REMINISCENCES
(première partie)

Saison 1 - épisode 10

par Miranda Wolf
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« À votre place, je laisserais tomber ces saletés. Ce n’est pas vraiment ce qu’il y a de mieux pour rester en forme ! »
Patricia Hartling, qui s’apprêtait à allumer sa septième cigarette de la matinée, arrêta net son geste pour fusiller son nouvel équipier du regard : « Je ne me souviens pas vous avoir demandé quelque chose. », lui lança-t-elle, acerbe. « Et je n’ai pas besoin de vos conseils.
-Je ne faisais que vous donner mon avis, c’est tout. », se défendit Everett Reams.
Cela ne suffit pas à calmer Patricia ; bien au contraire, son agacement s’accrut aussitôt.
« C’est justement là que vient le problème : je me fiche de votre avis. », rétorqua-t-elle. « Est-ce que c’est si difficile à concevoir ?
-Non. », reconnut Evan, manifestement désarçonné. « Je cherchais seulement à faire la conversation. Le silence et moi, nous ne sommes pas trop copains.
-J’avais remarqué. », marmonna sa collègue en rangeant son briquet dans son sac.
Patricia n’avait toujours pas accepté la présence de l’agent Reams à ses côtés ; fidèle à elle-même, elle avait même poussé la porte du bureau d’Edgar Rush pour exprimer ouvertement son désaccord devant cette décision qu’elle jugeait arbitraire. Sans résultat. Au fond, elle n’en avait pas été très étonnée ; elle ne s’était pas attendue à ce que Rush lui présente ses excuses, mais malgré tout, elle avait tenu à lui dire franchement ce qu’elle pensait de cette obligation.
Elle s’était tout de même donnée la peine de consulter le dossier d’Everett Reams ; en général, elle procédait toujours ainsi lorsqu’elle devait travailler avec quelqu’un qu’elle ne connaissait pas. Ce n’était pas de la curiosité, mais plutôt une forme de vigilance. D’une façon générale, Patricia Hartling n’avait toujours fait confiance qu’à elle-même.
Une chose était sûre : Reams n’était pas un mauvais élément, bien au contraire. Il s’était démarqué de ses camarades dès le début, lors de sa formation à Quantico, puis il avait été assigné au Bureau de New York. Il n’avait eu aucun mal à y faire ses preuves ; d’abord affecté à une cellule anti-terroriste, il avait ensuite postulé pour une formation en psychologie et avait rejoint une unité spécialisée dans l’étude et l’observation des mouvements sectaires. Excellent analyste, il paraissait également très doué sur le terrain, comme en témoignaient les différents comptes-rendus et les lettres de félicitations que renfermait son dossier. Et tous ces éloges, justement, déstabilisaient Patricia, même si elle n’avait pas l’intention de le faire voir. Rien de tout cela ne concordait avec les soupçons qu’elle avait nourris contre Reams. Pourquoi un agent brillant, au passé irréprochable, aurait-il été chargé de la surveiller ? Et surtout, qu’est-ce qui aurait pu le pousser à rentrer dans ce jeu, puisqu’il n’avait visiblement plus rien à prouver ? Il fallait admettre que le raisonnement manquait de logique.
Bien sûr, il restait une autre solution : Everett Reams lui avait peut-être dit la vérité. Mais Patricia trouvait que les choses avaient été beaucoup trop rapides pour être honnêtes. Pourquoi n’avait-elle pas été prévenue de la nomination de Reams dans une unité qu’elle dirigeait pourtant depuis plus d’un an ? Il aurait été normal qu’on lui demande son avis, avant de lui imposer la présence d’un autre agent. Reams ne pouvait pas non plus avoir demandé à intégrer la section, et ce pour une bonne raison : son existence était tenue secrète. La plupart des agents qui y travaillaient ignoraient même le but réel de leurs recherches, ce qui valait nettement mieux, pour eux comme pour le FBI.
Patricia s’arrêta à la hauteur de sa voiture, et son collègue fit de même de l’autre côté.
« Vous ne pensez pas qu’on devrait arrêter ça ? », lui demanda-t-il tandis qu’elle sortait les clefs de son sac pour ouvrir la portière.
« Arrêter quoi ? », questionna-t-elle en retour.
« Ce jeu idiot. », répondit-il. « C’est vrai, ça ressemble presque à une bataille navale… Que ma présence ne vous enchante pas outre mesure, je peux le concevoir. Mais que vous vous sentiez obligée d’être aussi désagréable, c’est une autre histoire !
-Si mon caractère vous déplait, n’hésitez surtout pas à le faire savoir à qui de droit. », répliqua Patricia, tout en bouclant sa ceinture. « On me paie pour faire mon boulot, pas pour être sympathique. »
Everett étouffa un soupir et préféra ne rien riposter. Il resta silencieux durant quelques minutes avant de changer prudemment de sujet : « Quel est le programme du jour ?
-Je compte faire le point sur les progrès de Kathy. », lui répondit-elle un peu plus calmement. « Vous avez lu tout le dossier, je présume ?
-Les grandes lignes, en tous cas. », approuva-t-il. « Mais j’avoue avoir un peu survolé certains rapports. Toute cette affaire est fascinante. », avoua-t-il. « Edgar Rush n’était pas entré dans les détails, mais il m’avait fait comprendre que votre travail était d’une importance vitale. Je saisis mieux pourquoi, maintenant. Les facultés de cette fillette sont vraiment stupéfiantes, non ?
-Stupéfiantes et inquiétantes. », répondit sombrement Patricia. « D’autant plus qu’il lui arrive parfois de ne pas réussir à les maîtriser.
-Et de quoi ça peut venir, d’après vous ? Qu’est-ce que ce groupe qui se fait appeler Athena peut avoir fait pour obtenir ce genre de résultat ?
-Si on le savait, ce serait déjà bien. », déclara-t-elle.
« Est-ce que la lésion cérébrale que le scanner a révélée pourrait y être pour quelque chose ? »
Patricia détacha un instant ses yeux de la route pour dévisager son équipier : « Vous êtes certain de n’avoir fait que survoler les rapports ?
-Je me suis surtout intéressé à vos découvertes les plus récentes. J’ai trouvé que c’était plus judicieux. Je ne suis pas un spécialiste de la question, évidemment…mais je me suis dit qu’il pouvait y avoir un lien entre cette tumeur nécrosée et les aptitudes extrasensorielles de cette petite fille. Qu’est-ce que vous en dites ?
