REGRETS

Saison 1 - épisode 09

par Miranda Wolf
oddproduction@hotmail.com


Il se sentait seul, terriblement vulnérable au milieu de cette immense salle déserte. Il ne voyait rien, à cause de l’obscurité menaçante qui l’entourait, mais il percevait très nettement la présence de ses ennemis. Ils étaient là, ils l’encerclaient, et il n’avait absolument aucun moyen de leur échapper. Il se mit à tournoyer sur lui-même, essayant désespérément de percevoir une faille, de trouver une ultime issue de secours. En vain.

« Je vous en prie. », supplia-t-il dans un murmure rauque qui ressemblait presque à un râle. « Partez. Allez-vous-en. Laisse-moi en paix. »

Mais ils ne bougèrent pas, évidemment. Au contraire, le cercle se resserra davantage, comme s’ils voulaient lui faire comprendre qu’il était bel et bien pris au piège. Enfin, une ombre se détacha de l’obscurité et s’approcha de lui. Il n’eut pas besoin de voir le visage de son interlocuteur pour deviner son identité. Cette voix qu’il détestait tant et qui ne cessait de le torturer brisa le silence inquiétant qui s’était instauré autour de lui, étrangement paisible mais terriblement malsaine : « Ne vous a-t-on jamais dit qu'il est dangereux de trop jouer avec le feu, Monsieur Barlow ? Continuez à vous moquer de nous, et vous tomberez dans des flammes qui n'auront rien à envier à celles des Enfers. Et toute votre charmante famille vous accompagnera dans la chute. »

Par un curieux effet d’écho, il lui sembla que ces quelques phrases se répétaient à l’infini, et il pressa fortement ses paumes moites contre ses oreilles ; ces mots l’épouvantaient trop, il ne voulait plus les entendre, il aurait même souhaité devenir sourd si cela avait été réalisable. Il cria, pour essayer de couvrir totalement ce bruit infernal…et il se réveilla en sursaut, le front couvert d’une sueur glacée, les mains cramponnées aux accoudoirs de son fauteuil.

« Alors, Monsieur Barlow ? Vous avez fait un mauvais rêve ? »

Jason se leva d’un bond, et il réalisa à cet instant-là que ses jambes étaient devenues cotonneuses. Il posa un regard incrédule sur l’individu qui lui faisait face ; durant une seconde, il chercha à se persuader que cette scène n’était qu’une prolongation de son cauchemar. Puis il rencontra les yeux porcins du gros homme qui s’était invité chez lui, et il reprit brusquement contact avec la réalité. Non, ce n’était pas un cauchemar, malheureusement. Aucun songe n’aurait réussi à l’effrayer autant ; l’homme, pourtant, aurait pu paraître inoffensif, voire même sympathique. Sa corpulence était si importante qu’on aurait pu le qualifier d’obèse ; il avait un visage joufflu, marqué par les années, mais son regard restait vif et trahissait son dynamisme et son intelligence. Il ressemblait presque à un notable, dans son costume gris chiné que l’on devinait taillé sur mesure.

L’homme sourit devant l’expression à la fois incrédule et horrifiée qu’affichait Jason :

« Eh bien, Monsieur Barlow ? Vous me semblez un peu pâle. Vous auriez peut-être besoin de vous asseoir… Je vous en prie, ne vous gênez surtout pas pour moi.

- Que… Que faites-vous ici ? », bafouilla Jason, incapable de prononcer une phrase plus longue. Soudainement, il ressentait l’envie incontrôlable d’avaler un grand verre de whisky. Il avait soif, sa gorge lui semblait affreusement sèche, et surtout, il avait le sentiment qu’un verre d’alcool suffisamment rempli lui suffirait pour oublier la présence de cet individu hostile.

L’autre sourit, découvrant ses dents de squale à la blancheur surprenante : « Je voulais simplement vous saluer et prendre de vos nouvelles. En vérité, je m’inquiétais pour vous, Monsieur Barlow. D’après ce que j’en sais, vous vous laissez un peu aller, ces derniers temps, non ? Le surmenage, je suppose… Je ne vous blâme pas, c’est bien compréhensible. Mais j’ai tout de même pensé qu’il était utile que je vienne vous voir, histoire de remettre les choses dans leur contexte…

- De quoi voulez-vous parler ? », articula Jason.

« Du contrat que vous avez signé et que vous n’avez pas encore rempli. », lui répondit-il, toujours aussi courtois. « Vous avez reçu de l’argent pour me rendre un service, mais vous avez échoué…et j’aimerais beaucoup que cette dette qui parasite nos relations disparaisse pour de bon.

- Je… Je ne peux plus rien faire. », protesta Jason. « Je ne peux plus obtenir le moindre renseignement. Je vous l’ai déjà dit, c’est…

- Je peux me vanter d’avoir une excellente mémoire. », l’interrompit l’autre, perdant de son air affable. « Je me souviens très bien de ce que vous avez dit…et de ce que je vous ai répondu. Je pensais avoir été suffisamment clair, mais je présume que je m’étais trompé. Peut-être que ceci vous incitera à modifier votre jugement. »

L’homme plongea sa main gantée sous son veston, et Jason recula machinalement, redoutant de le voir sortir un revolver ou un pistolet. En réalité, l’homme se contenta d’extirper une grande enveloppe en papier kraft, et il la lui tendit : « Je pense que ça vous intéressera. », déclara-t-il d’un ton nonchalant. « Vous pourrez même les rajouter à votre album, si cela vous plait. Elles sont d’assez bonne qualité, d’après ce que j’ai pu en voir… »

Jason récupéra l’enveloppe d’une main tremblante et déchira le rabat tout en se demandant s’il désirait vraiment voir ce qui se dissimulait à l’intérieur. Il n’eut pas vraiment le temps de réfléchir au dilemme : ses gestes étaient si hésitants que l’enveloppe lui glissa des mains, répandant son contenu sur le sol. Des dizaines de photographies s’étalèrent devant ses pieds, et Jason, abasourdi, s’accroupit pour en ramasser quelques-unes. Il contempla plusieurs clichés et se releva finalement, sans pour autant détacher les yeux des images qui recouvraient le carrelage. Sur toutes, figurait le visage ou la silhouette de Marlene ; sur la photo qu’il tenait dans ses mains, la jeune fille était assise sur un banc, et elle se tenait la tête entre les bras, manifestement affligée.

