REMINISCENCES
(deuxième partie)
Saison 1 - épisode 11
par Miranda Wolf
oddproduction@hotmail.com
« Est-ce que tout va bien, Kathy ? »
La fillette hocha la tête, mais le regard qu’elle posa sur Lauren Walters démentit son geste. De nouveau, ses yeux trahissaient une grande inquiétude, et son teint avait retrouvé cette couleur laiteuse qui aurait presque pu laisser croire qu’elle était malade. Elle avait mangé avec appétit la pizza que la psychologue lui avait ramenée, mais elle n’avait prononcé aucune parole durant le repas ; après avoir terminé son assiette, elle s’était contentée de rejoindre le divan, et elle s’y était assise en tailleur, un album de bande dessinée sur les genoux. Après quelques minutes de lecture, cependant, elle avait renoncé à cette activité et avait refermé le livre pour allumer la télévision ; elle semblait essayer de s’intéresser au programme diffusé, mais son attention ne cessait de se reporter sur l’horloge accrochée au mur. Finalement, la petite sortit de son mutisme, pour demander d’une voix un peu hésitante :
« Quand est-ce que l’agent Hartling doit venir me chercher ?
-à quinze heures. »
Lauren observa Kathy, qui se tourna à nouveau vers l’horloge, comme pour mieux évaluer la situation et calculer le temps dont elle disposait.
« Tu n’as pas à avoir peur, ma puce. », lui dit-elle doucement, tout en prenant place à ses côtés. « Tout se passera bien, tu verras. Je serai avec toi, et David aussi. Il ne pourra rien t’arriver. »
La petite plongea ses yeux dans ceux de son interlocutrice et tenta de sourire : « Je ne sais pas si j’ai vraiment peur. », avoua-t-elle, presque confusément. « Il y a des choses dont je voudrais pouvoir me rappeler. J’aimerais me souvenir de ma famille. De Johanna. De ma maison. Mais peut-être qu’il va aussi falloir que je me souvienne de choses qui me rendront triste. »
Lauren ne chercha pas à nier cette éventualité ; elle savait que Kathy était bien trop intelligente pour se laisser rassurer par un démenti. Elle se contenta de poser sa main sur celle de la fillette : « Tu sais, Kathy, les souvenirs sont très importants, même ceux qui rendent triste. Ils ne font pas seulement partie de ton passé : ils expliquent ce que tu es devenue, ils influencent ton caractère... Tu comprends ce que je veux dire ? »
Kathy acquiesça, mais elle demeura songeuse durant quelques secondes : « Est-ce que je me sentirai moins différente, après ? », demanda-t-elle tout à coup. « Est-ce que ça m’aidera à être presque comme les autres petites filles ? Est-ce que ça me permettra d’être normale ?
-Tu n’es pas si différente des autres petites filles que je connais. Tu possèdes seulement certaines…certaines capacités particulières. Mais tu n’es pas un monstre pour autant, Kathy.
-Je fais peur aux gens, pourtant. », déclara-t-elle tristement. « Je t’ai fait peur, quand je me suis fâchée et que le canapé de David a pris feu. Et j’ai aussi fait peur à l’agent Hartling. Les petites filles normales ne font pas peur. »
Lauren se sentit soudainement incapable de la réconforter ; bien sûr, Kathy ressemblait à toutes les enfants de son âge, mais elle était probablement la mieux placée pour savoir ce que n’était qu’une apparence. C’était vrai aussi qu’elle avait eu peur, lorsqu’elle avait compris que c’était à cause d’elle que des flammes sorties de nulle part avaient ravagé le divan de David Shelton. Prétendre le contraire aurait été un mensonge, et Kathy l’aurait immédiatement deviné. Elle serra un peu plus la main de la fillette lorsqu’elle s’aperçut que des larmes discrètes et silencieuses roulaient le long de ses joues. Enfin, elle réussit à parler : « Tu n’as rien fait pour être différente, Kathy. Tu ne l’as pas choisi ; ce n’est pas de ta faute. Et puis, est-ce que tu penses que je serais ici, à côté de toi, si tu me faisais peur ? » Kathy tourna doucement la tête, manifestement indécise, et Lauren lui sourit : « Est-ce que j’ai vraiment l’air effrayée ? », lui demanda-t-elle encore en frôlant de sa main la joue de la petite.
Kathy esquissa un pâle sourire, sincère mais fatigué, avant de se blottir dans les bras de la psychologue.