-C’est possible. », admit Patricia, presque à regret. « Mais pour l’heure, ce n’est plus vraiment ce qui me préoccupe. Nous avons perdu trop de temps : ce qu’il nous faut obtenir, maintenant, ce sont des informations utilisables, qui nous permettent de mettre tout en œuvre pour remonter jusqu’à Athena.
-Et vous croyez vraiment que Kathy pourrait vous fournir ces renseignements ?
-C’est notre seule piste exploitable. », souligna-t-elle.
« Et elle, comment prend-t-elle tout ça ? »
Patricia se trouva un peu déroutée par cette question ; en vérité, elle ne s’était jamais trop interrogée à ce sujet. Elle était trop absorbée par sa traque pour se soucier des états d’âme de la petite.
« Je crois qu’elle le supporte plutôt bien. », répondit-elle finalement.
« J’ai trouvé dans le dossier deux rapports, sur deux personnes extérieures au Bureau. », fit remarquer Everett. « David Shelton et Lauren Walters. Comment ont-ils eu vent de tout ça ?
-Par le plus grand des hasards. David Shelton a trouvé Kathy au bord d’une route ; il a essayé de comprendre ce qu’elle faisait là, et comme Kathy n’était pas très bavarde, il a décidé de la faire examiner par un psychologue. Et c’est ce qui l’a conduit à rencontrer Lauren Walters.
-Et vous avez accepté qu’ils suivent l’enquête ?
-Plus ou moins. Kathy leur fait confiance ; j’ai pensé que leur présence avait une chance d’accélérer les choses. Avec moi, elle ne parle pas beaucoup… »
Evan esquissa un sourire : « Allez savoir pourquoi, mais ça ne me surprend pas vraiment !
-Je ne suis pas douée avec les gamins. », accorda-t-elle. « J’ai déjà du mal à discuter avec des gosses normaux, alors avec elle…
-Ce n’est pas parce qu’elle possède certaines capacités extraordinaires qu’elle diffère en tout d’une enfant normale. », riposta Everett. « Vous, vous la considérez visiblement sous un angle purement professionnel ; c’est sûrement pour ça qu’elle se méfie de vous.
-Qu’est-ce que vous en savez ? Vous ne l’avez jamais rencontrée ! », répliqua Patricia, qui sentait son agacement revenir à la hâte. « C’est en lisant le dossier que vous l’avez deviné, c’est ça ?
-Non…mais ça me parait juste logique. Elle a sûrement passé une partie de sa vie à servir de cobaye, et vous ne faites que reproduire le schéma. Pas pour les mêmes raisons et pas pour la même organisation, d’accord, mais quand même…
-On m’a donné l’ordre de tout mettre en œuvre pour remonter jusqu’à Athena, et c’est ce que je m’efforce de faire. Vous croyez vraiment qu’en plus de tout ça, je pourrais me permettre de jouer les baby-sitters ?
-Faire preuve d’amabilité n’est jamais une perte de temps. Vous devriez essayer, un de ces jours. »
Patricia dut fournir un énorme effort de concentration pour ne pas s’emporter à nouveau.
« Vous, vous devriez essayer le play-back. », lui lança-t-elle seulement.
Elle coupa le moteur de la voiture et détacha prestement sa ceinture tout en jetant un regard circulaire autour d’elle, puis elle se tourna vers Everett Reams : « Vous comptez camper ici, maintenant ? », lui demanda-t-elle.
En guise de réponse, Evan tendit un doigt interrogatif en direction du vieux local désaffecté qui se dressait quelques mètres plus loin : « C’est ça, votre planque ?
-Vous vous étiez attendu à quoi ? Un hôtel trois étoiles ?
-Vous n’aviez rien de plus…accueillant ?
-Nous avons cherché un endroit sûr, qui nous permettrait d’assurer une protection maximale à Kathy. J’avoue ne pas m’être trop souciée de la décoration. Et puis, ce n’est que provisoire.
-Où ira-t-elle, après ? Est-ce que vous comptez lui faire quitter la ville ?
-Je ne sais pas encore. J’ai plusieurs options, mais avant de me décider, il faut que j’obtienne le feu vert de Rush. »
Elle ouvrit enfin la portière, et son collègue, de son côté, fit de même, sans quitter la bâtisse des yeux.
« Attendez-moi là. », lui commanda Patricia. « Je vais me charger des présentations.
-Je doute que ce soit nécessaire… Je peux m’en charger moi-même, vous savez…
-Personne ici n’est informé de votre venue. », lui rappela-t-elle. « Et les types que j’ai sélectionnés ont une consigne très stricte en cas d’intrusion : tirer d’abord, discuter ensuite. » Elle le regarda bien en face : « Vous tenez à vérifier ? »
En guise de réponse, Everett fit trois pas en arrière et alla s’appuyer contre la portière droite de la voiture ; quelque chose lui disait que cet avertissement n’avait rien d’une blague. D’ailleurs, il doutait que Patricia Hartling soit capable de faire preuve d’humour. Il soupira intérieurement, se demandant si elle se déciderait prochainement à cesser les hostilités. En tous cas, songea-t-il en la regardant s’éloigner, il y a un aspect rassurant, dans tout ça : elle ne pourra sûrement pas se montrer plus désagréable !
Il reporta son attention sur son équipière ; elle s’était immobilisée devant un grand portail mécanique et ne semblait plus décidée à bouger. D’abord intrigué par ce manège, il ne tarda pas à en deviner la raison : une caméra avait sûrement été disposée en hauteur, et les agents devaient procéder à l’identification des visiteurs avant d’actionner l’ouverture. Il sut qu’il ne s’était pas trompé lorsque le portail se mit à coulisser graduellement, sans un bruit. Un colosse au teint basané apparut alors, et Patricia Hartling échangea quelques mots avec lui, tandis que l’homme posait sur lui un regard méfiant. Finalement, Hartling se retourna et l’invita d’un geste à la rejoindre ; Evan s’empressa d’obéir, redoutant de la voir brusquement changer d’avis.