« Salauds ! », marmonna-t-il.

Il ne l’avait pas dit très fort, mais l’autre avait parfaitement compris, et il n’en était visiblement pas fâché. Il semblait même ravi par la réaction qu’il avait provoqué.

« Je crois que vous avez fait beaucoup de peine à votre fille. », nota-t-il seulement en montrant de nouveau ses dents de prédateur. « Vous n’avez pas dû être très délicat avec elle…

- Que lui avez-vous fait ? Qu’avez-vous fait à Marlie ? »

Jason, s’il s’était écouté, aurait empoigné le gros homme par le col de sa chemise impeccablement repassée. Mais il savait qu’un tel geste ne lui vaudrait que des ennuis : l’individu ne se promenait jamais seul ; il était évident que ses gorilles patientaient dans le couloir et qu’ils interviendraient à la moindre alerte, près à le neutraliser.

« Inutile de vous affoler, Monsieur Barlow : Marlene va très bien. Elle est sûrement un peu déprimée, ce qui est tout à fait normal…mais nous ne lui avons encore rien fait. Cependant, ce n’est qu’une question de temps… Si vous ne réagissez pas maintenant, alors je serai forcé de me montrer moins conciliant, si vous voyez ce que je veux dire. »

Jason serra inconsciemment les poings : « Si vous osez toucher à un seul des cheveux de ma fille…

- Que se passera-t-il ? », lui demanda l’autre, incontestablement amusé par cette intimidation. « Croyez-vous vraiment être en mesure de me menacer ? Ne vous surestimez pas, cela pourrait devenir dangereux… Je ne voudrais pas être obligé de vous démontrer que vous avez tort. Ce ne serait pas très agréable, ni pour vous, ni pour votre charmante fille. » Il marqua une pause, considéra brièvement Jason et reprit, d’un ton plus tranchant que jamais : « Ramenez-nous Kathy, et je vous promets d’oublier jusqu’à votre existence. Nous ne cherchons qu’à récupérer ce qui nous appartient de droit. Vous avez encore vos entrées dans la Police : essayez d’en profiter. Vous êtes quelqu’un d’ingénieux, Monsieur Barlow ; mettez votre intelligence et votre perspicacité au service de notre cause. Cela évitera bien des déboires à Marlene. »

Et sur ces mots, l’homme se dirigea vers la porte et disparut dans le couloir, encadré par deux individus vêtus eux aussi d’un costume sombre. Jason demeura un long moment figé, puis il s’agenouilla et entreprit de ramasser tous les clichés éparpillés par terre. Il les rassembla en un tas bien ordonné, puis il se releva et alla s’effondrer dans son fauteuil. Il passa un doigt tremblotant sur le papier glacé, et ses yeux rencontrèrent à nouveau la frêle silhouette de sa fille, recourbée sur un vieux banc rouillé. Il ne pouvait pas voir ses traits, mais il savait bien qu’elle pleurait. Et il savait pourquoi. C’était de sa faute. Marlene était venue le voir parce qu’elle s’inquiétait pour lui, et il l’avait mise à la porte, sans autre explication. Dans quel état d’esprit se trouvait-elle, maintenant ? Etait-elle furieuse ? Angoissée ? Bouleversée ?

Il aurait voulu avoir la force de décrocher le téléphone pour lui présenter ses excuses, mais il ne s’en sentait pas capable. Il savait que Marlene ne se contenterait pas de si peu ; elle était obstinée, elle reviendrait à la charge, elle formulerait de nouvelles questions…et peut-être qu’il craquerait, finalement, et qu’il lui raconterait tout.

Il fallait éviter cela, quitte à accroître la peine de Marlie. Il ne devait rien lui confier. Il avait perdu trop de temps ; le moment était venu de choisir son camp. Il n’aimait pas la perspective de remettre une fillette aux mains de cet homme inquiétant dont il ignorait tout…mais il redoutait davantage l’idée de mettre la vie de sa propre famille en danger.

Et puis l’option était simple, quand on y réfléchissait bien. Il n’avait plus à craindre la réaction de David, qui plus est. Maintenant que son ancien équipier l’avait démasqué, les choses lui paraissaient presque plus faciles. Moins douloureuses, en tous cas.

Jason se pencha pour déposer la pile de photographies sur la table basse, et sa main frôla la bouteille de whisky qu’il avait déjà bien entamée. Il faillit céder à la tentation, mais il parvint à s’en empêcher : l’alcool ne l’aiderait pas à réfléchir. Boire, ne serait-ce pas exposer Marlene à un danger supplémentaire ?

D’un revers rageur, Jason envoya la bouteille s’écraser au sol. Le verre explosa dans un bruit sec qui ressemblait presque à une détonation, et le liquide doré alla se glisser entre les joints des carreaux. Il fallait qu’il trouve un moyen de faire ce qu’on attendait de lui ; lorsqu’il y serait parvenu, alors il irait sûrement se noyer dans quelques verres supplémentaires, histoire d’oublier ce qu’il aurait fait. Histoire, aussi, de chasser de sa mémoire le visage ravagé par les larmes de sa fille.

