » Il désigna la porte : « Puisque vous êtes si géniale, n’hésitez pas, allez-y : ouvrez. Ne vous gênez pas pour moi. Et si par malheur vous veniez à avoir tort, vous n’auriez même pas besoin de vous en excuser ! Alors, qu’est-ce que vous attendez ? Vous n’avez plus envie de prouver votre supériorité ? »
Patricia hésita : c’était la première fois qu’elle voyait Everett Reams s’emporter de la sorte. Elle tendit lentement la main en direction de la poignée, mais elle n’acheva pas son geste.
« Comment peut-on faire, dans ce cas ? », questionna-t-elle.
David Shelton entreprit d’examiner attentivement les montants qui composaient les deux volets de la porte : « Le bois est ancien. », remarqua-t-il. « Cette porte a été construite par un amateur de bricolage, et non par un professionnel. » Et puis ? faillit demander Patricia. Elle se força pourtant à conserver le silence, tandis que David continuait son observation. « En fait, les planches ont seulement été ajustées et assemblées, sûrement avec des clous. » Il désigna plusieurs espaces, entre les morceaux de bois : « Si on arrivait à trouver un levier, on pourrait peut-être démonter un panneau, sans avoir à ouvrir la porte.
-ça pourrait marcher. », approuva Evan. « On trouvera peut-être quelque chose là-dedans. », ajouta-t-il en désignant les caisses qui s’entassaient dans chaque coin du local. Il se détourna de la porte pour essayer de confirmer sa propre hypothèse : il entreprit de vider méthodiquement un des cartons de son contenu, mais sans grand succès. David fit de même de son côté et explora un autre caisson, mais il comprit rapidement qu’il ne contenait que des vieilleries sans intérêt : il n’y avait là que des photos jaunies, des cadres couverts de poussières et des magazines parcheminés par les ans.
Patricia étouffa un soupir et se résigna à participer aux fouilles, non sans avoir pris le soin de retrousser les manches de son chemisier. Elle considéra les quelques cartons qui lui faisaient face, et elle venait de porter son choix sur une caisse plus petite que les autres lorsque son attention fut frappée par un détail insolite : un gros coffre recouvert de toile, qui dans un temps lointain avait dû faire office de malle de voyage, se tenait tout au fond de la pièce, modestement protégé par un antique tapis aux couleurs fanées. Ce ne fut pas cet objet en lui-même qui l’interpella, mais la tache qui se dessinait sur le tissu. Le manque de luminosité ne l’empêcha pas de se faire une opinion quant à la nature de cette tache, mais elle décida néanmoins de vérifier. Elle contourna la pile de cartons et progressa jusqu’au coffre, avant d’en soulever délicatement le couvercle. Elle s’était préparée au spectacle qui l’attendait, mais elle ne put néanmoins retenir une exclamation d’écœurement : « Bon sang, vous avez vu ça ? »
Instinctivement, David Shelton et Everett Reams délaissèrent leurs fouilles pour s’approcher de la malle : deux corps s’y trouvaient allongés, ou plutôt recroquevillés. L’un des hommes avait encore les yeux grands ouverts, et un trou d’une netteté sidérante perforait sa tête de part en part.
« Au moins, on sait ce que sont devenus les vrais pilotes. », commenta maussadement Evan.
« Attendez… » David se pencha au-dessus des cadavres : un outil dépassait de la poche de l’un deux. Le policier entreprit de le récupérer : c’était un petit tournevis qui ne mesurait pas plus de dix centimètres. Hartling le considéra avec défiance :
« Ça fera l’affaire ?
-Il faut l’espérer. », lui répondit David.
Il retourna se poster devant la porte et glissa le tournevis entre deux planches ; il tenta d’agrandir l’espace qui les séparait, mais les clous, bien que fatigués, s’obstinaient encore à remplir leur fonction. Il força durant quelques minutes puis tenta sa chance à un autre endroit. En vain.
« Je devrais peut-être essayer. », hasarda Everett. « Il se peut que les effets de la drogue n’aient pas totalement disparu de votre organisme.
-C’est possible, oui. », admit David.
Evan récupéra le tournevis, étudia attentivement les deux montants puis cala la tige métallique entre deux planchettes. L’effet ne fut pas immédiatement visible, et il fallut plusieurs mouvements de va-et-vient avant qu’un discret craquement ne se fasse entendre. Everett se débarrassa alors du tournevis, pour passer ses doigts entre l’interstice qui séparait les deux lattes. L’espace n’était pas très large, et le bois était extrêmement rugueux. Quelques épines vinrent s’incruster dans sa peau, mais il ne relâcha pas son effort et parvint à détacher la planchette.
« On y est. », commenta-t-il. « Maintenant, ça devrait être plus facile. »
Il lui fallut tout de même plus de dix minutes pour parvenir à libérer un espace suffisamment large pour leur permettre le passage. Everett Reams fut le premier à sortir, et il ne vit tout d’abord rien d’assimilable à une bombe. Puis son regard s’arrêta sur un tout petit fil, qui courait le long du mur, et qui paraissait coincé dans une des charnières de la porte. Sans rien dire, il suivit la direction indiquée par ce minuscule câblage.
