KATHY
Saison 1 - épisode 00 (pilote)
par Miranda Wolf
oddproduction@hotmail.com
Il était un peu plus de 21h, et déjà la nuit était tombée sur San Francisco, recouvrant la ville d'un épais voile noir. Les routes étaient relativement désertes, et la circulation, de ce fait, restait fluide. Cela s'expliquait en partie par le mauvais temps : la pluie n'avait pas cessé de marteler les trottoirs, et les citadins, peu courageux, s'étaient vraisemblablement résignés à passer la soirée devant leur poste de télévision.
L'inspecteur David Shelton n'avait pas non plus l'intention de s'attarder à l'extérieur. Sa journée de travail venait juste de se terminer, et le week-end pouvait de ce fait commencer. Il n'avait aucun projet en tête, mais cela lui importait peu ; la semaine s'achevait, et c'était pour le moment ce qui lui importait le plus.
Il tourna machinalement le bouton on de l'autoradio, sans quitter la chaussée des yeux ; il s'attendait à entendre un programme musical quelconque, mais il n'en fut rien : la voix sinistre d'un journaliste s'éleva dans l'habitacle. " Cet après-midi, un touriste a découvert le corps d'une femme dans la Baie de San Francisco. Il semblerait que la victime n'ait pas encore été identifiée ; d'après nos sources, il s'agirait… "
David n'attendit pas la suite et pressa la touche off ; le poste fit entendre un petit couic de protestation, et le silence s'installa à nouveau. Les dossiers d'homicides s'étaient succédés toute la semaine sur son bureau, et il commençait à frôler l'overdose. Il voulait entendre parler d'autre chose que de meurtres, de cadavres et d'autopsies.
" Espérons qu'il y aura autre chose que des polars à la télévision. ", monologua-t-il.
Il s'apprêtait à appuyer sur l'accélérateur -ce qui aurait permis à sa voiture de dépasser quelque peu la vitesse autorisée- lorsque son regard s'arrêta sur un détail insolite. Il pensa tout d'abord qu'il se trompait, et que ce qu'il croyait voir n'était pas réel. L'éclat d'un phare sur un panneau de signalisation, peut-être…ou bien simplement une illusion d'optique. Car qui aurait été assez suicidaire pour se promener dans l'obscurité au bord d'une route nationale, au risque d'être renversé par un camion, une voiture ou toute autre chose équipée d'un moteur ? Et sous une pluie diluvienne, en plus…
David Shelton ne connaissait pas la réponse à cette question, mais le fait était là : ce qu'il avait aperçu n'avait rien à voir avec un mirage, et la silhouette se découpait maintenant clairement dans les ténèbres. Abandonnant ses projets de vitesse, David concentra toute son attention sur le côté droit de la route. La forme humaine se tenait sur l'accotement et avançait lentement, péniblement. Soit cette personne était de très petite taille…soit c'était carrément un enfant.
David n'eut aucun mal à doubler le marcheur, et il gara sa voiture sur le bas-côté, sans se soucier de savoir s'il gênerait ou non les autres automobilistes. À son sens, il y avait un détail plus important à régler, et il s'empressa de sortir du véhicule. La petite silhouette s'était immobilisée moins d'un mètre au-dessus, et il s'approcha précautionneusement. Il avait pris soin de laisser les phares de la Ford allumés, ce qui lui permettait de mieux superviser la scène.
Une petite fille habillée d'une sorte de pyjama blanc le dévisageait avec effroi, n'osant plus faire un geste. Elle semblait presque retenir sa respiration, comme si elle avait espéré devenir en quelque sorte invisible, se fondre dans la nature.
Il s'approcha encore, et la fillette ne bougea pas. Malgré la pluie et le vent, elle ne paraissait pas souffrir du froid.
" Qu'est-ce que tu fais là, dehors, toute seule ? ", lui demanda-t-il, essayant de la mettre en confiance mais étant déjà certain qu'il n'y parviendrait pas.
La fillette ne fit pas un geste, ne prononça pas un mot. Elle devait avoir moins de dix ans ; ses cheveux étaient blonds, longs…et absolument détrompés.
" Tu vas attraper une pneumonie, si tu restes sous la pluie. ", reprit David. Il retira tant bien que mal son propre blouson, ignorant les gouttes d'eau qui l'assaillaient désormais, et le posa maladroitement sur les épaules de la petite fille, qui ne cilla pas. Il en ferma les deux premiers boutons pour lui permettre de tenir par lui-même. " Viens avec moi. ", lui dit-il ensuite. " Il faut que je te ramène chez toi. Tu veux bien me dire où tu habites ? "
Comme il s'y attendait, il n'obtint aucune réponse. La petite fille demeura immobile, comme enracinée dans le bitume. Il s'agenouilla, de manière à se mettre à sa hauteur : " Tu ne veux pas rester dehors, tout de même ? ", lui demanda-t-il. " Si tu viens avec moi, je t'offrirai un bon chocolat chaud, d'accord ? "
La fillette avait baissé les yeux et ne s'occupait plus que de ses chaussures, d'ailleurs en fort mauvais état. Pendant une seconde, David se demanda si elle le comprenait. Peut-être n'était-elle pas américaine, après tout ? Peut-être était-ce la fille d'un couple de clandestins ? Ou peut-être ne possédait-elle pas toutes ses facultés ? Il fit une ultime tentative pour s'en convaincre : " Comment t'appelles-tu ? "
Elle releva la tête, comme s'il venait de la piquer avec une aiguille, et son regard s'anima un peu : " Kathy. ", répondit-elle.
" Kathy ? C'est un très joli prénom. Moi, je m'appelle David. Est-ce que tu comprends ? "
Il faisait exprès de parler lentement et de détacher soigneusement chaque syllabe. La petite acquiesça, mais cela ne l'empêcha pas de replonger dans son mutisme d'origine.