« La décoration n’est peut-être pas fameuse, admit-il, mais les mesures de sécurité sont impressionnantes. » Il jeta un coup d’œil expérimenté aux moniteurs disposés le long du mur et comprit que la caméra placée à l’entrée ne constituait qu’une infime partie du dispositif. « Cet endroit est aussi bien protégé qu’un bunker ! », commenta-t-il encore.
« C’était le but recherché. », lui fit remarquer Hartling. Elle se tourna vers les deux géants qui s’étaient chargés de refermer le portail, et qui s’étaient réinstallés derrière les écrans : « Rien à signaler ? »
Le grand basané secoua lourdement la tête : « Non ; tout est normal, agent Hartling.
-Bien. Est-ce que tout est au point pour cet après-midi ? »
Nouveau signe de tête, cette fois positif : « La deuxième équipe est prête. Il ne devrait y avoir aucun souci. »
Patricia sembla convaincue, et elle ne posa pas d’autres questions. Evan, lui, ne put repousser l’interrogation que ce bref dialogue avait suscitée : « Qu’est-ce qui va se passer, cet après-midi ?
-Vous le verrez en temps voulu. », rétorqua-t-elle avant d’ouvrir la marche d’un pas rapide.
Ils traversèrent un long corridor avant d’atteindre une porte devant laquelle stationnaient deux autres personnages, à l’allure aussi revêche que leurs confrères. L’un tira une grande clef de sa poche et la glissa dans la serrure, tandis que l’autre se poussait sur le côté pour superviser la scène. La porte s’ouvrit, et Patricia Hartling se dépêcha de franchir le seuil, imitée en cela par Evan. Un cliquetis leur indiqua que les agents en faction de l’autre côté s’étaient déjà chargés de verrouiller l’accès.
La pièce n’était pas spécialement ensoleillée, et les épais rideaux disposés devant les fenêtres n’arrangeaient rien. Un silence presque surréaliste imprégnait les lieux, et Evan eut tout d’abord l’impression que l’endroit était désert ; puis il réalisa que quelqu’un le dévisageait, et ses yeux rencontrèrent ceux d’une petite fille blonde, assise par terre, devant le canapé. Elle portait un tee-shirt bleu et un pantalon noir, et ses longs cheveux étaient réunis en une tresse appliquée, terminée par un gros chouchou en velours pourpre. Elle serrait une peluche dans ses bras, et ses traits crispés exprimaient toute son inquiétude. Lentement, elle entreprit de se lever, se cramponnant toujours à son ours en peluche. Evan esquissa un petit sourire et lui adressa un signe de la main : « Bonjour, Kathy ! »
Des bruits de pas précipités tirèrent la fillette de son observation, et Lauren Walters fit son entrée dans la pièce, indubitablement alertée par le bruit ; elle ouvrit la bouche pour saluer l’agent fédéral, mais celle-ci la devança : « Je ne m’attendais pas à vous trouver ici, Mademoiselle Walters. », remarqua-t-elle seulement, faisant preuve de sa politesse habituelle.
Lauren haussa légèrement les épaules : « Pour être franche, je devrais être au travail…mais j’ai préféré prendre quelques jours de congés, pour tenir compagnie à Kathy. » Elle marqua une pause, dévisageant elle aussi l’inconnu qui accompagnait Patricia Hartling. Cette dernière ne manqua pas de le remarquer : « J’oubliais : je vous présente Everett Reams.
-Un de vos collègues ?
-Pot de colle serait un terme plus approprié. », nota sèchement Patricia.
Evan ne releva pas et échangea une poignée de main avec Lauren ; Kathy, elle, se décida finalement à sortir de son mutisme, et elle fit quelques pas en direction du nouveau venu : « Tu t’appelles Everett ? », lui demanda-t-elle, manifestement surprise.
Il acquiesça, se demandant où elle voulait en venir, et la petite fronça les sourcils : « C’est un drôle de prénom. », commenta-t-elle avec sérieux.
« Tu trouves ? », s’enquit l’intéressé, l’air faussement inquiet. Kathy confirma d’un signe, et il reprit : « Et qu’est-ce que tu penses d’Evan ? C’est mieux, d’après toi ? »
La fillette approuva, et il enchaîna, souriant : « Dans ce cas, tu peux m’appeler comme ça, si tu veux. Pour être franc, c’est aussi ce que je préfère. Et toi, tu veux que je t’appelle Kathy ou Mademoiselle Kathy ? »
La petite gloussa : « Kathy tout court. », répondit-elle. « Mademoiselle, c’est pour les grands ! »
Everett désigna un tas de livres posés par terre, près de l’endroit où Kathy était précédemment installée : « Tu aimes la lecture, à ce que je vois. Qu’est-ce que tu lis de beau ?
-Des bandes dessinées. », lui apprit-elle avec entrain. « David m’en a ramené plein !
-Tu veux bien me les montrer ? »
En guise de réponse, Kathy fit une chose qui stupéfia Lauren : elle prit Evan par la main et l’entraîna à sa suite. La psychologue les regarda s’asseoir sur le divan, et elle écouta durant quelques secondes le babillage enjoué de la petite fille, abasourdie par l’attitude de sa protégée.
« Votre collègue est très doué. », remarqua-t-elle distraitement, encore médusée par le comportement de Kathy, qui, en temps normal, n’aurait jamais accordé aussi rapidement sa confiance à un inconnu.
Patricia contempla un instant la scène et fut obligée d’admettre que ce n’était pas faux, mais Lauren discerna vite son manque d’enthousiasme : « Vous n’avez pas l’air ravie par sa présence…
-Vous seriez contente, vous, si on vous refilait un coéquipier miraculeusement tombé du ciel sans que vous ayez rien demandé ?
-C’est ce qui s’est produit ?
-Précisément. Personne n’a pris la peine de me demander mon avis. Et personne ne s’est chargé de me prévenir. Avouez que ça n’a pas de quoi mettre de bonne humeur ! »
Lauren faillit faire remarquer à Hartling qu’elle n’était jamais totalement de bonne humeur, mais elle s’en retint au dernier moment et se contenta d’arrondir les angles : « C’est certain, ça doit être agaçant…mais s’il peut vous être utile… »
Evan avait manifestement saisi l’intégralité de la conversation, et il se permit d’intervenir, sans pour autant détourner son attention de la bande dessinée qu’il feuilletait :
« En vérité, je crois que l’agent Hartling m’a confondu avec quelqu’un d’autre. »
Lauren considéra tour à tour ses deux interlocuteurs, ne comprenant rien à l’allusion. Everett se chargea de décrypter : « Visiblement, elle me prend pour un espion. Pourquoi, c’est un grand mystère. Je ressemble peut-être à James Bond, je ne sais pas… »
Patricia Hartling eut un mouvement rempli d’agacement, mais elle ne rétorqua rien, ce qui rassura Lauren. Elle n’avait pas trop envie d’assister à l’explosion de l’orage qui se préparait, et elle ne se sentait pas non plus capable d’arbitrer le débat.