Lorsque qu’Everett Reams poussa la porte de son nouveau bureau, il fut plutôt étonné d’y retrouver sa collègue ; assise devant l’écran de son ordinateur, Patricia Hartling fumait une unième cigarette, l’air plus renfrognée que jamais. Everett referma la porte sans un mot, hésita puis tendit un sachet en papier kraft à son équipière : « Vous voulez un sushi ? »
L’interrogée se contenta de secouer la tête pour refuser l’offre, et Evan n’insista pas. Hartling ne lui avait plus adressé la parole depuis leur derrière altercation, et lui-même n’avait pas trop envie de relancer le débat. L’entêtement de Patricia l’excédait, et il savait bien qu’il s’emporterait de nouveau s’ils tentaient de revenir sur le sujet. La perspective de confronter la petite Kathy à ses souvenirs lui déplaisait toujours autant. D’abord, le bref contact qu’il avait eu avec la fillette l’avait touché, et l’idée de lui faire revivre des évènements sûrement terrifiants le révoltait. Mais il n’y avait pas que cela ; il avait l’intuition –ou bien était-ce un pressentiment ?– que cette expérience pouvait déboucher sur des résultats inattendus et peu souhaitables.
Contre toute attente, Patricia Hartling se décida à prendre la parole. Elle quitta l’ordinateur des yeux, se leva de son siège et se dirigea vers la fenêtre entrouverte, sans se débarrasser de sa cigarette : « Je n’ai pas le choix. », déclara-t-elle soudain, sans autre forme d’introduction. « Croyez-le ou non, mais je n’avais pas d’autre solution. »
Evan la dévisagea un instant, surpris par ce brusque aveu qui ne lui ressemblait pas vraiment.
« Vous parlez de l’hypnose ? »
Elle approuva, reportant son regard sur le paysage qui s’étendait devant elle ; en vérité, il n’y avait là que des buildings tous plus imposants les uns que les autres. Disséminés un peu partout, presque construits au hasard, ces immeubles ressemblaient à des champignons géants sortis de quelque contrée magique.
« Rush a été très clair : si Kathy ne nous apporte rien de plus, le Bureau ne pourra plus assurer sa protection. Jusqu’à présent, nous avons considéré qu’elle était notre seule piste valable, mais si elle ne peut rien nous révéler, à cause de ce blocage ou pour une autre raison, elle ne nous permettra pas d’atteindre notre but…
-…et donc elle sera devenue inutile. Belle politique. »
Patricia perçut nettement la critique, et elle protesta immédiatement : « Ce n’est pas une méthode que j’apprécie plus que vous. Je ne doute pas que Lauren Walters finisse par obtenir des résultats, mais Rush veut des réponses rapides. C’est pour ça que j’ai décidé de recourir à l’hypnose. C’est ma dernière carte, vous comprenez ? C’est notre dernière carte. Rush n’acceptera de maintenir la protection fédérale que si Kathy nous livre de nouvelles informations.
-Et si ce n’était pas le cas ?
-Vous connaissez déjà la réponse. »
C’était vrai, mais Evan la trouvait trop horrible pour la formuler.
« S’il lève les mesures de sécurité, Athena n’aura aucun mal à retrouver sa trace ! », objecta-t-il. « Il ne ferait tout de même pas ça ? »
Patricia aurait bien aimé pouvoir répondre qu’effectivement, Edgar Rush ne serait pas capable de prendre une telle décision. Mais elle savait très bien que le directeur-adjoint ne se poserait même pas la question. Comme il l’avait signalé à plusieurs reprises, la protection dont bénéficiait Kathy coûtait cher, aussi bien en terme d’argent qu’en terme de personnel.
« Il a ses priorités. », résuma-t-elle en retournant près de son bureau pour écraser ce qui restait de sa cigarette dans le cendrier posé à côté de l’ordinateur. « Ce qui lui importe, c’est de démanteler Athena ; si Kathy lui en donne les moyens, alors il la protégera. Mais si elle en est incapable…
-Et vous ne pouvez rien faire ? Après tout, il vous a confié la gestion de ce dossier… »
Il s’attendait presque à recueillir une réponse agacée, mais Patricia Hartling conserva tout son calme : « J’ai déjà eu du mal à décrocher une affaire de ce genre… Je ne pense pas être de taille à dicter sa conduite à mon supérieur. Et si j’étais vous, je ne m’y risquerais pas non plus. Rush est tolérant, mais jusqu’à un certain point.
-Si j’ai bien compris, il ne me reste plus qu’à croiser les doigts pour que l’hypnose fonctionne, c’est bien ça ? »
Patricia acquiesça vaguement, et un nouveau silence s’abattit sur les lieux, ne durant cette fois-ci que quelques minutes. Ce fut Everett qui le rompit : « Je m’excuse pour ce que je vous ai dit tout à l’heure. Ce n’était pas très justifié…
-Dans un sens, vous n’aviez pas tort. », accorda Patricia. « C’était de ma faute ; j’aurais dû vous en parler avant. Puisque nous faisons équipe, je suppose qu’il aurait fallu que je vous mette dans la confidence, au lieu de vous exposer devant le fait accompli. » Elle se força à sourire : « Je ne suis pas une adepte du travail en commun.