 

Kathy était assise en tailleur sur une couverture posée à même le sol, et elle considérait pensivement les quelques photos que Lauren Walters venait de lui remettre. La psychologue avait reçu l’autorisation de passer une journée entière en compagnie de la fillette, et elle avait décidé d’en profiter pour essayer d’aider la petite à retrouver une partie de son passé. Ne sachant pas par où commencer, elle avait construit sa propre méthode en s’inspirant de celles qui existaient déjà pour soigner les patients amnésiques. Elle avait réuni quelques images glanées dans des magazines et les avaient étalées devant Kathy avant de lui demander de désigner celle qui lui parlait le plus. Mais la fillette n’avait pas réagi, et elle contemplait toujours les clichés d’un œil morose. Ces premières images représentaient toutes des habitations ; sur la première, on pouvait voir un pavillon typiquement américain, entouré d’un jardin fleuri ; sur la seconde, on distinguait les hautes tours d’un building ; enfin, la troisième image représentait une élégante demeure victorienne, semblable à celles qui fleurissaient les rues du quartier de Haight-Ashbury, et qui, la plupart du temps, avaient été transformées en appartements communautaires.Lauren avait espéré que Kathy parviendrait à choisir rapidement la photo qui lui inspirerait le plus de sentiments, mais elle réalisa qu’elle s’était trompée lorsque la petite secoua tristement la tête : « Je ne sais pas. », avoua-t-elle. « Je ne me rappelle pas. Je ne me rappelle de rien. Je voudrais bien, mais c’est trop dur.

- Ce n’est pas grave. », lui assura Lauren. « Nous ne sommes pas pressées.

- J’essaie de m’en rappeler. », poursuivit Kathy, qui semblait ne pas avoir entendu l’intervention de la psychologue. « J’essaie vraiment. Mais je n’y arrive pas.

- Je sais que ce n’est pas ta faute, Kathy. Tu n’as pas à te faire de reproches.

- Mais c’est bizarre de ne pas avoir de souvenirs. », confessa la fillette. « C’est comme…comme si je n’existais pas vraiment.

- Quelle est la première chose dont tu te souviennes clairement ? »

Kathy fronça légèrement les sourcils, puis la réponse fusa : « David. Je me rappelle de David. J’avais très froid parce qu’il pleuvait, et il m’a donné son manteau.

- Et tu ne te rappelles de rien d’autre ? Est-ce que tu sais ce que tu faisais au bord de la route ? »

Le sourire qui avait éclairé le visage de l’enfant au souvenir de sa rencontre avec David Shelton fondit aussi rapidement qu’il était apparu : « Non. Mais je crois que j’avais très peur. Je ne savais pas où aller, et puis j’étais toute seule.

- Et Johanna ? Est-ce que tu te souviens d’un détail la concernant ? »

Kathy avait désigné Johanna comme étant sa sœur aînée ; elle avait découvert sa photo dans le journal, et l’article qui y était accolé, et qui annonçait son décès, l’avait plongée dans une telle rage qu’elle avait involontairement mis le feu au canapé de David Shelton. C’était à ce moment-là qu’ils avaient tous les deux compris que Kathy n’était pas une fillette comme les autres et qu’elle possédait des facultés stupéfiantes qui faisaient d’elle une exception scientifique.

Kathy secoua à nouveau la tête : « Non. Je revois juste la photo du journal quand je pense à elle. »

Lauren ne fut pas vraiment surprise par cet aveu : le choc avait été suffisamment violent pour permettre à Kathy de reconnaître sa sœur, mais il n’avait pas débloqué sa mémoire pour autant. Elle décida malgré tout d’insister : « Tu m’as dit que c’était à cause de toi qu’on lui avait fait du mal. Est-ce que tu le penses toujours ? »

Cette fois, Kathy acquiesça doucement.

« Qui sont les gens qui lui ont fait ça, Kathy ? Est-ce que ce sont ceux qui ont essayé de t’enlever lorsque tu étais à l’orphelinat ? »

Nouveau signe affirmatif.

Lauren hésita, considéra le visage blême de la petite et hésita au moment de poser l’autre question qui venait de se former dans son esprit :

« Est-ce que tu étais là lorsqu’ils lui ont fait du mal ?

- Je ne sais pas. », répondit Kathy. Elle marqua une pause avant de reprendre, moins franche : « Mais parfois, j’entends des cris. Surtout la nuit, quand je dors. Il y a une voix ; elle me crie de courir. Je l’entends, mais je ne vois rien. C’est peut-être Johanna.

- Peut-être. », admit Lauren. Elle désigna les trois images alignées sur la couverture : « Tu n’arrives vraiment pas à faire un choix ? »

Kathy reporta son attention sur les photos, et elle finit par pointer un index incertain en direction de celle sur laquelle figurait le pavillon.

« Je préfère celle-là. », annonça-t-elle. « À cause du jardin et des fleurs. J’aime beaucoup les fleurs, c’est joli.

- C’est vrai, c’est très beau. Est-ce que tu en as déjà cueillies ? »

Kathy secoua la tête de gauche à droite, perplexe : « Je ne crois pas. Je ne m’en rappelle pas. »

Elle récupéra distraitement l’ours en peluche qu’elle avait gagné dans une fête foraine, sur un manège : « J’aimerais bien pouvoir sortir une nouvelle fois. », confessa-t-elle. « Ici, c’est comme une prison. »

Lauren ne trouva rien à répliquer ; elle comprenait parfaitement ce que voulait exprimer Kathy, et elle aurait aimé pouvoir lui permettre de quitter la pièce sombre qui lui servait de refuge. Seulement, elle savait, maintenant, que cela représentait un trop grand risque. Elle n’avait pas voulu y croire, mais elle avait eu la preuve que les précautions prises par le FBI étaient nécessaires pour assurer la protection de Kathy.