« Est-ce que vous avez du nouveau ? », questionna-t-elle seulement à l’adresse de l’agent fédéral.
« C’est justement ce que je voulais vous demander. », signala Hartling. « Est-ce que Kathy vous a appris quelque chose ?
-Rien de vraiment constructif. », reconnut Lauren. « Attendez, je vais vous montrer… »
Elle alla récupéré son sac, accroché à une patère, et en retira un carnet à spirales qu’elle tendit à son interlocutrice : « J’ai pensé que ça pourrait servir… J’y ai consigné mes entretiens avec Kathy.
-Bonne initiative. », approuva Hartling.
Elle ouvrit le cahier, survola la première page, lut plus attentivement la suivante, et reporta finalement son attention sur la psychologue : « Et c’est tout ? Rien d’autre ?
-Pas encore. Mais nous n’en sommes qu’à la première phase.
-Vous dites ça depuis le début. », indiqua Patricia.
« Mais Kathy commence à se souvenir de certains détails ! », plaida Lauren. « Elle a réussi à me parler de sa sœur, par exemple. Je crois vraiment qu’avec du temps…
-Le temps, c’est précisément ce qui nous manque. Athena s’est dévoilé en laissant Kathy lui échapper, mais si nous attendons trop longtemps, ils redeviendront invisibles, et nous serons de nouveau coincés. »
Everett quitta le canapé pour se mêler au dialogue : « Je ne suis pas sûr que le raisonnement se tienne : n’oubliez pas qu’ils veulent récupérer Kathy. Ils ne disparaîtront pas tant qu’ils n’auront pas atteint leur but. Et tant que Kathy sera en sécurité, ils seront obligés de se montrer…
-Sauf s’ils sentent que la situation devient trop dangereuse. », répliqua Patricia. « Quand ils penseront avoir perdu la partie, ils se feront oublier, et tout sera fichu.
-Ils sont bien trop fiers pour admettre leur échec. », contra Evan. « Ils n’abandonneront pas aussi facilement.
-C’est encore la logique qui vous pousse à dire ça ? »
Evan esquissa un sourire, ce qui ne calma en rien la colère grandissante de Patricia Hartling :
« En quelque sorte, oui. Ils semblent avoir une très haute estime d’eux-mêmes.
-Et moi, je pense qu’ils ne sont pas les seuls, si vous voyez à quoi je fais allusion. »
Lauren se permit d’intervenir, malgré le ton houleux de la discussion : « Je crois qu’il n’a pas tort. », affirma-t-elle. Elle se doutait bien qu’il était risqué de prendre le parti d’Everett Reams, mais elle était décidée à faire connaître son point de vue ; elle se souvenait trop bien de l’expression satisfaite de l’homme qu’elle avait rencontré, et qu’elle supposait être à la tête d’Athena. Elle se rappelait encore mieux de la dernière phrase qu’il lui avait lancée, avant de disparaître derrière la vitre teintée de sa berline :
" Nous nous reverrons certainement plus vite que vous le pensez. ", lui avait-il promis.
Cette phrase ne cessait de la hanter depuis, et elle se la remémorait chaque fois qu’il lui fallait sortir de chez elle. Même lorsqu’elle se trouvait en compagnie de Kathy, dans ce local dont l’existence était pourtant tenue secrète, ces mots n’arrêtaient pas de ricocher dans sa mémoire, impitoyablement. L’homme qui les avait prononcés était certain de ne pas se tromper ; c’était cette assurance tranquille qui l’avait effrayée, plus que les syllabes qu’il avait prononcées.
« Bien. », maugréa Patricia Hartling, peu enchantée par ce soutien. « Admettons. Ça ne change rien à ce que je disais précédemment : nous avons perdu trop de temps. C’est la première fois que nous avons une piste, et nous ne pouvons pas attendre indéfiniment pour l’exploiter. C’est pour ça que j’ai décidé de tenter une expérience. »
Lauren sentit son indignation se réveiller : « Je pensais que vous aviez fini par abandonner l’idée de faire passer des tests à Kathy. Vous n’avez pas encore compris qu’elle a avant tout besoin de normalité ?
-Qui vous a parlé de tests ? », repartit Hartling. « Il n’est pas question d’examens médicaux.
-Alors de quoi s’agit-il ?
-D’hypnose. »
La réponse sidéra à la fois Lauren et Everett.
« Vous… Vous comptez hypnotiser Kathy ?
-J’avoue qu’habituellement, c’est une option que j’aurais étudiée en dernier recours. Mais après tout, qui ne tente rien n’a rien… La séance aura lieu cet après-midi ; j’ai fait appel à un hypnotiseur très fiable, qui a souvent collaboré avec le Bureau. Il essaiera de raviver les souvenirs de Kathy, en la forçant à explorer son passé. Un voyage dans le temps, en quelque sorte…
-Je me demande si c’est prudent… », avança précautionneusement Evan. « Vous devriez peut-être attendre un peu, avant de faire appel à des méthodes pareilles…
-J’ai déjà attendu. Pour être honnête, je pense même avoir fait preuve de beaucoup de patience. La mémoire de Kathy a été bloquée par un procédé visiblement non conventionnel ; c’est peut-être en utilisant une méthode semblable que nous parviendrons à faire sauter ce satané barrage.