-J’avais deviné. » Evan lui sourit en retour et lui tendit à nouveau le sac en papier kraft : « Vous êtes sûre que vous n’en voulez pas ? Je peux vous jurer qu’ils ne sont pas empoisonnés. »
En guise de réponse, Patricia haussa les épaules et se décida à plonger la main dans le sachet, pour y pêcher un sushi. Elle se sentait trop lasse pour poursuivre cet affrontement qui, de toute manière, ne la mènerait nulle part. Et quelque chose lui disait qu’il était peut-être temps d’enterrer la hache de guerre.
Il était un peu moins de quatorze heures lorsque David Shelton se montra devant le local désaffecté qui servait d’abri à Kathy. Dès qu’il se trouva en sa présence, le policier fut alarmé par l’anxiété manifeste de la fillette ; lui aussi ne se sentait pas vraiment à l’aise, même s’il n’aurait pas su préciser pourquoi. L’hypnose, après tout, avait effectivement une chance de donner des résultats concluants ; il avait entendu quelques récits surprenants à ce propos, et il aurait dû faire preuve d’optimisme. En tous cas, rien ne justifiait vraiment cette inquiétude massive qui l’opprimait, et qui semblait également assaillir Lauren Walters.
Kathy avait accueilli David avec sa bonne humeur habituelle, mais il avait bien senti qu’elle se forçait à sourire, et il n’avait pas manqué de remarquer ses paupières rougies et son teint blafard. Il avait échangé quelques mots avec elle avant d’aller rejoindre Lauren dans le coin cuisine. La psychologue était occupée à mettre en route la cafetière lorsqu’il entra.
« Kathy a l’air anxieuse. », remarqua-t-il en prenant place devant une tasse encore vide.
« Je sais. Et elle n’est pas la seule. », reconnut Lauren. « J’aurais voulu avoir plus de temps pour la préparer à cette étape, mais j’imagine qu’il serait parfaitement inutile que j’essaie de parlementer avec Hartling…
-…sauf si vous tenez absolument à terminer la journée aphone. »
Lauren eut un sourire un peu contraint : « En fait, il aurait été normal que je pense à cette solution avant elle. », admit-elle. « L’hypnose accomplit parfois des miracles quand il s’agit de débloquer la mémoire…mais j’aurais préféré utiliser une méthode moins directe, du moins dans un premier temps, juste pour ne pas brusquer Kathy.
-Je suppose qu’elle ne se remémorera pas tout pendant la première séance. », signala David. Il marqua une pause avant de demander brusquement : « Est-ce qu’elle pourrait être réfractaire à l’hypnose ? »
La jeune femme haussa les épaules : « C’est impossible de le savoir avant d’avoir essayé ; généralement, les enfants sont facilement hypnotisables, mais dans le cas de Kathy… » Elle consulta le cadran de sa montre ; les aiguilles lui donnaient l’impression d’avancer avec une lenteur exaspérante. « Nous serons bientôt fixés, de toute façon. », conclut-elle en s’efforçant de prendre un ton détaché.
Un bip discret retentit, pour signifier que le café était près, et Lauren alla récupérer le récipient pour verser la boisson dans les tasses. Ce n’est qu’à cet instant qu’elle prit conscience de l’état de nervosité dans lequel elle se trouvait : sa main tremblait tellement qu’elle renversa la moitié du café sur la table. David n’eut que le temps de reculer pour éviter à son bras d’entrer en contact avec le liquide encore fumant.
« Je suis désolée. », bredouilla Lauren, tandis qu’il se levait pour attraper prestement l’éponge posée à côté de l’évier en inox. Elle s’empressa de remettre la cafetière à son emplacement, désireuse d’éviter une autre catastrophe, et essaya de récupérer l’éponge : « Laissez, je vais le faire…
-Inutile. Je crois que je contrôle la situation. », plaisanta David. « Asseyez-vous et buvez votre café. »
Lauren observa pensivement sa tasse : « Je ne suis pas certaine que ce soit une bonne idée, finalement. Je pense que je devrais plutôt me contenter d’un verre d’eau. Ça m’éviterait de devenir dangereuse… »
David passa l’éponge sous l’eau pour la rincer avant de se rasseoir : « Au risque de me répéter, je pense surtout que vous devriez décompresser un peu. Accordez-vous ne serait-ce qu’une journée de repos. Je pourrais rester ici avec Kathy, si c’est la perspective de la laisser seule qui vous inquiète…
-Il n’y a pas que ça. », confessa Lauren. « Quand je sors, j’ai l’impression de voir des ennemis partout. Je m’attends toujours à me retrouver face à eux.
-Les hommes d’Athena ? »
Elle hocha affirmativement la tête : « Vous ne les avez pas rencontrés. Vous ne pouvez pas comprendre.