Elle décida d’orienter la conversation sur un tout autre sujet : « Et si nous allions préparer le repas ? », proposa-t-elle soudainement. « J’ai emmené tout ce qu’il faut, et je parie que tu es un vrai cordon-bleu ! »

La fillette esquissa un sourire dubitatif, et elle déplia prestement ses jambes pour se remettre debout ; Lauren entreprit de vider le sac qu’elle avait emporté avec elle en venant, et dans lequel elle avait stocké quelques provisions. Kathy se percha sur un tabouret, retrouvant brusquement tout son entrain et sa gaieté, et elle ne tarda pas à se plonger avec intérêt dans une leçon de cuisine abrégée.

« Il y a beaucoup de choses. », finit-elle par remarquer.

« C’est parce que nous ne serons pas toutes seules. », lui apprit Lauren.

Kathy ouvrit de grands yeux interrogatifs : « Qui va venir manger avec nous ?

- C’est une surprise. Je ne peux pas te le dire.

- Est-ce que c’est David ? », demanda la petite, pleine d’espoir.

Lauren lui sourit malicieusement : « C’est possible, mais je n’en suis pas certaine.

- C’est lui. », décréta Kathy. « Je suis sûre que c’est lui ! »

Lauren ne confirma pas, sachant que c’était inutile, et Kathy se concentra davantage encore sur sa tâche. Elles confectionnèrent un hachis Parmentier, et la fillette insista pour essuyer la vaisselle et mettre les couverts. Elle ne retourna s’asseoir que lorsque le plat fut dans le four, et elle se posta devant la télé, son ours en peluche dans les bras, attendant avec impatience l’heure du déjeuner.

 

David Shelton avait passé la majeure partie de la matinée sur Internet, ce qui ne lui arrivait que très rarement. Il ne se considérait pas comme un inconditionnel de l’informatique, et il lui arrivait parfois de se demander pourquoi il avait éprouvé le besoin d’investir dans un ordinateur. Comme l’appareil qu’il avait acheté était pourvu d’un modem, il avait décidé de choisir un fournisseur d’accès, mais il ne s’en servait pas souvent. A bien y réfléchir, c’était même la première fois qu’il était resté connecté aussi longtemps au réseau.

Il avait surtout visité des sites de médecine, pour chercher des informations sur les tumeurs au cerveau et sur les traitements possibles. Il savait que Lauren Walters avait effectué la même démarche, la veille, à la bibliothèque municipale, mais il avait éprouvé le besoin de se renseigner par lui-même. Cette initiative avait été instructive, et il avait imprimé de nombreuses pages, pour être sûr de ne pas s’embrouiller. La plupart des données qu’il avait récoltées avaient confirmé le verdict des spécialistes qui avaient décrypté l’IRM qu’avait passé Kathy : statistiquement, la fillette n’aurait pas dû survivre à un cancer aussi avancé et aussi ravageur.

David délaissa son ordinateur un peu avant midi, et il rangea les feuillets qu’il avait imprimés dans une chemise cartonnée avant de récupérer sa veste, accrochée à l’antique portemanteau bancal qui meublait l’entrée. Il allait tourner la clef dans la serrure lorsqu’un détail lui revint en mémoire ; il se détourna alors de la porte et ouvrit vivement le tiroir d’une table surchargée de factures diverses et de publicités inutiles. Il en ressortit un petit pendentif en forme de rose, enfermé dans un sachet en plastique transparent. C’était un bijou fantaisie qui avait été retrouvé sur le corps de la jeune fille en qui Kathy avait reconnue sa grande sœur. David se promettait depuis longtemps de le remettre à la fillette, mais l’agitation de ces derniers jours avait été telle qu’il n’y avait finalement plus songé, jusqu’à ce qu’il le retrouve par accident, alors qu’il cherchait une enveloppe dans le fatras qui lui faisait office de bureau. Il enfouit le minuscule paquet dans la poche de sa veste, verrouilla sa porte et sortit de son immeuble pour récupérer sa voiture sur le parking.

Quelques minutes plus tard, la Ford s’immobilisait au milieu d’une place déserte et silencieuse. A première vue, on aurait pu croire que l’endroit était totalement abandonné ; aucun bruissement ne se faisait entendre, et les seules ombres qui se profilaient sur le macadam étaient celles des arbres rachitiques qui, à l’origine, avaient eu pour mission de rendre les lieux plus accueillants. Cependant, David savait pertinemment qu’il était observé ; il s’avança en direction d’un vieux bâtiment désinfecté et considéra un instant la pancarte rouillée qui indiquait l’ancienne utilité de l’édifice. Cette usine à l’abandon avait été discrètement récupérée par le FBI, et d’après ce que David en avait compris, elle servait à l’occasion, pour abriter les témoins protégés par les fédéraux. L’emplacement était sûr, mais le spectacle paraissait plutôt déprimant ; Patricia Hartling avait émis quelques réticences lorsque Lauren et David lui avaient demandé de les conduire jusqu’à cet endroit, puis elle avait fini par s’y résoudre, non sans les avertir qu’ils seraient considérés comme responsables si Athena parvenait à remonter jusqu’à Kathy.

David avait pris soin de tout faire pour semer d’éventuels poursuivants ; il n’avait pas emprunté le chemin le plus direct et avait fait demi-tour à plusieurs reprises, pour mieux brouiller les pistes. Il s’était même surpris à jeter un coup d’œil sous sa voiture, afin de s’assurer qu’aucun individu malveillant n’y avait posé de traceur. Mais, heureusement, toutes ces précautions s’étaient avérées inutiles : aucun véhicule suspect ne l’avait pris en chasse.