-Peut-être, effectivement. », admit Evan. « Mais vous pourriez aussi obtenir l’effet inverse…ou provoquer une réaction imprévue. »
Patricia Hartling demeura inflexible : « J’ai étudié les risques avant de prendre cette décision, et je ne vais pas tout remettre en cause maintenant. » Elle se tourna vers Lauren : « Faites en sorte que Kathy soit prête pour quinze heures. Et présentez-lui les choses de la façon que vous jugerez préférable. »
Lauren aurait aimé avoir la possibilité d’intervenir, de faire entendre une objection ou simplement de poser une question…mais Patricia Hartling ne lui en laissa pas l’occasion et tapa vivement dans la paroi pour signifier qu’elle voulait sortir. Les deux agents fédéraux disparurent quelques secondes plus tard, et Lauren resta un moment face à la porte, encore éberluée par ce qu’elle venait d’entendre. En tant que psychologue, elle avait fréquemment entendu parler de l’hypnose, et elle savait aussi que, dans certains cas, ce procédé parvenait effectivement à débrider la mémoire, en forçant les patients à revenir sur des épisodes douloureux de leur existence. Cependant, elle savait aussi que cette méthode ne convenait pas toujours aux enfants…et l’objection émise par Everett Reams n’avait fait qu’accentuer son appréhension.
Elle se reprit lorsqu’elle s’aperçut que Kathy l’observait, et elle se força à sourire avant d’aller la rejoindre dans le canapé : « Alors, ma puce ? Tout va bien ? »
Kathy acquiesça, les yeux brillants : « Dis, tu crois que je pourrais prêter une bande dessinée à Evan ? », lui demanda-t-elle.
Lauren lui sourit en retour : « Il faudra que tu en parles à David…mais oui, je pense que ça ne devrait pas l’embêter.
« Il travaille vraiment avec l’agent Hartling ? », s’enquit la fillette.
Elle ne parvenait pas à appeler Patricia Hartling par son prénom, et Lauren n’en était pas vraiment étonnée. Le comportement de l’agent fédéral n’incitait pas toujours à la sympathie, et Kathy, d’ailleurs, ne dissimulait pas ses sentiments à son égard.
Lauren lui répondit affirmativement, et la petite afficha une moue songeuse :
« C’est bizarre. Lui, il est gentil, pourtant.
-Tu sais, je ne pense pas que l’agent Hartling soit méchante. », relativisa la jeune femme. « Je crois juste qu’elle est très stressée.
-à cause de son travail ?
-Oui. Elle veut réussir, mais elle a peur de ne pas y arriver, alors elle est parfois un peu agressive. Tu vois ce que je veux dire ? »
Kathy acquiesça, mais elle arborait toujours son expression pensive :
« Quand elle me parle, j’ai l’impression qu’elle ne m’aime pas. Ce n’est pas de ma faute si je n’arrive pas à répondre à ses questions.
-Personne n’a dit que tu étais coupable, Kathy.
-Mais c’est pour ça que l’agent Hartling est fâchée : parce que je ne sais pas l’aider ! »
Lauren fut encore forcée d’admirer la clairvoyance de la fillette. Dans un sens, elle savait que Kathy n’était pas loin de la vérité ; elle ne le lui cacha pas :
« On lui a confié une mission, et elle essaie de la remplir. Et comme elle n’y arrive pas, elle s’énerve. Mais toi, tu n’y es pour rien.
-Est-ce qu’elle va me refaire faire des tests ? Est-ce qu’il va falloir que je retourne à l’hôpital ? »
Lauren comprit que la petite avait entendu la majorité de la dispute, et elle s’empressa d’atténuer les choses, sachant bien que la perspective de subir un nouvel examen ne pourrait que rebuter Kathy : « Non, ce ne sera pas vraiment un test. Ça sera différent des autres fois… Est-ce que tu as déjà entendu parler de l’hypnose ? »
La fillette secoua la tête, tandis que son regard se faisait plus grave. Lauren s’efforça de résumer au mieux le principe : « Il arrive que les gens rangent leurs souvenirs dans un coin de leur tête, parce qu’ils sont trop douloureux. Parfois, ils les rangent si bien qu’ils parviennent à oublier leur chagrin… Les hypnotiseurs essaient de réveiller ces souvenirs. Est-ce que tu comprends ? »
Kathy hocha doucement la tête : « Oui… C’est ce qu’on va me faire ? L’agent Hartling va essayer de retrouver ce que j’ai oublié ?
-C’est ça.
-ça va me faire mal ? »
Lauren sourit et posa sa main sur celle de la petite :
« Non, absolument pas. Tu auras simplement l’impression de dormir. Et lorsque tu te réveilleras, tu te sentiras en pleine forme !
-Est-ce que ça m’aidera à me souvenir de Johanna ?
-C’est possible, oui. »
En entendant cela, Kathy parut moins angoissée. Un petit sourire éclaira son visage : « Je serais contente de me rappeler d’elle. », avoua-t-elle en portant machinalement la main à son cou, pour serrer le pendentif en forme de rose qui s’y balançait.
Lauren hésita durant quelques secondes avant de reprendre la parole : « Kathy, il va falloir que je m’en aille, maintenant. Ça ne te dérange pas de rester toute seule ? »
Les traits de la petite s’assombrirent de nouveau : « Est-ce que tu vas partir longtemps ?
-Non. Pas plus d’une heure.
-Tu seras avec moi quand l’agent Hartling reviendra ?
-Bien sûr. C’est promis.
-Et on mangera ensemble à midi ?
-Evidemment. Ça te dirait que je ramène une énorme pizza ? »
Kathy retrouva aussitôt sa bonne humeur : « Avec du chèvre et des tomates ?
-Pourquoi pas ? » Lauren embrassa la fillette sur le front : « A tout à l’heure, ma puce. »
La petite lui rendit son sourire, et elle regarda la psychologue disparaître dans le couloir avant d’attraper la télécommande pour mettre en marche l’énorme télévision postée devant le divan.
 
Assise en tailleur sur son lit, Marlene Barlow faisait une chose qu’elle avait toujours eu en horreur : elle pleurait. D’ordinaire, jamais la jeune fille ne se serait autorisée à s’apitoyer sur son sort. Lorsqu’elle se sentait déprimée, elle avait pris l’habitude de penser à toutes les choses formidables qui l’entouraient : ses amis, son frère, ses parents… Mais maintenant, elle n’avait plus aucun moyen d’échapper à sa tristesse, et elle était trop fatiguée, trop lasse pour l’affronter et la forcer à se dissiper. Elle aurait voulu se secouer, se forcer à réagir, mais dès qu’elle essuyait ses joues, d’autres larmes venaient les recouvrir. C’était comme une inondation, un raz-de-marée que rien ne pouvait plus endiguer.