" Très bien, Kathy. Est-ce que tu veux venir avec moi dans un endroit bien chaud ? Tu n'as pas envie de dormir dehors, pas vrai ? Pas avec toute cette pluie ? "
La fillette haussa vaguement les épaules, comme déconcertée. Il lui tendit la main : " Je vais t'aider à retrouver ta maison, d'accord ? "
L'espace d'un instant, son regard croisa celui de l'enfant, et Kathy articula quelques mots avec gravité : " Je n'ai plus de maison. "
Il y avait tant de tristesse dans cette phrase, tant de résignation aussi, que David ne trouva rien à y répondre. Il n'essaya même pas de démentir, il ne songea même pas à s'en étonner à voix haute. " Viens. ", répéta-t-il seulement, lui tendant toujours la main.
Kathy hésita, le dévisagea, comme pour mieux l'évaluer…puis elle se décida enfin et glissa sa main glacée dans la sienne. Elle le suivit docilement jusqu'à la voiture et se glissa sur le siège arrière, toujours emmitouflée dans le blouson. David reprit sa place derrière le volant et augmenta le chauffage ; il remit le contact, et le moteur ronronna aussitôt. Il jeta un coup d'œil dans le rétroviseur : la fillette s'était blottie contre la portière et regardait par la vitre. Il songea à lui reposer sa question, à lui demander son nom de famille, puis il y renonça.
" Je n'ai plus de maison. ", avait-elle dit. Était-ce la vérité ? Vivait-elle dans la rue ? S'était-elle sauvée d'une pension, ou d'un orphelinat ? Ce qui étonnait beaucoup David, c'est qu'il n'avait vu passer aucun avis de recherche. D'habitude, les affiches de ce genre étaient punaisées sur un panneau de liège à l'entrée du Poste de Police. Et lorsqu'un enfant venait à disparaître, les journalistes s'activaient toujours et lançaient des appels à témoins à chaque flash d'informations…
Bien décidé à résoudre le mystère, David Shelton décida de faire demi-tour et de retourner au commissariat. Lorsqu'il y arriva, moins de quinze minutes plus tard, il s'attendait à trouver Kathy assoupie. Il s'aperçut qu'il n'en était rien : toujours silencieuse, la petite fille l'observait encore, comme elle l'avait sûrement fait durant tout le trajet. Elle donnait l'impression d'être sur ses gardes. Il alla lui ouvrir la portière, et elle descendit sans qu'il le lui demande. Au même moment, une voiture de fonction sortit du parking, sirène hurlante, et la fillette s'agrippa nerveusement à la manche de son compagnon, épouvantée par le vacarme.
Le véhicule s'éloigna, la sirène faiblit, et elle se détendit un peu. Elle suivit David jusqu'à l'entrée et se paralysa devant les grandes portes vitrées. Elle posa sur l'inspecteur un regard presque suppliant, mais ne prononça pas un mot.
" Tu n'as pas à avoir peur. ", lui dit-il en posant une main sur son épaule. " Je travaille ici, et mes amis vont essayer de t'aider. Tu seras bien au chaud, là-dedans, et on te donnera à manger. Tu as faim, n'est-ce pas ? "
La petite hocha vaguement la tête, mais elle murmura : " Je ne veux pas être enfermée. "
Cette idée semblait vraiment la terroriser, même si David n'en comprenait pas la raison.
" Je n'ai pas l'intention de t'enfermer. ", déclara-t-il en lui souriant. " Je veux juste t'aider. " Il fit un pas en avant et poussa une des portes, puis il s'effaça pour lui permettre de franchir le seuil. Elle s'avança un peu, s'arrêta et examina les lieux, puis elle entra enfin. La porte se referma, et elle frissonna. Sa frayeur paraissait augmenter de seconde en seconde, et David se dit que l'agitation qui régnait dans le commissariat devait y être pour quelque chose. Comme tous les soirs, les voyous, les alcooliques et les toxicomanes devaient s'être fixés rendez-vous au Poste. Des ivrognes étaient appuyés contre les murs, de jeunes délinquants criaient qu'ils n'étaient pas coupables et réclamaient un avocat, des drogués aux yeux fous se recroquevillaient dans un coin en reniflant bruyamment. Ce genre de spectacle aurait effrayé n'importe quel enfant, mais David remarqua que la petite fille ne prêtait pas vraiment attention aux personnes qui l'entouraient. C'était le bâtiment par lui-même qui semblait lui faire peur, et non les personnes peu fréquentables qui se bousculaient à l'intérieur. Elle fermait presque les yeux, comme éblouie par quelque chose.
" Est-ce que ça va ? ", lui demanda-t-il, un peu inquiet.
Elle ne répondit rien mais désigna le plafond d'un doigt quasiment accusateur. Machinalement, David regarda dans la direction voulue, ne saisissant pas ce qu'elle voulait lui faire comprendre. Il considéra une seconde les imposants néons accrochés au plafond.
" Tu as mal aux yeux ? ", questionna-t-il. " C'est ça ? Les lumières te font mal aux yeux ? "
La petite fit signe que oui. Elle avait porté ses mains devant sa figure, comme pour mieux se protéger de la lumière qui l'agressait. Ce n'est qu'à cet instant que David réalisa que sa peau était vraiment d'une pâleur spectrale. On aurait dit qu'elle n'avait jamais eu l'occasion de se promener au soleil. Dans son pyjama blanc, elle ressemblait presque à une apparition, à un fantôme condamné à errer pour l'éternité dans de sombres couloirs.
Il se tourna vers l'officier qui se trouvait posté derrière le guichet. C'était un grand type blond, à l'allure athlétique, et qui considérait d'un air morne ceux qui l'entouraient, sans aucun doute pressé d'en terminer avec sa permanence.
" Anderson, passez-moi la clef du bureau du Capitaine, s'il vous plait. "
Le dénommé Anderson sursauta, comme si on venait brutalement de le réveiller, ce qui était peut-être un peu le cas. Il posa un regard endormi sur son interlocuteur : " Pardon, Inspecteur ? La clef du bureau du Capitaine, vous dites ? Je ne sais pas si… "
David posa une main sur l'épaule de Kathy, qu'Anderson n'avait visiblement pas remarquée : " Je voudrais trouver un endroit calme pour permettre à cette demoiselle de se reposer. "
Anderson se leva de son siège et se pencha au-dessus du guichet, se contorsionnant d'une manière assez comique : " Et qui est la demoiselle ? ", demanda-t-il en adressant un petit sourire à Kathy.