Patricia Hartling lui avait donné des consignes précises, et il les suivit à la lettre : conformément aux directives de l’agent fédéral, il s’arrêta à proximité du large portail automatique qui barrait l’accès, et il sortit sa carte et son badge pour les hisser au-dessus de sa tête ; Hartling lui avait révélé qu’une caméra avait été disposée à l’entrée du bâtiment, et David fut forcé de reconnaître qu’il ne s’en serait pas douté tout seul. Manifestement, la caméra n’était pas plus grosse qu’une tête d’épingle : de là où il se trouvait, il ne pouvait absolument pas la distinguer.

Trois minutes s’écoulèrent avant que le portail mécanique ne se mette à coulisser. Un homme lui fit signe de le rejoindre, et David ne discuta pas ; moins de deux secondes plus tard, le portail se refermait sans un bruit, et l’inspecteur se retrouvait dans une pièce qui, par son absence de décoration, ressemblait presque à un garage. L’homme ne se donna même pas la peine de se présenter : il ouvrit la marche sans un mot d’introduction, et David se contenta de le suivre. Ils arrivèrent à la hauteur d’une autre porte, gardée par deux autres individus tout aussi loquaces que leur collègue. L’un d’eux sortit une clef de sa poche et la glissa dans la serrure avant d’abaisser la poignée ; il s’effaça sitôt son geste terminé, et David poussa la porte pour entrer. Il avait à peine franchi le seuil qu’il entendait l’agent tourner à nouveau la clef dans la serrure. Une étrange sensation de malaise l’envahit alors : cette précaution n’était-elle qu’une mesure supplémentaire destinée à préserver Kathy, ou bien avait-elle pour principale fonction d’empêcher la fillette de s’enfuir si l’envie lui en prenait ?

Il n’eut pas l’occasion d’y réfléchir davantage : Kathy surgit de nulle part, aussi vive qu’un boulet de canon, et elle lui sauta au cou, le visage métamorphosé par un sourire radieux.

« Je le savais ! », cria-t-elle en riant. « Je me doutais que c’était toi ! On a bien travaillé, Lauren et moi ! », ajouta-t-elle en affichant un air satisfait. « On a préparé un bon repas !

- Tout le mérite en revient à Kathy. », relativisa Lauren Walters, qui était arrivée à temps pour entendre cette dernière phrase. « Elle est si douée que je vais peut-être l’employer comme cuisinière ! »

Le sourire de la fillette se fit encore plus franc, et Lauren s’étonna intérieurement de la manière dont la petite arrivait à passer de la tristesse la plus complète à une joie aussi intense.

David profita du déjeuner pour examiner les lieux ; le local avait été aménagé de façon à paraître agréable, mais le résultat semblait presque artificiel. Les murs peints en vert pâle s’accordaient mal avec le lino usagé, et les meubles étaient tous dépareillés. Une énorme télévision trônait devant un canapé bordeaux, quelques chaises en bois avaient été disposées autour d’une table métallique, et quelques plantes vertes en détresse avaient été disséminées aux quatre coins de la pièce. Il n’y avait aucune autre décoration, excepté un grand poster punaisé dans la cloison, et qui représentait un paysage enneigé.

Le repas se révéla excellent, et Kathy rougit de contentement lorsque David la félicita pour ses talents culinaires. Enfin, elle quitta la table et alla prendre place sur le canapé, une bande dessinée à la main.

« Elle a l’air en forme. », remarqua David.

« Ce n’était pas vraiment le cas ce matin. », avoua Lauren, observant la fillette, qui essayait de caler un gros coussin derrière son dos. « Je sais que la protection fédérale est nécessaire, mais Kathy ne la supportera pas éternellement.

- Hartling nous a dit qu’elle réfléchissait à une autre solution. », lui rappela David. « Kathy est lucide ; je crois qu’elle comprend parfaitement la situation.

- Je le crois aussi…mais il y a une différence entre comprendre et endurer. Elle est trop jeune pour vivre cloîtrée ; elle a besoin de sortir, de voir du monde et de s’amuser. Elle se sent déjà différente ; en l’enfermant comme ça, nous ne faisons que lui prouver qu’elle a raison. » Elle risqua un nouveau coup d’œil en direction de Kathy : la fillette paraissait complètement absorbée par sa lecture.

« J’ai essayé de stimuler sa mémoire. », ajouta-t-elle finalement.

« Et ça a donné un résultat ? », s’enquit David.

La réponse de Lauren confirma ce qu’il pressentait déjà : « Non. Je cherchais à provoquer un déclic, même infime, mais je n’ai réussi qu’à amplifier son blocage.

- C’est seulement le début. », souligna David. « Vous avez dit vous-même que ça risquait de prendre du temps. Hartling est prévenue, je pense qu’elle s’est fait une raison. Ça n’arrangera peut-être pas son humeur, et ça augmentera sûrement sa consommation de cigarettes…mais elle patientera quand même. » Il marqua une brève interruption avant de changer de sujet : « Et votre visite à la bibliothèque ? »

Lauren haussa les épaules : « J’ai consulté quatre livres différents, mais je ne savais même pas ce que je cherchais vraiment. Tout ce que j’ai appris, c’est que le médulloblastome se déclare essentiellement chez les jeunes enfants, et qu’il est très souvent mortel. Aucun traitement ne garantit une guérison totale, et la maladie n’a besoin que de quelques mois pour faire son œuvre. L’un des premiers symptômes est souvent une migraine très forte, que les médicaments n’arrivent pas à calmer ; ces maux de tête s’accompagnent aussi de convulsions et de pertes de connaissance. Et lorsque le diagnostic tombe, il est généralement trop tard. La microchirurgie parvient parfois à éliminer les tumeurs, mais il arrive aussi qu’elles soient placées à des endroits qui interdisent toute opération…

- Kathy n’a aucune cicatrice, et la tumeur est toujours présente. Elle est inactive, d’accord, mais elle est encore là.