-Mais je sais de quoi ils sont capables. C’est suffisant pour en avoir une idée. »
Lauren ne protesta pas, et elle conserva le silence durant une dizaine de secondes avant de se risquer à parler de nouveau : « Est-ce que ça vous dérangerait de me donner quelques leçons de tir ? », demanda-t-elle enfin. « Je me souviens vous avoir dit que je n’appréciais pas beaucoup les armes à feu, mais maintenant, je crois que je me sentirais plus à l’aise si je me savais capable de m’en servir… Je n’espère pas devenir une tireuse d’élite, mais si je pouvais au moins être certaine de ne pas rater ma cible…
-C’est d’accord. Il n’y a aucun problème.
-ça ne vous dérange pas ?
-Au contraire. Je me sentirai moins nerveux, moi aussi, en sachant que vous avez les moyens de vous défendre. »
Lauren se sentit partiellement rassurée ; l’image du gros homme aux dents de requin et de ses sbires n’avait toujours pas quitté son esprit, et la phrase qu’il avait prononcée avant de disparaître derrière la vitre fumée de sa berline hantait la plupart de ses cauchemars. Elle était presque certaine qu’elle se retrouverait à nouveau confrontée à ce sinistre personnage ; cette assurance ne reposait sur aucun élément tangible, mais elle n’en était pas moins réelle. L’homme n’avait manifesté aucune hostilité à son égard lors de leur première rencontre, mais il n’en serait certainement pas de même si la scène devait se reproduire une fois de plus. Après tout, Athena n’avait pas hésité à sacrifier Johanna, la sœur de Kathy…de même que Mona, la sympathique infirmière Noire qui avait eu la malchance de croiser le chemin de l’organisation.
Patricia Hartling aurait voulu pouvoir faire taire ses appréhensions, mais cela semblait tout simplement impossible. Bien sûr, elle s’efforçait de ne rien en laisser transparaître, même si elle se doutait qu’Everett Reams n’était pas dupe. Visiblement, le sens de l’observation de son nouvel équipier était particulièrement aiguisé ; Patricia avait choisi de se montrer plus amicale avec Reams, mais sa méfiance était toujours présente, et elle n’était pas décidée à baisser la garde. Parfois, il était nécessaire de savoir faire preuve d’un excès de prudence. C’était en tous cas l’opinion de l’agent Hartling.
A quinze heures précises, les deux agents descendirent de voiture pour s’immobiliser à quelques mètres du local qui servait de cachette à Kathy. Le portail mécanique s’entrouvrit au bout de quelques instants, et les deux gardes chargés de la surveillance du bâtiment firent leur apparition. Leurs armes étaient dissimulées sous d’épais vestons pour les besoins de la sortie, mais un œil expérimenté parvenait malgré tout à distinguer la forme des holsters sous les plis du tissu.
Hartling ne manifesta pas une réelle surprise lorsqu’elle découvrit que David Shelton était également au rendez-vous, et elle lui présenta brièvement son collègue avant de lui poser une question qu’elle savait inutile : « Vous nous accompagnez ? »
La réponse ne manqua pas d’être positive et, quelques instants plus tard, Kathy prenait place sur la banquette arrière du véhicule fédéral, assise entre Lauren et David. Ce fut Everett qui se mit au volant, et les premières minutes de route furent accompagnées d’un grand silence qu’il finit par briser : « Alors, Kathy ? », demanda-t-il sur un ton qui parut faussement enjoué à Patricia. « C’est la forme ? »
La petite se força à acquiescer, mais le cœur n’y était pas. Evan profita d’un feu rouge pour se tourner vers elle ; jamais il n’avait pu observer une expression aussi sérieuse sur le visage d’une enfant. Il n’appréciait toujours pas l’idée de soumettre Kathy à une séance d’hypnose, même s’il savait désormais que Patricia Hartling y avait fait appel en dernier recours, parce qu’il ne restait plus d’autre solution pour assurer la sécurité de la fillette.
Le trajet se passa sans encombre, et l’automobile finit par s’arrêter devant la façade d’un vieux building à l’allure un peu antique. Les deux gardes, qui avaient ouvert la route dans une autre voiture, descendirent les premiers et disparurent à l’intérieur du bâtiment avant de réapparaître. L’un d’eux hocha la tête d’une manière presque imperceptible, signalant ainsi que la voie était libre et qu’il n’y avait aucun danger en vue. Patricia Hartling ouvrit immédiatement la portière, pressée de passer à la phase pratique de l’expédition. Lauren et David firent de même, mais Kathy, elle, demeura aussi figée qu’une statue. David échangea un regard avec la psychologue, qui retourna s’asseoir à côté de la petite fille : « Nous sommes arrivés, Kathy. Il faut y aller.