" C'est justement ce que je voudrais savoir. ", lui répondit-il. " Aucune disparition n'a été signalée ? "
Anderson se redressa, retrouvant son sérieux : " Je ne crois pas, Inspecteur, mais je peux vérifier, si vous voulez.
- Merci, ça me rendrait service. "
L'officier tendit une grande clef dorée : " Tenez, en attendant, voici de quoi installer la jeune fille dans ses appartements. "
Quelques minutes après, David poussait la porte du bureau réservé au Capitaine Patrick Lawrence. C'était une vaste pièce, meublée avec un soin presque maniaque. Tous les dossiers étaient soigneusement empilés sur un classeur à rideau, et l'endroit était absolument impeccable. Et surtout, l'éclairage y était tamisé. Utilisé principalement durant la journée, ce bureau n'avait en effet pas besoin d'une importante source de luminosité.
" Tu peux t'asseoir, si tu veux. ", dit-il à Kathy. " Je vais te chercher quelque chose à boire. Un bon chocolat bien chaud, avec beaucoup de sucre. Tu vas m'attendre ici, d'accord ? Je ne serai pas long. "
La fillette s'était installée sur une des deux chaises qui faisaient face au bureau en chêne du Capitaine ; l'obscurité des lieux ainsi que le silence relatif dans lequel était plongée la pièce paraissaient l'avoir rassurée, et David referma la porte derrière elle pour être certain que personne ne viendrait la déranger. L'officier Anderson vint immédiatement à sa rencontre ; il tenait un gros cookie dans une main.
" Vous avez trouvé quelque chose ? ", lui demanda David.
L'autre secoua négativement la tête, navré : " Rien du tout, Inspecteur. Une mère a signalé la disparition de son petit garçon il y a moins de deux heures ; on a retrouvé une jeune fugueuse cet après-midi, mais à part ça, aucune autre disparition n'a été signalée. " Il marqua une pause avant de poursuivre, d'un ton plus optimiste : " Ses parents ne se sont sûrement pas encore rendu compte de sa disparition. Ils ne vont sûrement pas tarder à débarquer lorsqu'ils réaliseront qu'elle n'est plus dans sa chambre !
- Cette gamine ne ressemble pas à une fugueuse. ", objecta David Shelton. " Elle me donne plutôt l'impression de s'être enfuie.
- Vous croyez qu'elle a assisté à un crime, ou à quelque chose du genre ?
- J'espère que non. "
Malgré tout, cette hypothèse le rendait soucieux, et c'était aussi le cas pour Anderson, qui présenta gauchement le cookie qu'il tenait à la main : " J'ai pensé qu'elle pouvait avoir un creux… Ma mère m'en a offert tout un stock, je pourrais lui en donner un, vous ne pensez pas ? "
David sourit : " C'est une excellente idée, Anderson. Allez lui offrir vous-même, et restez avec elle jusqu'à ce que je revienne. Je veux être sûr qu'elle n'essaiera pas de sortir d'ici.
- Mais…je suis supposé rester à l'accueil, Inspecteur…
- Ne vous inquiétez pas pour ça, je vais vous faire remplacer. "
Ravi de cette distraction, l'officier ne protesta plus, et David le vit disparaître dans le bureau, brandissant son cookie devant lui comme un étendard. Il n'eut aucun mal à faire remplacer Anderson, et lorsque ce détail fut réglé, il vérifia les informations que lui avait données celui-ci. Les signalements des enfants portés disparus ne correspondaient en rien à la petite Kathy. Il se remémora une fois encore la déclaration attristée de la fillette : " Je n'ai plus de maison. " Qu'avait-elle voulu dire ? Que ses parents étaient morts ? Qu'elle ne les connaissait pas ? Qu'elle n'habitait pas la région ? Ou simplement qu'elle s'était égarée ? S'égarer sur une nationale… C'était curieux. Comment avait-elle fait pour arriver jusque là, en pleine nuit, sans que personne ne la remarque ?
Lorsque David retourna dans le bureau du Capitaine, l'officier Anderson était occupé à discuter gaiement avec Kathy. En vérité, ce qu'il faisait tenait plus du discours que de la conversation. Il parlait avec animation, mais Kathy ne participait pas. Assise sur le bord de la chaise, elle semblait comme perdue dans ses pensées. Et d'après l'expression qu'arborait son visage, ces réflexions n'étaient probablement pas très réjouissantes.
Voyant qu'ils n'étaient plus seuls, Anderson se leva à son tour et vint à la rencontre de David.
" Elle n'a pas avalé une seule miette de mon cookie. ", lui apprit-il, presque attristé.
David avait apporté le chocolat chaud qu'il lui avait promis, même si la boisson en question, lorsqu'elle était sortie du distributeur, était déjà froide. Il proposa le gobelet à Kathy, et la fillette tendit la main d'un geste mécanique.
" Que comptez-vous faire d'elle ? ", lui demanda Anderson.
David soupira : c'était précisément ce qu'il était en train de se demander.
" Il est trop tard pour rameuter les services sociaux. Je crois que je vais la conduire à l'hôpital. Elle marchait probablement depuis un moment avant que je ne la trouve ; il serait surprenant qu'elle n'ait pas attrapé un rhume, ou même quelque chose de plus important. "
Anderson approuva d'un geste : " Personnellement, je la trouve trop pâle. ", déclara-t-il. " Et elle aurait besoin de se remplumer un peu. Ça ne lui ferait pas de mal, vous ne trouvez pas ?
- Si… En fait, je l'y conduirai demain matin. Elle a eu assez de frayeurs pour aujourd'hui… J'ai eu du mal à la convaincre d'entrer ici, et je suppose qu'elle ne serait pas plus à l'aise à l'hôpital. En attendant, je vais l'héberger pour la nuit. Je laisserai mon pager allumé ; prévenez-moi si vous avez du nouveau.
- Comptez sur moi, Inspecteur. Et je ferai passer le message à la fin de mon service. "
Lorsque David se retourna, il se rendit compte que Kathy n'avait pas perdu une miette de leur conversation.