- Je sais bien. Et une opération aurait probablement entraîné des lésions supplémentaires, notamment une dégénérescence cellulaire importante…ou bien encore des troubles psychomoteurs ou des retards de langage. J’ai passé en revue tous les traitements possibles, mais manifestement, aucun n’aurait pu obtenir une guérison aussi complète.

- J’ai fait la même chose de mon côté. », lui apprit David en désignant la pochette cartonnée qu’il avait posée sur la table. « J’ai seulement utilisé un outil différent : j’ai recherché des renseignements sur Internet, et j’en suis venu à la même conclusion.

- ça n’a vraiment aucun sens. Des centaines de chercheurs tentent de trouver un remède efficace contre le cancer ; qu’est-ce qui aurait permis à Athena de réussir cet exploit ? Le Gouvernement débloque des fonds considérables pour financer ces travaux, pourtant…

- D’après ce que Hartling nous en a dit, l’organisation a également un compte en banque solide. Et contrairement aux chercheurs payés par notre Gouvernement, Athena ne se soucie pas trop des questions éthiques.

- Mais pourquoi avoir sauvé la vie de Kathy, si c’était pour la transformer en cobaye ?

- Vous vous trompez peut-être de problématique. », déclara David. « C’est peut-être précisément parce qu’elle leur servait de cobaye qu’ils l’ont guérie. »

Lauren faillit tout d’abord répliquer qu’elle ne distinguait pas vraiment la nuance, mais une seconde de réflexion l’en dissuada : « Vous voulez dire…que ça aurait pu constituer la première étape de l’expérience ?

- Possible. Le traitement qu’ils lui ont administré a pu modifier une partie de ses capacités ; franchement, est-ce que vous croyez qu’ils l’ont sauvée par simple charité ?

- Non. », reconnut-elle. « Non, ça me parait difficilement concevable, en effet. Est-ce que vous comptez faire part de vos conclusions à l’agent Hartling ?

- Pas pour le moment. Je préfère laisser Kathy respirer un peu ; les fédéraux lui ont déjà fait passer suffisamment de tests, je ne tiens pas à en rajouter. »

Lauren sourit, tranquillisée par cette nouvelle : la fillette avait eu du mal à admettre qu’il lui fallait subir une IRM, et elle aurait sûrement refusé de se soumettre à d’autres examens.

David marqua une hésitation, se demandant s’il devait parler de ce qui le préoccupait depuis la veille ou bien s’abstenir d’aborder le sujet. Il se sentait toujours coupable d’avoir refusé de répondre aux interrogations angoissées de Marlene Barlow, et il n’avait pas trop envie de revenir sur cet évènement.

« Vous avez l’air soucieux. », remarqua subitement Lauren.

Il faillit démentir, mais il changea d’avis au dernier moment : « Marlene est venue me voir, hier. Je suis rentré, et je l’ai trouvée devant ma porte… » Il précisa, devant l’air vaguement déconcerté de son interlocutrice : « C’est la fille de Jason. Elle était inquiète, elle voulait savoir ce qui n’allait pas avec son père…

- Que lui avez-vous répondu ?

- Rien. Je ne lui ai absolument rien dit.

- Et c’est ce qui vous dérange ?

- Je crois. C’est assez compliqué, en fait. J’aurais bien voulu pouvoir lui expliquer, mais je ne m’en suis pas senti capable.

- Parce que vous ne vouliez pas la mettre en danger ?

- Pas seulement. Marlene adore son père, c’est un vrai modèle pour elle…et malgré tout le ressentiment que j’éprouve pour lui, je n’ai pas voulu la décevoir en brisant l’image qu’elle se fait de lui.

- C’est compréhensible. », déclara Lauren. « Et c’est très noble de votre part. »

David essaya de rire, mais il n’y arriva pas : « Vous trouvez ? Moi, j’ai plutôt l’impression d’avoir pris la tangente. Marlene était complètement déboussolée ; j’aurais au moins pu essayer de la réconforter.

- Ce qu’elle cherchait surtout, c’était des réponses. Et il aurait été inconscient de les lui donner. L’ignorance est parfois une bénédiction.

- Vous avez peut-être raison. », admit David. « Tout ce qu’il reste à espérer, c’est que cela suffira à la décourager. » Il tendit soudainement le bras pour récupérer sa veste, négligemment posée sur le dossier d’une chaise voisine, et il sortit le petit sachet plastifié de l’une des poches : « Au fait, j’allais encore oublier de vous montrer ceci. »

Lauren prit l’objet qu’il lui présentait, intriguée ; elle ouvrit le sachet et en tira la chaîne argentée au bout de laquelle se balançait un pendentif en forme de rose.

« Qu’est-ce que c’est ? », demanda-t-elle, consciente que la question n’était pas très recherchée.

« Le légiste l’avait trouvé sur le corps de la noyée.

- La sœur de Kathy ?

- Précisément. Je l’avais récupéré à tout hasard ; je me disais que ça pourrait peut-être permettre à Kathy de retrouver la mémoire. Qu’est-ce que vous en dites ?

- ça pourrait fonctionner. », concéda-t-elle.

« Alors donnez-le lui. », suggéra David. « Pendant ce temps, je m’occuperai de la vaisselle ! »

Lauren n’eut aucune objection contre ce plan, et elle vint s’asseoir auprès de Kathy, tandis que David disparaissait dans le coin aménagé en cuisine. La fillette délaissa son livre, comme si elle avait déjà deviné qu’on allait réclamer son attention.

« Kathy, est-ce que tu reconnais ceci ? »

La petite posa un regard interrogateur sur la chaîne que lui montrait Lauren, et elle tendit une main timide en direction de l’objet. La chaîne se replia dans sa paume, et elle examina longuement le petit pendentif ; une larme discrète glissa sur sa joue, et ses doigts se crispèrent autour du collier.

« Tu le reconnais, n’est-ce pas ? », lui demanda doucement Lauren.