-J’ai très peur. », murmura Kathy. « Je n’ai plus envie. »
Lauren observa Patricia Hartling, s’attendant presque à la voir exploser devant ce retard imprévu. Hartling, pourtant, n’intervint pas pour ordonner à la fillette de descendre de la voiture. La jeune femme se sentit presque mal à l’aise devant ce mutisme, et elle prit la main de Kathy dans la sienne. Elle était glacée.
« Je te promets que tout ira bien.
-Mais si je me souviens de mauvaises choses ?
-Je demanderai à l’hypnotiseur d’arrêter si je me rends compte que tu as vraiment peur. C’est promis. »
Kathy finit par se résoudre à descendre, mais elle se cramponna à la main de Lauren et attrapa celle de David au moment de franchir le seuil de l’immeuble. Le hall était désert, et les deux agents chargés d’assurer la sécurité restèrent au rez-de-chaussée tandis que les autres empruntaient l’ascenseur. Lorsque les portes de l’appareil les libérèrent, ils se retrouvèrent dans un corridor mal éclairé, ponctué par une unique porte sur laquelle on avait accroché une pancarte en forme d’œil. Trois mots se détachaient du fond blanc de l’écriteau :Lowell Rubes
HYPNOTISEURCe fut Patricia Hartling qui frappa à la porte ; aussitôt, cette dernière s’ouvrit, laissant place à un petit homme barbu aux cheveux gris. Avec ses lunettes ovales, son vieux pull-over en laine et son pantalon en velours défraîchi, Rubes ressemblait davantage à un retraité qu’à un hypnotiseur.
« Agent Hartling ! Vous êtes juste à l’heure ! » L’homme s’écarta pour permettre à tout le monde de passer. « Entrez, je vous en prie ! »
Lauren sentit que Kathy se décontractait un peu ; il fallait admettre que Lowell Rubes avait au moins le mérite d’inspirer la sympathie. L’intérieur de l’appartement était surchargé : des rayonnages couverts d’ouvrages divers recouvraient les murs, et un énorme divan trônait au milieu de la pièce, entouré de part et d’autre par des fauteuils visiblement moins confortables. Il n’y avait pas de téléviseur, ni même un poste de radio ou un téléphone à proximité. David ne put s’empêcher d’inspecter chaque recoin, et il ne parvint pas à localiser un seul appareil un tant soit peu moderne. L’électronique semblait avoir oublié de s’inviter chez Rubes.
Kathy s’installa docilement sur le canapé, à la demande de l’hypnotiseur, et Lauren se plaça à sa gauche. David s’assit à ses côtés, mais les agents fédéraux, eux, restèrent debout. Rubes sortit un pendule doré d’un précieux étui en cuir rouge : « Es-tu d’accord pour commencer, jeune fille ? »
L’interrogée se contenta, une fois de plus, de répondre par un discret signe de tête. Rubes commença alors à faire osciller son pendule devant elle : « Concentre-toi bien sur ce pendule, Kathy. Accorde-lui toute ton attention, et ignore le reste. Il n’y a plus que le pendule qui compte, désormais. Détends-toi, oublie tout ce qui t’entoure, concentre-toi uniquement sur le pendule. »
Mais la petite, au lieu de se détendre, ne faisait que se crisper davantage ; ses yeux suivaient machinalement le mouvement routinier du pendule, mais ses paupières ne s’abaissaient pas, et l’hypnose paraissait sans effet. Lowell Rubes insista durant quelques minutes avant de renoncer : il poussa un soupir qui traduisait toute sa contrariété.
« Qu’est-ce qu’il y a ? », s’enquit Everett Reams. « Pourquoi ça ne fonctionne pas ?
-Certaines personnes ne réagissent pas à l’hypnose. », expliqua Rubes, manifestement désappointé. « Normalement, les enfants répondent plutôt bien, mais la demoiselle semble faire de la résistance.
-Je vous avais dit que ça risquait d’arriver. », signala Hartling. Ce contrordre semblait avoir réveillé sa mauvaise humeur. « Vous avez une solution de secours, n’est-ce pas ? »
Rubes parut indécis, et les regards qui convergèrent vers lui ne firent rien pour l’aider à se sentir à l’aise : « Oui, mais… Nous en avions parlé, et je vous avais dit…
-Je me rappelle très bien de ce que vous m’avez dit, et je me souviens encore mieux de ce que je vous ai répondu ! », signala sèchement Hartling. « Vous avez accepté de nous aider : alors faites ce que nous avions prévu.
-Et…qu’est-ce que vous aviez prévu, précisément ? », s’enquit Everett.