« Qu’est-ce que vous fabriquez ? », s’étonna Patricia.
David Shelton les avait déjà devancé, cherchant vainement une trace d’Athena. Il semblait avoir oublié jusqu’à leur présence.
« Je réécris l’histoire du Petit Poucet. », déclara Evan, sans quitter le petit fil des yeux.
« Pardon ?
-Remplacez les cailloux par un câble électrique et la maison par une bombe, et vous obtiendrez une version modernisée du conte. » Il s’interrompit brusquement : « Tenez, je crois que j’ai trouvé. »
Patricia considéra ce qu’il désignait : la physionomie de la chose ne laissait planer aucun doute quant à son utilité. L’engin était d’une simplicité déconcertante, et Hartling remarqua que les gros chiffres rouges qui s’affichaient sur l’écran digital de l’appareil avaient entamé un décompte. Everett s’en aperçut au même moment : « Il faut sortir d’ici ! », hurla-t-il.
David Shelton se trouvait à l’autre extrémité du hangar, à l’endroit où s’était tenu le petit avion de l’aéroclub, l’avion qui aurait dû permettre à Kathy de retrouver la liberté, et qui allait manifestement la reconduire dans la prison qui la terrorisait tant.
« La bombe va exploser ! », cria à nouveau Evan. « Sortez ! »
David mit un quart de seconde à réagir, puis il courut lui aussi vers la sortie. Il manqua de trébucher sur un obstacle et ne conserva son équilibre que grâce à ses réflexes. C’est alors qu’il réalisa que l’obstacle en question était en réalité un corps humain. Celui de Jason Barlow.
Oubliant momentanément l’explosion qui menaçait, il se pencha sur celui qui avait été son coéquipier et son ami durant trois longues années, et plaça ses doigts le long de sa tempe, sans trop y croire. Il sursauta lorsqu’il se rendit compte que Jason était encore vivant : son pouls était faible et irrégulier, mais il n’en demeurait pas moins réel.
« Bon Dieu, qu’est-ce que vous fichez ? », lui commanda la voix de Patricia Hartling.
Les agents fédéraux s’étaient aperçus qu’il ne les suivait plus et avaient stoppé leur course.
« Il est vivant ! », lui répondit-il en écho. « Il faut le sortir d’ici !
-On n’a pas le temps ! », répliqua Hartling.
« On ne peut quand même pas le laisser là !
-Si, et c’est même ce qu’on va s’empresser de faire. Il vous a trahi, vous vous rappelez ?
-Il m’a sauvé la vie. », rétorqua David. « Il aurait pu me tuer, mais il ne l’a pas fait. Il a essayé de nous aider. C’était peut-être trop tard, mais il a quand même pris le risque. Et je ne sortirai pas d’ici sans lui. »
Hartling maugréa un juron, mais elle revint malgré tout sur ses pas. Everett la devança et attrapa Jason Barlow par un bras, tandis que David faisait de même de son côté.
« Ils ne l’ont pas raté. », constata Evan.
Le maillot de Jason avait complètement viré au rouge, tant et si bien qu’on aurait pu penser que c’était sa couleur d’origine. Ils essayèrent de courir aussi rapidement que le leur permettait leur fardeau, mais ils n’avaient pas mis assez de distance entre eux et le bâtiment lorsque la minuterie arriva à son terme : le souffle de l’explosion les projeta en avant, et ils ne purent se protéger des débris qui atterrissaient tout autour d’eux, dans un vacarme effroyable. Le calme ne revint qu’au bout d’un temps que personne ne songea à calculer : prudemment, ils entreprirent de se relever.
« Tout le monde va bien ? », s’informa Everett Reams.
« Ça ira. », confirma David.
Evan se tourna vers sa collègue : « Patricia ?
-ça va. », parvint-elle seulement à articuler, les yeux rivés sur les ruines embrasées du hangar.
La force de l’explosion était telle que la température avait augmenté de plusieurs degrés, mais elle n’en était pas consciente, et un frisson l’ébranla, tandis qu’elle considérait les immenses flammes qui dévoraient ce qui restait encore des locaux de l’aéroclub.
« Ça va. », répéta-t-elle encore, dans un murmure, comme pour se persuader que c’était vrai. Elle ne comprenait pas comment la situation avait pu lui échapper aussi rapidement, d’une façon aussi irrémédiable, et la contemplation de ces gravats fumants ne l’aidait pas à y voir plus clair.
Elle ne remarqua pas le petit avion de tourisme qui disparaissait à l’horizon, sans précipitation et sans bruit ; David Shelton et Everett Reams ne le virent pas non plus, et l’appareil ne tarda pas à disparaître totalement, comme englouti par les nuages grisâtres qui envahissaient le ciel, plus menaçants que jamais.

À SUIVRE…