La fillette hocha lentement la tête : « C’était à Johanna. », déclara-t-elle d’une voix vibrante d’émotion. « Je crois que c’était un cadeau.

- Un cadeau que tu lui avais fait ? »

Kathy acquiesça de nouveau.

« Je voudrais pouvoir me souvenir d’elle. Pourquoi est-ce que c’est si difficile ? Je suis triste parce que je sais qu’elle n’est plus là, mais je ne me rappelle presque pas d’elle ! Peut-être que c’est parce que je suis méchante ! Peut-être que je ne l’aimais pas vraiment ! »

Lauren passa un bras réconfortant autour des épaules de la fillette, qui venait d’éclater en sanglots.

« Tu n’y es pour rien, Kathy. Ce n’est pas de ta faute. Johanna te manque beaucoup, non ?

- Si. », articula-t-elle en tentant vainement d’essuyer ses joues ruisselantes.

« Alors c’est la preuve que tu l’aimais beaucoup. Et je suis certaine qu’elle t’aimait énormément, elle aussi. »

Lauren avait espéré réussir à consoler Kathy, mais au lieu de se calmer, les pleurs de la fillette ne firent que redoubler d’intensité : « Pourquoi est-ce qu’elle m’a abandonnée, dans ce cas ? Elle est morte, et moi je suis toute seule !

- Elle ne l’a pas choisi. Si elle en avait eu la possibilité, elle serait restée auprès de toi. Et puis Johanna ne t’a pas totalement quittée, tu sais. Elle est toujours là, dans ton cœur. C’est le plus important.

- C’est vrai ?

- Bien sûr. Les gens qu’on aime restent toujours avec nous. Ils ne nous quittent jamais.

- Est-ce qu’il y a quelqu’un qui te manque beaucoup, à toi aussi ? »

Lauren fut totalement prise au dépourvu par cette question inattendue. Les pleurs de Kathy s’étaient calmés, et la fillette posait sur elle un regard attentif.

« Oui. », finit-elle par répondre. « Il y a deux personnes qui me manquent considérablement.

- Qui ? »

Lauren sentit d’anciens sentiments revenir à la surface, des sentiments déplaisants contre lesquels elle avait dû lutter durant des mois. Une simple interrogation avait suffi à les faire resurgir, et si elle s’était écoutée, elle aurait probablement fait marche arrière pour ne pas avoir à les affronter de nouveau. Mais elle savait que ça n’aurait pas été une bonne solution ; elle était aussi consciente d’une chose : ces sentiments ne l’avaient jamais vraiment quittée, ils s’étaient seulement mis en sommeil. La question de Kathy n’y changeait rien.

« Ma fille. », répondit-elle enfin. « Et aussi mon mari.

- Qu’est-ce qu’il leur est arrivé ?

- Ils ont eu un accident.

- Un accident de voiture ? »

Lauren ne répondit que par un signe de tête, et Kathy posa sa main sur la sienne : « C’est très triste. », murmura-t-elle. « Et ce n’est pas juste. »

Elle desserra ses doigts et contempla la chaîne en argent durant un long moment, comme pour faire renaître tous ses souvenirs perdus, puis elle alla se réfugier dans les bras de Lauren.

« Je ne veux plus jamais être toute seule. », déclara-t-elle dans un murmure, avant de fermer les yeux pour se laisser bercer. « Plus jamais. »

 

Patricia Hartling n’avait jamais accordé d’intérêt aux adages qui prétendaient que le sommeil était réparateur et qu’il suffisait d’une bonne nuit de repos pour y voir plus clair le lendemain matin. Malgré tout, pour une fois, il lui fallait reconnaître que ce n’était pas faux : à son plus grand étonnement, elle avait passé une nuit tranquille, et lorsqu’elle s’était réveillée, toutes ses préoccupations et ses sujets d’énervement lui avaient paru bien loin, presque chimériques. D’accord, l’attitude d’Edgar Rush, le directeur-adjoint, l’avait quelque peu surprise. Mais après tout, il n’avait pas tort : Athena était peut-être en mesure de guérir certains types de cancers, mais l’organisation n’en restait pas moins terriblement dangereuse. Il suffisait de s’attarder quelques minutes sur le cas de Kathy pour l’admettre.

Patricia était donc de bonne humeur lorsqu’elle quitta son domicile ; comme tous les matins, elle prit la direction du building fédéral, et comme tous les matins, elle pénétra dans le parking réservé au personnel. Elle manœuvra habilement le volant vers la droite…et n’eut que le temps d’appuyer à fond sur la pédale de frein. Un crissement déplaisant s’éleva, signe que les plaquettes n’appréciaient pas le traitement qui venait de leur être administré, et la jeune femme considéra avec stupéfaction la Ford Puma qui stationnait sur l’emplacement qui lui était réservé depuis des années.

Elle claqua vivement la portière de son propre véhicule, s’approcha de l’automobile intruse et en fit le tour ; elle posa la main sur le capot : il était froid, signe que le propriétaire indélicat de la voiture s’était invité à cet endroit depuis au moins trois quart d’heures. Elle se pencha pour voir ce qui se trouvait à l’intérieur : une immense carte mal repliée occupait le siège passager, côtoyant par la même occasion les restes peu ragoûtants d’un cheeseburger.

Patricia retourna à sa voiture, tira un petit carnet de son sac et nota le numéro d’immatriculation sur une feuille blanche, bien décidée à trouver celui qui s’était permis de lui subtiliser sa place de parking. Enfin, elle se remit au volant et s’arrêta sur un emplacement encore désert. Puisqu’on ne s’était pas gêné pour lui prendre sa place, il n’y avait aucune raison qu’elle s’interdise de faire de même. Sitôt descendue de sa voiture, la jeune femme enfouit la main dans son sac pour en retirer successivement son paquet de cigarettes et un briquet. Le destin semblait décidé à altérer sa bonne humeur : en dépit d’une dizaine de tentatives rageuses, le briquet refusa de remplir sa fonction, et Patricia le jeta dans une poubelle après l’avoir gratifié d’un regard hargneux.