La réponse vint d’elle-même : Rubes alla chercher une petite mallette dissimulée derrière le divan, et il la déposa sur une table basse afin de l’ouvrir plus aisément. La valise ne contenait que deux objets : un petit flacon en verre transparent, rempli d’un liquide incolore, et une seringue très fine. Kathy, lorsqu’elle la vit, frissonna et murmura, déjà affolée : « Je ne veux pas de piqûres ! »
Lowell Rubes perçut ce chuchotement, et il sourit en sortant la seringue : « Ce n’est pas vraiment une piqûre. », déclara-t-il. « Je vais t’injecter ça là, juste derrière le cou. », fit-il en désignant l’endroit concerné sur sa propre personne. « Tu ne sentiras rien du tout !
-Et qu’est-ce que ça va me faire ? », demanda-t-elle craintivement.
Evan, David et Lauren se posaient approximativement la même question, mais la réponse ne les aida pas beaucoup : « C’est une formule magique. », dit Rubes en prenant un ton de confident. « Ça permettra à tes souvenirs de se réveiller.
-Et ça ne fait vraiment pas mal ?
-Tu as déjà eu une prise de sang ? »
La fillette adressa au vieil homme une moue boudeuse : « Des tas !
-Alors je t’assure que cette seringue est mille fois moins douloureuse que celles qu’on utilise pour les prises de sang ! Tu veux bien que je te fasse cette piqûre ? »
Kathy jeta un coup d’œil autour d’elle, puis elle haussa les épaules, résignée : « Allez-y. »
Lowell Rubes lui adressa un sourire que Lauren ne trouva pas vraiment réconfortant. Pendant une seconde, elle fut tentée d’arracher la seringue des mains de l’hypnotiseur ; elle n’avait pas aimé l’hésitation de Rubes au moment de recourir à cette solution ultime.
« Qu’est-ce qu’il y a dans ce flacon ? », demanda-t-elle finalement, ne pouvant se résoudre à observer sans rien dire.
« C’est un genre de sérum de vérité. », répondit Hartling, qui avait volontairement devancé la réponse de Rubes. « Ça permet de plonger les personnes les plus résistantes dans un état hypnotique léger.
-Et…il n’y a aucun risque ? »
Lauren se doutait bien que formuler une interrogation de ce type n’était pas très judicieux, surtout en présence de Kathy, mais c’était une question qu’elle n’avait pu chasser de son esprit.
« Pourquoi voudriez-vous qu’il y en ait ? », rétorqua brusquement Hartling.
David et Lauren ne relevèrent pas ; Evan demeura également silencieux, mais son attention était davantage centrée sur sa collègue que sur les manipulations de Lowell Rubes. Lorsqu’il la vit plonger une main dans son sac pour en ressortir une cigarette qu’elle alluma aussitôt, il devina qu’elle n’avait pas été tout à fait sincère. Il voulut intervenir, mais un petit aïe plaintif l’en empêcha : lorsqu’il se tourna à nouveau vers Kathy, il comprit que toute protestation était désormais inutile. C’était trop tard : Rubes avait injecté le sérum à la fillette, qui avait porté sa main à sa tempe, visiblement pour indiquer que, malgré les promesses de l’hypnotiseur, la piqûre lui avait fait mal.
Rubes posa la seringue dans la mallette, qu’il referma soigneusement, puis il s’empara une nouvelle fois de son pendule, qu’il brandit devant la petite : « Maintenant, je veux que tu regardes ce pendule, Kathy. Regarde-le bien. Tu vois ce qu’il fait ? Il se balance de gauche à droite. Gauche, droite. Gauche, droite. Suis ses mouvements. Concentre-toi uniquement sur ça. Tout ce qui t’entoure devient flou. Ma voix devient lointaine, tes paupières sont lourdes… »
Pendant un instant, Kathy parut tenir tête à l’hypnotiseur ; elle cligna des yeux, tenta de lutter contre l’engourdissement qui l’envahissait…puis ses paupières se fermèrent effectivement.
« Est-ce que tu m’entends, Kathy ? Est-ce que tu peux entendre ma voix ?
-Oui. », répondit-elle d’une voix presque somnolente.
« Peux-tu me dire où tu te trouves ?
-Je ne sais pas. Je suis dehors. Il y a du vent. Et de la pluie.
-Que fais-tu ?
-Je cours. J’essaie de courir, mais je suis fatiguée. Je n’y arrive pas.
-Es-tu toute seule ? Ou bien y a-t-il quelqu’un avec toi ? »
Instinctivement, Lauren s’agrippa au bras de David ; son angoisse aurait dû disparaître dès le début de la séance, mais au contraire, pour une raison qu’elle n’aurait pas su expliquer, elle ne faisait qu’augmenter de minute en minute. Si elle avait tourné la tête, elle aurait vu que Patricia Hartling était précisément dans le même cas.
Kathy n’avait toujours pas répondu à la question, que Rubes reformula doucement :
« Est-ce qu’il y a quelqu’un à tes côtés, Kathy ?
-Oui. » Brusquement, comme sorti de nulle part, un grand sourire inonda le visage crispé de la fillette. « Oui. Elle est là ! Johanna est avec moi !