La tête cachée dans ses bras, Marlene n’entendit pas la porte de sa chambre s’ouvrir pour céder le passage à son frère. Kevin ne put tout d’abord pas franchir le seuil, stupéfié par le spectacle qu’il avait sous les yeux : jamais encore il n’avait vu sœur, sa grande sœur, dans cet état. Depuis quelques jours, bien sûr, il avait remarqué qu’elle semblait préoccupée, mais il n’était pas encore arrivé à mettre le doigt sur la raison de ce comportement. Normalement, il n’y avait qu’une seule chose capable d’altérer la bonne humeur de Marlene : son bulletin scolaire. Lorsque sa moyenne baissait, même d’un dixième de point, Marlie avait toujours tendance à se remettre en question. Mais généralement, ça ne durait qu’une journée, puis son caractère rieur reprenait le dessus…
C’était évident, Marlene ne pleurait pas à cause d’une interrogation ratée. Embarrassé, Kevin songea pendant une seconde à faire demi-tour et à refermer la porte ; il n’avait jamais été très doué pour réconforter les gens, et il avait peur de se montrer terriblement maladroit en essayant de consoler sa sœur. Mais la détresse de Marlene semblait si importante qu’il fit machinalement un pas en sa direction. Immédiatement, Marlie se redressa, et il recula instinctivement lorsqu’il se retrouva devant son visage ruisselant et ses yeux rougis par les larmes. Il n’avait encore jamais rencontré une telle souffrance dans les yeux de son aînée, et il sentit son cœur se serrer, tandis que son regard rencontrait celui de Marlene.
« Eh, Génie ! Qu’est-ce qui se passe ? »
Génie était le sobriquet qu’il avait attribué à sa sœur, en raison de ses capacités intellectuelles évidentes et du goût qu’elle témoignait pour les études. En temps normal, Marlene aurait souri en entendant ce surnom…mais à cet instant, elle ne le remarqua même pas. Instinctivement, il alla s’asseoir à ses côtés et passa un bras malhabile autour de ses épaules pour tenter de l’apaiser ; mais Marlene, à ce contact, se remit aussitôt à sangloter et posa sa tête sur l’épaule de son frère, qui lui passa une main hésitante dans les cheveux.
« Marlie, s’il te plait… Arrête de pleurer, si tu ne veux pas que je fasse pareil ! C’est vrai, quoi : si je m’y mets aussi, on va finir noyés ! »
Marlene prit une profonde inspiration, pour essayer de repousser ses pleurs, puis elle se détacha de son frère, confuse : « Je… Je suis désolée, Kev. Excuse-moi… ça va aller, maintenant…
-Bien sûr. Et moi, je suis le Petit Chaperon Rouge !
-Je t’assure, ça va déjà mieux…
-Je sais bien que c’est toi le Génie de la famille, soeurette, mais ce n’est pas une raison pour me prendre pour un idiot ! Qu’est-ce qui ne va pas, dis ? Tu peux m’en parler, non ? »
Marlene refoula les larmes qui menaçaient de revenir ; pouvait-elle vraiment faire ça ? Pouvait-elle dire à son frère qu’elle soupçonnait son père de boire plus que de raison ? Pouvait-elle lui avouer qu’elle s’était disputée avec lui, qu’il avait même failli la frapper, et qu’il l’avait chassée de son appartement en hurlant des mots qu’elle ne se sentait même pas capable de répéter ?
Elle fixa son regard dans celui de Kevin, et elle comprit qu’il était réellement inquiet pour elle.
« Marlie, arrête de mettre le suspense ! Tu te souviens, quand j’étais gamin et que je n’arrêtais pas de pleurnicher parce que je trouvais que les autres gosses étaient tous méchants avec moi ? » Elle hocha imperceptiblement la tête. « J’avais beau être une vraie peste avec toi, tu trouvais toujours le temps de me consoler ! Tu me racontais des tas de trucs drôles, et je me sentais tout de suite mieux. C’est peut-être le moment d’inverser les rôles, tu ne penses pas ?
-Tu ne vas pas me croire, Kevin. Tu ne pourras jamais me croire !
-Pourquoi ? Tu as fait une rencontre du troisième type, c’est ça ? Tu as joué aux échecs avec E.T. ? »
Marlene sourit malgré elle, plus par réflexe que par envie, mais elle ne répondit rien.
« Très bien. », annonça son frère. « Voilà ce qu’on va faire : je vais m’incruster ici jusqu’à ce que tu me dises ce qui ne va pas. Marché conclu ? »
Il était sérieux, et Marlene n’eut pas de mal à le deviner. Elle essuya ses larmes d’un revers de la main et décida de se lancer :
« Est-ce que tu as remarqué que Papa était devenu bizarre, depuis quelques jours ?
-Bizarre ? », répéta Kevin, pris au dépourvu. « Comment ça, bizarre ?
-Eh bien… Plus irritable, moins souriant… Comme s’il était toujours préoccupé par quelque chose.
-Tu sais, je ne l’ai pas vu souvent… », reconnut Kevin. « Mais la dernière fois qu’il est venu, il semblait plutôt normal… En tous cas, il n’avait pas d’antennes sur la tête ! »
Marlene ne prêta pas attention à cette plaisanterie : « Je te jure qu’il n’est pas dans son état normal. Au début, j’ai pensé que c’était à cause de son travail…mais d’habitude, il nous en parle toujours. J’ai essayé de savoir ce qui n’allait pas, je suis allée le voir…
-Et qu’est-ce qu’il t’a dit ? »
Cette question ranima le chagrin de Marlene, qui dut fournir un effort spectaculaire pour se maîtriser : « Rien du tout. », avoua-t-elle. « Il n’a pas voulu me répondre ; il m’a seulement mise à la porte. »
Cette révélation laissa Kevin bouche bée : « Tu rigoles ? »
Question idiote, songea-t-elle aussitôt. Il suffisait de la regarder pour savoir que Marlene n’était pas d’humeur à plaisanter. Mais la réponse qu’elle lui avait faite était si singulière qu’il n’avait rien trouvé d’autre à dire.