" Tu viens, Kathy ? ", lui lança-t-il en lui tendant la main.
La fillette délaissa aussitôt son siège ; Anderson lui prit le gobelet vide des mains et sortit du bureau. Kathy, elle, tendit à David le blouson qu'il lui avait confié.
" Tu peux le garder pour le moment. ", lui dit-il. " On va s'en aller. Tu vas venir chez moi, d'accord ? Et demain, c'est promis, tu retrouveras tes parents. "
Elle ne dit rien mais serra le blouson dans ses bras avant de sortir du bureau. David tourna la clef dans la serrure et la rendit à Anderson. Ce dernier les escorta jusqu'à la sortie et se pencha vers la fillette : " Tout va s'arranger, Princesse. ", lui assura-t-il en lui adressant un grand sourire confiant. " Tu vas bientôt retrouver ton château. "
La petite ne lui répondit qu'en chuchotant, mais David comprit parfaitement ce qu'elle disait : elle ne faisait que répéter ce qu'elle lui avait affirmé au bord de la route.
" Je n'ai plus de maison. "
Et brusquement, il s'aperçut qu'elle disait sûrement la stricte vérité. Il y avait trop de résignation dans la manière dont elle prononçait ces mots pour qu'il en soit autrement. Restait à découvrir d'où elle venait, et ce qui l'avait conduite jusqu'à cette nationale, à la tombée de la nuit. Il ouvrit la portière arrière de la voiture, et Kathy trouva refuge sur le siège. Anderson lui fit un petit signe d'adieu, mais elle n'y répondit pas. David se demanda si elle l'avait même remarqué ; elle paraissait encore absorbée par ses problèmes et la gravité qu'elle affichait ne correspondait en rien à l'expression normale d'une enfant de son âge, même dans une situation identique.
David aurait voulu lui poser d'autres questions ; des interrogations de toutes sortes ne cessaient de lui venir à l'esprit, mais il n'avait pas envie d'exposer la fillette à un interrogatoire en règle. Et il savait parfaitement que, de toute façon, elle ne sortirait pas facilement de son silence. Il fallait sûrement lui laisser le temps de souffler, lui permettre de se remettre de ses émotions. Elle se montrerait peut-être plus bavarde après une bonne nuit de repos et une collation digne de ce nom.
Vingt minutes plus tard, la Ford retrouva sa place habituelle dans le parking privé réservé aux habitants de l'immeuble dans lequel David Shelton logeait depuis un peu plus de cinq ans. Kathy, qui ne s'était toujours pas laissée terrasser par le sommeil, donnait l'impression d'être plus à son aise dans l'obscurité. Elle marchait d'un pas léger, sans hésiter le moins du monde, malgré le manque d'éclairage. Brusquement, elle s'immobilisa sans raison, les yeux rivés sur une chose que David ne parvenait pas à distinguer.
" Kathy ? Qu'est-ce que tu as ? "
Elle ne lui fournit aucune réponse mais reprit sa marche interrompue et bifurqua légèrement à gauche ; il la regarda s'accroupir et tendre la main pour ramasser quelque chose qu'il n'arrivait toujours pas à identifier. Il ne comprit ce que c'était que lorsqu'il poussa la porte qui menait aux ascenseurs : l'endroit était éclairé, et il remarqua alors la pièce de dix cents que Kathy tenait adroitement entre deux doigts.
" Dis-moi, tu as une sacrée bonne vue, toi ! ", s'exclama-t-il, stupéfait.
La fillette demeura silencieuse et continua à jouer distraitement avec la piécette ; David, lui, appela l'ascenseur, et les deux portes s'ouvrirent bientôt pour les laisser pénétrer dans la cabine. Kathy y entra sans protester, mais il remarqua que sa nervosité semblait avoir refait surface. Selon toute évidence, elle n'aimait pas les espaces hermétiquement fermés. Ses traits se détendirent d'ailleurs un peu lorsque la machine s'immobilisa au troisième étage, et lorsque les parois coulissèrent pour leur céder le passage. David ouvrit la porte de son appartement, et Kathy l'y suivit, toujours muette.
L'inspecteur tourna la clef dans la serrure, sortit son pager et le posa sur une table basse, puis vérifia que son répondeur n'avait enregistré aucun message. Enfin, il se tourna vers sa jeune compagne : " Voilà ce qu'on va faire, Kathy : toi, tu vas dormir dans ma chambre. Moi, je vais prendre le canapé, et demain, on discutera de tout ce qui s'est passé aujourd'hui, tu veux bien ? "
La fillette hocha la tête, mais ce signe n'avait rien de franc. Il fit semblant de ne pas avoir remarqué son hésitation : " Parfait. Est-ce que tu veux un verre d'eau, ou un biscuit ?
Elle rejeta l'offre d'un autre geste, cette fois plus affirmé.
" Ok, comme tu voudras… " David ouvrit la porte qui menait à sa chambre et s'écarta pour la laisser y entrer : " Appelle-moi si tu as besoin de quelque chose, d'accord ? " Il désigna le canapé : " Je serai juste à côté, si jamais ça n'allait pas. "
Elle ne releva pas et poussa la porte derrière elle, prenant malgré tout soin de ne pas la fermer totalement. David, quant à lui, s'installa aussi confortablement que possible dans le canapé et alluma la télévision, sans accorder un grand intérêt au film qui passait sur la chaîne qu'il avait choisie au hasard. Il pressentait qu'il ne manquerait pas d'occupation pour le week-end.Le lendemain matin, lorsqu'il se réveilla, David découvrit que Kathy était déjà debout, et il se demanda, durant une seconde, si elle n'avait pas veillé toute la nuit. Puis il constata qu'elle n'avait pas l'air excessivement fatiguée et en déduisit qu'elle s'était tout de même reposée. Quand il ouvrit les yeux, la fillette était assise en tailleur devant le canapé et feuilletait une bande dessinée.
David consulta sa montre et pensa tout d'abord qu'elle était en panne : d'après les aiguilles, il n'était que 5h30. Par réflexe, il tourna la tête et s'intéressa à l'affichage digital de son magnétoscope : les chiffres étaient identiques.