-Bien… Et que fait-elle ? »
Le sourire qui avait métamorphosé les traits de Kathy disparut tout aussi soudainement qu’il était apparu : « Elle a peur. Elle me tient par la main. Elle veut que je cours plus vite. Mais je n’y arrive pas. Je suis trop fatiguée ! Je ne peux pas aller plus vite !
-Est-ce que tu sais de quoi elle a peur ?
-Il... Il y a des gens méchants. » La voix de Kathy faillit se briser, puis elle retrouva un timbre à peu près normal. « Ils veulent nous rattraper. Ils sont derrière nous ! Johanna crie ; j’ai peur, moi aussi. Je ne veux pas y retourner !
-Où ne veux-tu pas retourner ?
-Là-bas. Chez les méchants.
-Qui sont-ils ? Qui sont ces méchants qui vous font peur ? »
Une ride apparut sur le front de Kathy : « Je ne sais pas.
-Mais tu les connais, n’est-ce pas ?
-Je ne sais pas. »
Lauren avait déjà entendu ce ton presque mécanique dont usait Kathy : c’était de cette façon qu’elle lui avait répondu, lorsqu’elle l’avait interrogée pour la première fois sur sa famille. Elle avait alors répété, inlassablement, qu’elle n’avait plus de maison.
Patricia Hartling sortit brutalement de son immobilité. Elle s’approcha de Kathy et se posta à côté de l’hypnotiseur : « Ce n’est pas vrai : tu les connais ; tu sais qui ils sont.
-Non ! », cria-t-elle. « Je ne sais pas ! »
Hartling cria à son tour, sans même donner l’impression d’en avoir conscience : « Ces gens veulent te rattraper parce que tu t’es sauvée ; si tu ne me dis rien, ils vont faire du mal à Johanna. Alors parle, bon sang ! Dis-moi ce que tu sais !
-Je ne sais rien ! » Kathy hurla si fort que les murs parurent trembler sur leurs fondations. « Je ne sais pas ! Laissez-moi tranquille ! » Patricia recula malgré elle, alors que la fillette commençait à se débattre contre un ennemi invisible. Une vague de chaleur submergea brusquement la pièce, tandis que Kathy continuait à crier : « Laissez-moi tranquille ! Fichez-nous la paix ! Je ne veux pas y retourner ! Non ! Lâchez-moi ! »
Lowell Rubes avait lui-même fait quelques pas en arrière devant la fureur qui habitait Kathy. Ce fut Everett qui le tira de la transe dans laquelle il paraissait plongé en l’interpellant vivement :
« Ça suffit, arrêtez ça !
-C’est…c’est que… » L’hypnotiseur tourna la tête en direction de Patricia Hartling, probablement dans l’espoir de la voir intervenir. « On ne peut rien arrêter. », lâcha-t-il enfin. « Il faut attendre que le produit cesse de faire eff… » Il n’acheva pas son mot : Kathy avait rouvert les yeux, mais ses pupilles dilatées indiquaient qu’elle n’était pas dans son état normal. Lauren avança une main dans sa direction, mais la fillette bondit prestement sur ses jambes et contourna lentement l’hypnotiseur, sans prononcer un mot.
La psychologue se leva à son tour, essayant d’ignorer le regard fou que lui lançait la petite : « Tout va bien, Kathy. Tu n’as plus à avoir peur. »
Kathy ne broncha tout d’abord pas, puis elle se remit à s’époumoner : « S’il vous plait ! Allez-vous-en ! Laissez-moi tranquille ! Partez ! »
David s’approcha lui aussi, tandis que l’image de son canapé enflammé lui revenait à l’esprit ; lorsque le divan avait pris feu, Kathy avait avoué que c’était parce qu’elle n’avait pas été capable de maîtriser sa colère. Vu l’état dans lequel elle se trouvait maintenant, on ne pouvait même plus parler de colère : c’était bien pire que cela. Et si jamais le phénomène commençait à se mettre en marche, il n’osait même pas en imaginer le résultat…
Il s’avança précautionneusement avant de s’agenouiller pour être à la hauteur de la fillette : « Essaie de te calmer, Kathy. C’est terminé, plus personne ne peut te faire de mal.
-Menteurs ! », hurla la petite. Des larmes glissaient le long de ses joues, mais sa voix traduisait toujours une profonde fureur : « Menteurs ! Vous êtes tous des menteurs !
-Kathy… Tu me reconnais, n’est-ce pas ? C’est moi, David. »
Pendant une seconde, le regard de la fillette perdit de son éclat…puis elle commença à reculer.