« Il n’y a pas que ça. », poursuivit Marlene. « Je crois… » Elle arrêta sa phrase en route, affligée par le poids des termes qu’elle allait employer. « Je crois que Papa… Je crois qu’il boit. », lança-t-elle finalement.
« Tu veux dire…de l’alcool ? »
Il réalisa que cette interrogation n’était pas non plus très recherchée. Mais Marlene ne s’en offusqua pas : « Je voudrais me tromper, mais j’ai vu toutes ces canettes autour de lui, j’ai senti l’odeur de la bière quand il m’a crié de partir… Je n’ai pas rêvé, Kev : il s’est vraiment mis à boire. Je sais, ça peut paraître insensé, mais c’est vrai…
-Papa n’a jamais bu plus d’un apéro par jour ! », plaida Kevin, sidéré. « Ce n’est pas possible…
-Il était presque ivre quand je suis allée le voir. Est-ce que tu crois qu’il aurait failli me frapper si ça n’avait pas été le cas ?
-Parce qu’il a essayé de faire ça ? », s’exclama Kevin. « Il a essayé de te frapper, toi ?
-Je me trompe peut-être… », confessa-t-elle faiblement. « Mais je te jure qu’il m’a fait peur. Il était si énervé… C’était effrayant, vraiment. Et il… Il y a encore autre chose. », dévoila-t-elle. « J’ai pensé que si Papa avait vraiment des ennuis, David Shelton serait forcément au courant. Ils travaillent ensemble toute la journée, alors… Enfin, ça me semblait logique.
-Et il ne savait rien ?
-C’est pire que ça : il n’a rien voulu me dire, lui aussi ! Il m’a seulement dit qu’il était un peu fâché avec Papa et qu’il ne pouvait pas me répondre, parce que ce n’était pas à lui de le faire. Le plus curieux, c’est que je crois qu’il avait envie de me parler et de me raconter ce qui n’allait pas. Mais c’est comme ci… Comme s’il avait eu peur des conséquences, tu comprends ?
-Je comprends surtout que c’est une histoire de dingues ! », murmura Kevin, déconcerté.
« Tu… Tu crois que je divague ? », s’inquiéta Marlene.
Il secoua la tête : « Non, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, Marlie. Tu es le Génie de la famille, et les Génies ne débloquent jamais. Mais… Enfin, quel genre de problèmes pourrait mettre Papa dans un état pareil, d’après toi ?
-Je ne sais pas. Et c’est pour ça que j’ai peur.
-ça doit être bigrement grave, pour qu’il réagisse aussi mal ! », commenta Kevin. « Qu’est-ce qu’on pourrait faire pour l’aider, d’après toi ? Et comment est-ce qu’on pourrait en savoir plus ?
-Je n’en sais rien du tout. », admit Marlene.
Cet aveu d’impuissance contribua à la naissance de nouvelles larmes, et Kevin, le constatant, passa à nouveau son bras autour de ses épaules : « Ne t’en fais pas, va : à nous deux, on trouvera bien un moyen ! Tu verras, avec un peu de chance, ce n’est pas aussi dramatique que ça en a l’air ! Tu connais Papa : il n’est pas du style à se laisser abattre ! Il a sûrement eu un coup de cafard, c’est tout. D’ici deux jours, ça sera sûrement de l’histoire ancienne ! »
Marlene aurait donné n’importe quoi pour pouvoir croire à ce que lui disait son frère…mais elle en avait la certitude : les choses n’allaient pas aller en s’améliorant. Bien au contraire…
 
David Shelton, s’il avait été étonné de recevoir la visite de Lauren, n’en avait rien laisser paraître.
« J’avais entrepris de faire un peu de ménage. », lui avait-il seulement expliqué, prenant à témoin l’aspirateur qui encombrait l’entrée. « Je vous inviterais bien à m’aider, mais je doute que vous soyez habituée à pratiquer l’archéologie ! »
David avait donc été contraint de renoncer à ses projets de rangement, et il se trouvait maintenant dans la cuisine, assis devant une tasse de café, en compagnie de sa visiteuse.
« Est-ce que Kathy va bien ? », s’inquiéta-t-il finalement.
Lauren réalisa brusquement que son attitude ne devait rien avoir de très rassurant, et elle s’efforça d’y remédier : « Très bien, oui. Elle s’est même fait un nouvel ami.
-Vraiment ? Et qui est l’heureux élu ?
-Un collègue de Patricia Hartling. Il s’appelle Everett Reams, si je me souviens bien. D’après ce que j’ai compris, il vient seulement d’être affecté à l’unité que dirige Hartling. Je crois qu’il a été désigné pour être son équipier. »
David sourit discrètement : « Le pauvre. J’espère qu’il a les nerfs solides !
-L’agent Hartling n’apprécie effectivement pas trop sa présence. », déclara Lauren. « Elle semble convaincue qu’il est là pour l’espionner…
-Et vous, qu’avez-vous pensé du personnage ?
-Je l’ai trouvé sympathique. », avoua-t-elle. « En tous cas, il a eu beaucoup de succès auprès de Kathy ! Elle lui a tout de suite fait confiance, et j’admets que j’en ai été la première surprise !
-Hartling redoute peut-être que ce type lui fasse de l’ombre. », avança David.
« Peut-être. », approuva Lauren. « En tous cas, elle ne fait rien pour être agréable avec lui.
-Sincèrement, est-ce que vous avez déjà eu l’impression qu’elle se forçait à être agréable avec qui que ce soit ?
-Pas vraiment. », admit-elle. « En fait, je crois qu’elle commence vraiment à perdre patience. D’ailleurs, elle a décidé de tenter quelque chose, pour réveiller la mémoire de Kathy… Elle a décidé de la placer sous hypnose, pour essayer d’explorer ses souvenirs. »
David ne manqua pas d’être interloqué par cette annonce : « C’est sérieux ?
-Complètement. Elle a programmé la séance pour cet après-midi…
-C’est du rapide ! », commenta-t-il.
Lauren ne démentit pas : « Je pense qu’elle se serait bien gardée de nous prévenir, si elle avait pu l’éviter ! », déclara-t-elle. « Dans un sens, c’est une démarche qui peut se comprendre : l’hypnose commence à être considérée comme une science à part entière, et cette méthode a déjà fait ses preuves dans de nombreux cas…mais d’un autre côté, je me demande si ce n’est pas un peu précipité. Kathy pourrait mal réagir, surtout si les souvenirs qui ressortent sont particulièrement violents ou effrayants, comme ce sera probablement le cas…
-Est-ce que vous en avez parlé à Patricia Hartling ?