" Tu es levée depuis longtemps ? ", demanda-t-il à la fillette.
Kathy sursauta et referma brusquement la bande dessinée, avant de secouer les épaules, comme si elle jugeait cette question dénuée d'importance.
David émergea péniblement du canapé, essayant d'ignorer ses courbatures. Il se promit au passage d'investir dans un divan digne de ce nom et tendit la main pour attraper son pager : il n'avait reçu aucun appel, ce qui signifiait sûrement que personne n'avait encore signalé la disparition de la petite fille.
" Bon, et si on allait déjeuner ? ", proposa-t-il en se levant, non sans grimacer.
Ce n'est que lorsqu'il fallait trébucher sur une pile de livres qu'il prit conscience de ce qui lui avait échappé jusqu'alors : sa collection de bandes dessinées, qu'il tenait de son père, était rangée sur le haut d'une étagère particulièrement haute. Même en prenant une chaise, il était impossible de les atteindre. Si on voulait récupérer un exemplaire, il n'y avait qu'une solution : grimper sur le grand escabeau. Alors comment Kathy avait-elle fait pour récupérer ces livres ? Avait-elle déniché l'échelle ? Non, ce n'était pas probable. C'était même totalement impossible, étant donné que l'échelle en question se trouvait actuellement chez son voisin, qui était venu la lui emprunter pour repeindre son plafond.
David considéra pensivement Kathy, essayant de se persuader qu'il se trompait, qu'il y avait forcément une explication rationnelle. N'avait-il pas oublié de remettre ces livres à leur place ? Non, il en était certain ; cela faisait bien un an qu'il n'en avait pas lu un seul. Il suffisait d'ailleurs de s'intéresser à la couche de poussières qui recouvrait leurs couvertures pour le comprendre. Alors quoi ? Comment s'y était-elle prise ? Plus il se posait cette question, et plus ses idées s'embrouillaient.
" Je crois que j'ai besoin d'avaler un grand bol de café noir. ", commenta-t-il en prenant la direction de la cuisine.
Kathy l'y rejoignit et s'installa sur une chaise ; elle paraissait toujours décidée à ne pas se servir de ses cordes vocales, et son regard était fuyant. David choisit de ne pas la brusquer et attendit qu'elle ait fini de déjeuner pour reprendre la parole.
" Maintenant, il va falloir que l'on discute, tous les deux. ", lui dit-il enfin, alors qu'elle venait de terminer sa biscotte.
La fillette baissa la tête mais n'approuva pas.
" Si tu veux que je t'aide, il va falloir que tu répondes à quelques questions, d'accord ? Il faut que je sache d'où tu viens, et pourquoi tu te trouvais au bord de cette route. Il y a forcément quelqu'un qui s'inquiète pour toi, en ce moment. C'est très important, et je suis persuadé que tu le comprends. "
Si elle le comprenait vraiment, Kathy n'en fit toutefois rien savoir.
" Kathy, que veux-tu dire précisément, lorsque tu dis que tu n'as plus de maison ? "
En guise de réponse, la petite se contenta de plonger le nez dans son bol de lait chocolaté. David soupira, regrettant brusquement qu'il n'y ait pas eu davantage de cours de psychologie à l'école de Police. Kathy avait sûrement besoin de voir un spécialiste, quelqu'un qui saurait comment vaincre le mur qu'elle avait construit entre elle et le monde extérieur. Quelqu'un qui serait capable de poser les bonnes questions au bon moment, et qui saurait interpréter son silence.
Il décida d'attendre 8h00 pour la conduire à l'hôpital, comme il l'avait prévu la veille. Kathy retourna s'asseoir sur le tapis et rouvrit sa bande dessinée. David hésita à lui demander comment elle avait réussi à se procurer tous ces livres, puis il abandonna cette idée et se posta sans trop d'entrain devant la télévision, attendant que les aiguilles de sa montre atteignent l'heure voulue.À 8 heures pile, Kathy et lui se trouvaient devant l'imposante façade de l'hôpital. La fillette était descendue de la voiture sans opposer la moindre résistance, mais elle se figea à quelques mètres de l'entrée. Elle paraissait comme tétanisée, au bord de l'affolement, et David ne s'était vraiment pas attendu à ce type de réaction.
" Tu n'as rien à craindre. Les docteurs vont seulement s'assurer que tu vas bien…
- Je ne veux pas être enfermée. ", murmura-t-elle.
David se souvint qu'elle avait prononcé exactement les mêmes mots au moment de franchir les portes du commissariat.
" Personne ne veut t'enfermer, Kathy. Et puis ça ne durera pas longtemps, même pas une heure…
- Je ne veux pas y aller ! ", s'obstina-t-elle, alors que les larmes commençaient à couler le long de ses joues. " Je ne veux pas ! S'il vous plait, ne me forcez pas à y entrer !
- Kathy, je t'assure que c'est pour ton bien…
- S'il vous plait ! Je ne veux pas d'examens ! Je ne veux plus être enfermée ! "
David cherchait vainement une phrase appropriée, un mot qui parviendrait à endiguer cette vague de panique incompréhensible, mais malgré tous ses efforts, il ne trouvait rien.
" Je ne veux pas y aller ! ", répéta Kathy, avant d'éclater en sanglots.
David ne s'était jamais senti aussi maladroit, et il se demandait s'il n'allait pas tout simplement faire demi-tour lorsqu'une voix s'éleva derrière lui : " Allons, qu'est-ce qui a causé ce gros chagrin ? "
Il se retourna, interloqué ; une jeune femme brune qui avait vraisemblablement assisté à une bonne partie de la scène, se tenait à seulement quelques pas d'eux et souriait à Kathy. Cette dernière bredouilla entre deux sanglots : " Je ne veux pas y aller. Je ne veux pas entrer là-bas. "
L'inconnue jeta un bref coup d'œil en direction de l'hôpital, puis elle s'agenouilla devant la fillette : " Est-ce que tu veux bien me dire ton prénom ? "
Cherchant visiblement à se ressaisir, la petite s'essuya vigoureusement les yeux avant de répondre, toujours dans un murmure : " Kathy.