Elle traversa le parking, appela l’ascenseur et ne tarda pas à gagner le cinquième étage. Elle allait tirer son trousseau de clefs de sa poche lorsqu’elle réalisa que ce n’était pas nécessaire : la porte de la salle était entrouverte. Patricia marqua un temps d’arrêt, puis elle se décida à franchir le seuil de la pièce ; elle s’était attendue à tout, sauf à ce qu’elle découvrit : un individu était installé derrière son bureau, et il grignotait un énorme beignet, répandant des miettes tout autour de lui. Patricia s’immobilisa net, et elle se demanda brusquement si elle ne s’était pas tout simplement trompée de bureau.

« Votre maman ne vous a jamais appris qu’il était impoli de dévisager les gens ? », lui demanda-t-il en se levant brusquement.

L’homme était de taille moyenne, d’allure sportive, et ses cheveux d’un noir très prononcé contrastaient quelque peu avec la blancheur de sa chemise. Patricia était certaine de ne jamais l’avoir croisé auparavant, ni dans les couloirs du building, ni ailleurs.

« Qui êtes-vous ? », lui lança-t-elle sèchement.

L’autre ne se froissa pas devant cet accueil pourtant peu aimable et se contenta de désigner la carte attachée à la poche de sa chemise : « C’est marqué là, je crois. J’imagine qu’ils nous collent ça au cas où on deviendrait amnésique... » Il lui tendit la main : « Agent Everett Reams. Mais vous pouvez m’appeler Evan. », ajouta-t-il avec un clin d’œil.

Patricia ignora proprement la salutation : « Comment êtes-vous entré ici ? »

Everett Reams ne se défit pas de son sourire amusé : « Par la porte, tout comme vous. J’aurais bien essayé la fenêtre, histoire de faire preuve d’originalité, mais c’était un peu trop haut…

- Et est-ce qu’il serait indiscret de vous demander ce que vous fabriquez dans mon bureau ?

- Eh bien… Disons que je vous attendais ! Rassurez-vous, je n’ai pas l’intention d’envahir votre espace vital : j’ai demandé à ce qu’on installe un autre bureau, mais vous connaissez la maison… » Il attrapa un sac posé sur une pile de dossiers et le lui présenta : « Vous voulez un beignet ?

- Non. Ce que je veux avant tout, c’est comprendre ce que signifie cette comédie ! », rétorqua Patricia.

« En résumé, je crois que ça veut dire que vous avez un nouvel équipier ! », déclara Reams, souriant toujours.

Patricia était si stupéfaite par cette déclaration qu’elle en oublia provisoirement son exaspération : « C’est sûrement une erreur… Je n’ai jamais demandé d’équipier…

- Alors considérez-moi comme votre cadeau de Noël !

- Puisque je vous dis que ce n’est pas possible…

- Rien n’est impossible, comme disait ma grand-mère ! Vous êtes bien l’agent Hartling, n’est-ce pas ? Le Grand Manitou m’a chargé de vous seconder dans votre travail ; c’est ce que je vais faire !

- Le Grand Manitou ? », répéta-t-elle, quelque peu perdue.

« Rush, si vous préférez.

- Il vous a vraiment dit ça ?

- C’est en tous cas ce que j’ai entendu. Ok, j’étais un peu dans les vapes à cause du décalage horaire, mais je ne pense pas avoir rêvé. »

Patricia faillit maintenir que c’était une méprise, mais elle y renonça rapidement : « Quand vous a-t-il annoncé la bonne nouvelle ? », lui demanda-t-elle seulement.

- Hier soir. Je devais commencer  aujourd’hui, il m’avait déjà assigné une équipe, mais il a sûrement changé d’avis en cours de route. Pour vous faire la surprise, je suppose !

- Super. », marmonna Patricia.

Selon toute évidence, sa prestation de la veille n’avait pas été convaincante. Edgar Rush n’avait pas dû la croire, lorsqu’elle lui avait assuré qu’elle n’avait rien contre le fait de ne pas changer ses priorités malgré la nouvelle information fournie par l’IRM qu’avait passé Kathy. Jusqu’à présent, elle avait été la seule à superviser l’enquête, mais la donne venait brutalement de changer, et la coïncidence était bien trop flagrante pour être ignorée.

« Vous êtes chargé de me surveiller, c’est ça ? », lança-t-elle, acerbe.

Everett Reams se renfrogna légèrement : « Vous n’y êtes pas du tout. », protesta-t-il. « Je bosse pour le FBI, pas pour la CIA ! Je ne suis là que pour vous aider. L’espionnage, ce n’est pas trop mon truc !

- Je ne pense pas avoir besoin de votre concours. Je devine très bien pourquoi vous êtes là : pour vous assurer que je suis bien les ordres. Mais je vous préviens tout de suite : vous allez perdre votre temps. Il y a juste une chose qui m’intrigue : est-ce pour vous punir qu’on vous a confié cette mission, ou bien avez-vous accepté de jouer ce rôle pour obtenir une récompense ?

- Vous vous méprenez sur mon compte. Je trouve vos accusations déplacées.

- Tout comme votre présence ici. », répliqua Patricia Hartling.

Everett jugea plus sage de ne rien répondre ; manifestement, toutes les paroles qu’il prononcerait se retourneraient inévitablement contre lui, et il n’avait pas l’intention d’ouvrir les hostilités dès le premier jour. Après tout, il se trouvait dans un bureau, et non sur un champ de bataille, même si l’attitude de sa nouvelle équipière aurait pu laisser croire le contraire.

À SUIVRE…