-Pas directement. Son collègue s’en est chargé pour moi, et elle a eu vite fait de lui répondre. Elle est pressée d’obtenir des résultats concrets, et elle semble convaincue que l’hypnose le lui permettra. Rien de ce que nous pourrions lui dire ne permettrait de la faire changer d’avis… Je sais que ça va vous paraître étrange, mais j’en viendrais presque à espérer que cet essai ne donne rien ! Bien sûr, j’essaie de raviver les souvenirs de Kathy depuis le début, mais j’ai toujours été convaincue qu’il valait mieux tenter une approche progressive, pour ne pas tout lui imposer d’un seul bloc. » Elle s’interrompit, contempla un instant sa tasse de café et soupira : « C’est vraiment compliqué. Je sais que Kathy aimerait pouvoir se souvenir de certains détails. Elle me parle souvent de sa sœur, par exemple. Elle m’a encore dit tout à l’heure qu’elle voudrait se rappeler d’elle… Au début, j’étais convaincue qu’il fallait qu’elle se libère de ses souvenirs pour aller mieux. Mais maintenant que ça semble possible, j’ai peur de m’être totalement trompée. Ce n’est pas très logique, n’est-ce pas ?
-Vous savez, la réalité ne pourra sûrement pas être pire que tout ce que Kathy imagine. Elle se sent responsable de la mort de sa sœur ; peut-être que ses souvenirs lui permettront de réaliser qu’elle n’y est pour rien. » Un instant de silence plana dans la pièce, se prolongeant durant quelques minutes, puis David se décida à reprendre la parole : « Au fait, j’ai surpris votre conversation, hier… Je suis désolé.
-Pourquoi ? », questionna Lauren, manifestement un peu perdue.
« Pour votre fille. Et pour votre mari. Je n’avais pas l’intention d’écouter aux portes, mais…
-Ce n’est pas un secret. », répondit-elle en s’obligeant à sourire. « Inutile de vous excuser.
-Est-ce que c’est récent ?
-ça s’est passé il y a deux ans. Un stupide accident de voiture, comme il s’en produit tous les jours… De par mon travail, j’étais bien placée pour savoir qu’il suffit d’une seconde d’inattention pour décimer une famille…mais on pense toujours que ça n’arrive qu’aux autres, jusqu’au jour où ça vous concerne.
-ça n’a pas dû être facile…
-ça ne l’est toujours pas. Mais quand on a eu la chance de s’en sortir, on n’a pas le droit de se laisser abattre. » Elle repoussa sa tasse et se leva, clôturant ainsi le sujet : « Il faut que j’y aille. », annonça-t-elle en remettant son blouson. « J’ai promis à Kathy que je ne serais pas longue. »
David la raccompagna jusqu’à l’ascenseur : « Hartling vous a donné l’heure des festivités ? », lui demanda-t-il alors que les portes de l’élévateur s’ouvraient sans un bruit.
« Elle m’a dit que Kathy devait être prête pour quinze heures.
-Très bien. Alors je vous retrouverai là-bas vers quatorze heures, d’accord ? »
Lauren sourit à nouveau, plus naturellement : « Kathy va être contente d’apprendre que vous serez là. », déclara-t-elle avant d’entrer dans la cage d’ascenseur et d’appuyer sur le bouton pour provoquer la fermeture des portes.
L’appareil se mit en marche, et la jeune femme se força à ignorer ses frayeurs ; l’hypnose, après tout, permettrait peut-être à Kathy d’affronter ses démons…et de s’en délivrer.
 
« Ne refaites jamais ça ! »
Everett Reams considéra sa nouvelle équipière avec un étonnement sincère :
« Qu’est-ce que je ne dois plus refaire ?
-Mettre en doute mes décisions. », répondit-elle aussitôt. « Et publiquement, de surcroît ! »
Evan s’était évertué à ne pas répondre aux piques de sa collègue, principalement pour ne pas aggraver la tension qui s’était installée entre eux dès le début de leur collaboration forcée, mais cette seule phrase suffit à émietter ses efforts :
« J’ai seulement tenu à vous faire part de mon avis. », répondit-t-il. « Est-ce que c’est un crime ?
-Vous n’auriez pas pu attendre qu’on soit sortis pour le faire ? Vous venez seulement de débarquer dans cette ville, vous avez atterri dans mon enquête comme un cheveu sur la soupe…et vous vous permettez de me donner des leçons ?
-Ce n’était pas une leçon. Seulement une suggestion. On m’a dit de faire équipe avec vous, pas de vous suivre bêtement comme un petit chien ! Qu’est-ce que vous voudriez, bon sang ? Que je dise Amen à chacune de vos paroles ? Que je vous donne raison chaque fois que vous décidez quelque chose ? Désolé, mais ce n’est pas comme ça que j’ai l’habitude de travailler !
-Ecoutez-moi bien : cela fait plus d’un an que je me décarcasse sur ce dossier. Est-ce que vous savez combien de temps il m’a fallu pour obtenir le droit de mener des investigations de cette importance ? J’ai commencé au bas de l’échelle, j’ai passé des années à obéir à des abrutis qui se croyaient plus malins que tout le monde et qui ne savaient faire qu’une chose : donner des ordres en restant sagement assis dans un fauteuil. Alors ne comptez pas sur moi pour vous laisser tout démolir.
-Je n’ai pas l’intention de démolir quoi que ce soit. », affirma Evan. « Vous ne vous en rendez pas compte, mais c’est vous qui êtes en train de saborder votre propre travail, en vous acharnant pour prouver que vous êtes la meilleure. Ce n’est pas une compétition, il n’y a pas de médaille à gagner à l’arrivée. Mais ça, je crois que vous ne l’avez pas encore réalisé. »
Patricia Hartling ne répliqua rien, et elle se contenta de claquer rageusement la portière, tandis qu’Everett faisait pareil de son côté. Lorsque l’automobile démarra, un silence parfait régnait dans l’habitacle, et personne ne songea à le briser, tandis que la voiture quittait le parking désert pour retrouver quelques instants plus tard l’animation coutumière à la ville.

À SUIVRE…