- Et est-ce que tu veux m'expliquer pourquoi tu as si peur d'entrer dans cet hôpital, Kathy ? "
La petite se décida enfin à regarder son interlocutrice dans les yeux : " Je ne veux pas être enfermée. "
La jeune femme adressa un regard légèrement interrogateur à David ; cette formulation avait l'air de l'intriguer. Puis elle s'intéressa de nouveau à Kathy : " Tu sais, on n'enferme pas les petites filles comme toi dans les hôpitaux. Tous les gens qui y travaillent sont là pour te soigner, mais ils ne t'enfermeront pas, c'est promis. Et je pourrai rester avec toi, si tu as très peur. Je connais une infirmière très rigolote, et je suis sûre que tu l'aimeras beaucoup. Alors, Kathy ? Est-ce que tu veux bien venir avec moi, maintenant ? "
La fillette, encore indécise, marqua une seconde d'hésitation, puis elle acquiesça, toujours muette. L'inconnue se releva et les suivit à l'intérieur du bâtiment ; Kathy se résigna à y entrer, mais sa nervosité était telle qu'elle en était presque palpable.
" Merci. ", lança David à l'attention de la jeune femme. " Sans vous, je crois qu'on aurait pu passer toute la journée dehors !
- De rien. Pour être franche, quand j'avais l'âge de votre fille, je détestais tout ce qui pouvait ressembler à un médecin… Et maintenant je travaille dans un hôpital : c'est bien la preuve que tout évolue, non ?
- En fait, ce n'est pas ma fille… " Il tira prestement son porte-cartes de la poche intérieur de son blouson ; ce geste était presque devenu un automatisme au fil des années. " Je suis l'inspecteur Shelton, de la Criminelle, et je suis venu pour la faire examiner. Je l'ai trouvée hier soir, au bord d'une route, et j'aurais voulu m'assurer que tout allait bien…
- Je comprends. " Elle considéra un instant le hall de l'hôpital ; il n'y avait pas encore trop de monde. " Je vais arranger ça. Accordez-moi dix petites minutes… "
En vérité, elle ne mit que cinq minutes avant de revenir, accompagnée par une grosse Noire à l'allure joviale. L'uniforme d'un blanc immaculé contrastait curieusement avec le teint bronzé de l'infirmière, mais par contre, il s'accordait à merveille avec l'émail de ses dents.
" Kathy, voici Mona. Elle va s'occuper de toi, d'accord ? "
La fillette se renfrogna, ce qui n'échappa pas à l'infirmière, qui se pencha sur elle et lui demanda d'une voix complice : " Dis, est-c'que tu connais Mona Lisa ? "
Ayant conservé son accent tropical, la femme hachait bizarrement les mots, et cela donnait à ses phrases une sonorité des plus étonnantes.
Kathy hocha la tête, et l'infirmière reprit : " Et tu veux que j'te dise un secret, miss ? "
Nouveau signe de tête. La petite paraissait assez intriguée par son étonnante interlocutrice.
" Bah voilà : c'était moi sur l'tableau. Mais faut pas le dire, parce qu'sinon y aurait plein d'admirateurs pa'tout dans l'hôpital. " Observant la réaction incrédule de Kathy, elle reprit, véhémente : " Quoi ? Tu n'trouves pas que j'lui ressemble comme ça ? "
Elle essaya de copier l'expression énigmatique de la Joconde, et Kathy esquissa un sourire avant de se décider à quitter la chaise sur laquelle elle s'était assise pour suivre la prénommée Mona.
" Mona devrait recevoir une médaille. ", commenta l'inconnue. " Elle serait même capable de dérider un arbre, si le besoin s'en faisait sentir.
- Vous ne vous en sortez pas mal non plus. ", objecta David. " Je suis désolé de vous avoir dérangée.
- Il n'y a pas de quoi. Je ne vois mon premier patient qu'à neuf heures.
- Vous êtes médecin ?
- Psychologue. "
David sourit franchement, amusé par la coïncidence : " Décidément, ça doit être mon jour de chance ! Depuis hier, j'essaie d'obtenir certaines informations de la part de Kathy, mais jusqu'à présent, elle n'a rien voulu me dire, excepté son prénom.
- Elle ne vous a rien expliqué ?
- Rien du tout. J'ai encore essayé ce matin, et je n'ai pas obtenu plus de résultats…mais étant donné mes notions de psychologie, vous auriez peut-être plus de succès… Pour retrouver sa famille et comprendre ce qui lui est arrivé, nous avons besoin de quelques informations élémentaires. Si elle refuse de nous les communiquer, nous ne pourrons rien faire pour elle…
- Vous pensez à quoi, précisément ? Une fugue, un abandon, un enlèvement… ?
- Je ne suis pas très convaincu par l'hypothèse de la fugue, mais vu le manque d'éléments, rien n'est vraiment certain. En tous cas, personne n'a signalé sa disparition, et elle s'obstine à répéter qu'elle n'a plus de maison. Je ne sais pas ce que ça peut signifier… Et vous ? Vous avez une idée ? "
La psychologue haussa légèrement les épaules : " C'est difficile à dire. J'en aurai sûrement une lorsque j'en aurai discuté avec elle. Pour les enfants, une maison est forcément associée à une famille. En disant "je n'ai plus de maison", elle veut peut-être en fait exprimer autre chose, quelque chose qui a un lien avec sa famille, ses parents…
- Est-ce que vous auriez le temps de lui parler aujourd'hui ?
- Oui, mais je ne vous garantis pas que les réponses seront immédiates. Il faut parfois beaucoup de patience pour venir à bout de cette résistance. Tout dépend du traumatisme qu'elle a subi…
- Je sais, mais on ne perd rien à essayer, non ? "
La jeune femme sourit : " Non, en effet. J'ai des rendez-vous jusqu'à treize heures, mais je suis libre tout l'après-midi. Ça vous convient ?
- Sans aucun problème.
- Alors c'est parfait ! " Elle indiqua une direction et précisa : " Mon bureau se trouve tout au bout de ce couloir. Lorsqu'elle reviendra, dites à Mona de me résumer ce que nous aura appris le bilan de santé. Ça nous aidera peut-être à comprendre ce qui est arrivé à Kathy. Maintenant, il faut que j'y aille : j'ai quelques dossiers à remettre à jour avant l'arrivée de mon premier patient.
- D'accord. À tout à l'heure, dans ce cas ! "
Elle s'apprêtait à faire demi-tour lorsque Mona refit son apparition, courant presque ; David fut un peu inquiet lorsqu'il constata que Kathy ne l'accompagnait pas, et la psychologue, quant à elle, oublia tout à fait ses dossiers : " Qu'est-ce qui ne va pas, Mona ? Un problème ? "
Le sourire joyeux de l'infirmière s'était totalement évanoui, et même son accent semblait avoir perdu de sa fraîcheur : " La p'tite miss. ", bafouilla-t-elle.
" Quoi ? Que se passe-t-il ?
- Rien, rien, mais…mais c'est bizarre.
- De quoi parlez-vous, Mona ? Qu'est-ce qui est bizarre ?
- Ses bras… J'ai voulu lui faire une prise de sang… Y a plein de traces pa'tout.
- Vous voulez dire…des traces de coups ? "
L'infirmière secoua énergiquement la tête pour balayer ce que venait de dire David.
" Pas des traces de coups… Des traces de piqûres. Pa'tout. Sur les deux bras.
- Vous en êtes bien certaine ? "
La question faillit offusquer Mona : " J'suis infirmière d'puis 23 ans ! J'sais à quoi ça ressemble, des traces de piqûres ! Mais v'nez, j'vais vous les montrer si vous voulez ! "
David lui emboîta donc le pas, imité par la psychologue, qui ne se souciait plus de tout des dossiers qu'elle était supposée mettre à jour.
Kathy était sagement assise sur une table d'auscultation, et elle avait revêtu la chemise blanche que portaient tous les patients de l'hôpital. Les manches de cette chemise étaient courtes, et il était parfaitement impossible d'ignorer les traces de piqûres qui recouvraient ses bras. David en fut presque abasourdi : " Bon sang ! Je n'ai jamais rien vu de pareil, même pas chez les drogués les plus accros ! "
La psychologue s'avança à son tour, ne parvenant pas à détacher ses yeux de ce spectacle.
" Kathy, qui t'a fait toutes ces piqûres ? ", questionna-t-elle d'une voix blanche.
" Les docteurs. ", répondit la fillette, placide.
" Des docteurs ? Tu en es sûre ? " Elle se tourna vers Mona, comme pour avoir une confirmation.
" C'est pas possible, ça ! ", s'exclama l'infirmière. " On peut pas s'acharner comme ça sur une enfant ! J'connais pas d'médecins qui s'raient capables de faire ça !
- C'est aussi mon avis. ", approuva David
" Bon, je vais faire décaler toutes mes consultations. ", décréta la psychologue. " Je crois que nous avons sous-estimé la situation. Mona, terminez votre examen, et conduisez Kathy dans mon bureau. "
Elle sortit de la pièce avant que David n'ait eu le temps d'intervenir. Lorsque celui-ci parvint à la rattraper, elle s'était déjà engagée dans le couloir.
" Vous pensez l'interroger pendant combien de temps ? "
La jeune femme ne lui répondit que lorsqu'ils furent arrivés à la hauteur de son bureau : " Vous savez, il n'y a que les policiers qui interrogent les gens ! Les psychologues essaient seulement de les mettre en confiance pour les inciter à parler.
- D'accord…mais vous pensez en avoir pour longtemps ? J'aimerais passer au commissariat, pour voir s'il y a du nouveau, et aussi pour lancer la procédure.
- Une heure devrait me suffire. Une heure et demi, peut-être…mais pas davantage.
- Très bien. Écoutez, pour le moment, nous avons surtout besoin de connaître l'identité complète de Kathy : son nom de famille, son adresse, le nom de son école, le nom de ses voisins ou celui de sa baby-sitter si elle en a une… Lorsque nous aurons localisé sa famille, nous serons peut-être capables de résoudre une partie de l'énigme. " Il marqua une pause, et la psychologue en profita pour pousser la porte de son bureau. " En parlant de nom, reprit-il enfin, j'ai oublié de vous demander le vôtre. "
La jeune femme sourit, comme amusée par cette question détournée : " Lauren Walters. Est-ce que ce renseignement vous sera utile pour votre dossier ? "
David lui retourna son sourire : " Pas vraiment. Disons juste que je suis un peu curieux. L'habitude de poser des questions, je présume. " Il consulta brièvement le cadran de sa montre et se rendit compte qu'il était presque 9h15. " J'essaierai d'être là pour dix heures et demi. ", promit-il avant de sortir du bâtiment pour rejoindre sa voiture.Moins de dix minutes plus tard, Kathy entrait dans le bureau de Lauren Walters, escortée par Mona. L'infirmière tendit à la psychologue une petite fiche sur laquelle elle avait griffonné ses observations, et Lauren en prit rapidement connaissance ; ce qu'elle y lut la rassura un peu : Kathy ne présentait aucun signe de mauvais traitement, les traces de piqûres exceptées. D'après Mona, elle était même en excellente santé.
Lauren déposa la fiche sur son bureau et se tourna vers la fillette ; celle-ci regardait fixement devant elle, comme si elle cherchait à faire abstraction de tout ce qui se passait autour d'elle.
" Tu peux t'asseoir, Kathy. Nous allons bavarder un peu, tu veux bien ? "
La petite ne signala pas son accord, mais elle s'installa sur une chaise. Lauren prit place juste en face d'elle et respecta un court silence avant de poser sa première vraie question : " Est-ce que tu peux me donner ton nom, s'il te plait ?
- Kathy. ", murmura-t-elle.
" Et ton nom de famille ? Est-ce que tu veux bien me le donner ? "
Kathy tourna la tête pour signifier qu'elle ne le voulait pas.
" Où est-ce que tu habites, Kathy ? "
La fillette cessa de contempler le mur, et son regard se voila : " Je n'ai plus de maison.
- Et tes parents ? Où sont-ils ?
- Je n'ai plus de maison. ", répéta-t-elle seulement.
Lauren frissonna malgré elle ; lorsqu'elle prononçait ces quelques syllabes, la voix de Kathy prenait presque des intonations mécaniques. Assise sur sa chaise, les jambes immobiles, le dos raide, la fillette donnait l'impression d'être un automate, un robot étonnamment humain.
" Tu n'as pas à avoir peur, Kathy : je cherche seulement à t'aider. Tu me fais confiance, n'est-ce pas ? " Devant l'absence de réaction de la petite fille, Lauren se leva et attrapa un bloc-notes qui se trouvait sur son bureau ; elle prit un crayon gris et tendit le tout à Kathy.
" Est-ce que tu veux bien dessiner ta maison, Kathy ? "
La fillette prit le crayon et le bloc, mais elle ne s'en servit pas et se contenta de les poser sur ses genoux ; Lauren comprit que la méthode avait échoué. Certains enfants, pourtant, préféraient utiliser le dessin plutôt que la parole… Mais visiblement, Kathy avait décidé de ne pas s'exprimer, ni par une manière, ni par une autre.
" Tu m'as dit que toutes les piqûres que tu as aux bras t'ont été faites par des docteurs…
- Je n'aime pas les piqûres. ", maugréa Kathy, les yeux rivés sur le bloc-notes.
" Pourquoi les docteurs te font-ils autant de piqûres, Kathy ? "
Elle haussa les épaules mais ne répondit rien.
" Ces docteurs, est-ce qu'ils travaillent dans un hôpital comme ici ?
- …
- Est-ce que tu les vois souvent ?
- …
- Pourquoi ne veux-tu pas parler, Kathy ? Est-ce que tu as peur de quelqu'un ?
- … "
Lauren sentait qu'il était parfaitement inutile d'insister, mais elle ne parvenait pas vraiment à comprendre l'entêtement de la fillette. Perdue dans un milieu qu'elle ne connaissait pas, entourée d'inconnus, elle aurait dû se raccrocher à ce qui lui était familier, et par conséquent répondre à des questions qui la concernaient de manière aussi directe. Au lieu de cela, elle se renfermait sur elle-même, refusant de fournir la moindre réponse, le moindre indice. Une telle réaction ne pouvait dissimuler qu'une sombre vérité.
Lorsque David Shelton revint, environ deux heures plus tard, Kathy n'avait toujours pas ouvert la bouche, et Lauren avait même renoncé à ses questions. L'inspecteur ne dissimula pas sa contrariété lorsqu'il apprit la nouvelle, mais il n'en fut pas non plus très surpris. Tous deux sortirent dans le couloir, laissant Kathy en compagnie de l'infirmière Mona, pour essayer d'éclaircir la situation.
" Personne n'a encore signalé la disparition d'une fillette ressemblant à Kathy, n'est-ce pas ? "
Lauren connaissait déjà la réponse à cette question ; elle se doutait que, s'il en avait été autrement, David Shelton serait revenu bien plus tôt.
" Personne, en effet. ", admit David. " Elle ne vous a vraiment rien confié ?
- Elle m'a seulement répété ce que vous m'avez déjà dit. Et je crois que, d'une façon ou d'une autre, c'est bien la vérité.
- Enfin, elle ne vit tout de même pas dans la rue… ! Et toutes ces piqûres, vous les expliquez comment ?
- Tant que Kathy refusera de me parler, je ne pourrai rien expliquer. " La porte du bureau était restée entrouverte, et Lauren y jeta un bref coup d'œil. Kathy était toujours assise sur sa chaise, le bloc-notes sur les genoux, et Mona essayait visiblement de la faire rire, sans trop de succès apparemment. " Qu'est-ce que vous allez faire d'elle ? ", demanda-t-elle brusquement.
" Les services sociaux ont été contactés. J'ai reçu l'ordre de la conduire à St-Matthew ; un psychologue attaché à nos services devrait l'interroger prochainement.
- Je connais personnellement la religieuse qui s'occupe de St-Matthew ; c'est un établissement très agréable. " Son regard se tourna encore vers Kathy ; Mona s'était accroupie tant bien que mal à côté de la chaise et tentait de dessiner quelque chose sur le bloc-notes. " J'espère que votre psychologue obtiendra des résultats plus concluants que moi.
- Franchement, je ne compte pas trop là-dessus. ", avoua David. " On fait souvent appel à cet homme pour interroger les témoins d'homicides, ou pour essayer de convaincre les épouses battues qui refusent de porter plainte contre leurs maris… Je ne sais pas si questionner les petites filles comme Kathy fait vraiment partie de ses compétences. Mais j'aimerais me tromper… Bon, je vous ai déjà assez retardée. " Il entra dans le bureau, et Mona se leva aussitôt, non sans grimacer. " Kathy, il va falloir qu'on y aille. Est-ce que tu es prête ? "
La petite hocha la tête et se leva.
" Au'voir la miss ! ", lui lança joyeusement Mona.
L'espace d'une seconde, le visage de Kathy s'éclaira d'un sourire…puis ses traits se figèrent, et elle retrouva son masque de sérieux et de tristesse.
Lauren suivit l'inspecteur Shelton jusqu'à ce qu'ils atteignent le hall.
" Tenez-moi au courant, d'accord ? ", lui demanda-t-elle finalement.
" Je n'y manquerai pas. ", lui promit David avant de pousser une des portes qui donnaient sur le parking de l'hôpital. " Et je vous remercie encore pour votre aide.
- Il n'y a pas de quoi. ", répondit-elle. Elle les regarda disparaître dans la voiture du policier et murmura encore, sans vraiment s'en rendre compte : " Il n'y a vraiment pas de quoi. "
La voiture s'éloigna, et au moment où elle perdit de vue le véhicule, une certitude s'imposa à elle : elle sut qu'elle reverrait Kathy. Tout le reste de la journée, Lauren tenta d'ignorer cette conviction dénuée de tout fondement, mais elle n'y parvint pas. L'avenir lui donna raison…
FIN