« Partez. », murmura-t-elle encore, d’une voix presque brisée. « S’il vous plait. »
Puis elle pivota rapidement sur elle-même, se jeta sur la poignée de la porte et sortit de la salle en courant ; la température parut immédiatement retomber, tandis que les pas de la fillette s’éloignaient précipitamment. Lauren et David allaient s’élancer à sa suite, mais Patricia Hartling les en empêcha, se postant devant l’entrée : « Ne bougez pas d’ici.
-Mais…
-Les issues sont bloquées ; elle ne pourra pas sortir…
-Vous saviez que ça risquait d’arriver, pas vrai ? », lui demanda Lauren. « Vous le saviez, mais vous avez quand même décidé de prendre le risque !
-Ce n’est pas le moment...
-Vous n’en avez donc pas assez de la traiter comme un animal de laboratoire ? Vous m’avez forcée à lui mentir : je lui ai dit que cette expérience était sans danger, et maintenant…
-Le danger n’est pas pour elle. », l’interrompit abruptement Hartling. « Il serait plutôt pour les autres. » L’agent fédéral sortit un talkie-walkie de son sac et appuya sur un bouton ; aussitôt, un grésillement peu agréable se fit entendre : « Hartling à Sécurité. Sécurité, vous m’entendez ? »
Un Je vous entends se fit entendre parmi les bourdonnements, et Hartling reprit aussitôt : « Gardez toutes les issues closes et tenez-vous prêts à appliquer la phase C. Vous m’avez compris ? A vous.
-Ici Sécurité. Nous avons compris. Phase C enclenchée.
-Qu’est-ce que c’est que ça, encore ? », questionna Everett Reams.
Patricia ne lui répondit pas : en vérité, elle n’avait pas eu le temps d’entendre la question, puisqu’elle venait juste de quitter la pièce en coup de vent. Il la rejoignit en courant et la précéda dans l’ascenseur : « Lauren Walters a raison : vous n’auriez jamais dû prendre ce risque.
-Nous en discuterons plus tard, si ça ne vous ennuie pas. Restez avec eux, je m’occupe du reste.
-étant donné la tournure que prend votre opération, je préfère rester avec vous.
-Je vous ai dit de sortir de cet ascenseur !
-Et moi je vous dis que je n’en sortirai pas. »
Les deux collègues s’affrontèrent du regard pendant une longue minute, puis Hartling capitula et pressa rageusement la touche qui menait au rez-de-chaussée.
« Ne tentez rien. », ordonna-t-elle à Evan avant l’ouverture des portes. « Je sais ce que je fais.
-J’espère pour vous. »
Lorsqu’ils rejoignirent les deux agents de sécurité, ce fut pour découvrir une scène quasi-surréaliste : Kathy était appuyée contre la porte qui conduisait à la sortie, et elle se tenait la tête dans les mains, comme une migraineuse cherchant désespérément à apaiser le mal de tête qui la torture.
« Je ne veux pas ! », cria-t-elle en voyant Patricia Hartling et Everett Reams s’approcher. « Je ne veux pas faire ça ! »
Lorsque son regard rencontra les restes carbonisés d’un arbuste décoratif qui embellissait un des angles du hall, Evan comprit de quoi elle voulait parler ; il en eut la confirmation lorsqu’il réalisa que l’un des agents de sécurité arborait une splendide brûlure au bras gauche. Malgré son air stoïque, il était évident qu’il souffrait atrocement. Mais curieusement, Everett était sûr que la souffrance qui rongeait Kathy était encore pire que cette plaie ; ce fut cette idée qui l’incita à désobéir aux directives pourtant très claires de son équipière. Il commença à s’approcher insensiblement de la fillette :
« Nous sommes de ton côté, Kathy. Nous voulons seulement t’aider, c’est tout.
-Johanna… », chuchota la fillette, les yeux perdus dans le vide. « Je veux voir Johanna.
-Je comprends. Mais tu sais bien que ce n’est pas possible. Je me doute que tu as essayé de la défendre quand ils ont voulu lui faire du mal ; mais ils étaient trop nombreux, n’est-ce pas ?
-J’ai essayé de leur faire peur, mais ils l’ont attrapée. Elle… Elle m’a crié de partir. Pourquoi est-ce que j’ai fait ça ? Pourquoi est-ce que je l’ai abandonnée ?
-Tu ne l’as pas abandonnée, au contraire : tu as fait ce qu’elle voulait. Tu as réussi ; mais maintenant, tu n’as plus besoin d’avoir peur. Tu… »
Un bruit insolite l’empêcha de poursuivre ; il vit sans comprendre une minuscule fléchette se planter dans le cou de Kathy. La fillette poussa un petit cri de surprise, porta la main à sa nuque…et s’affala à terre. Lorsqu’il se retourna, Everett découvrit que l’agent de sécurité qui n’avait pas été blessé tenait dans ses mains un étrange pistolet qui ne ressemblait à rien de connu.
« Qu’est-ce que vous lui avez fait ? », demanda-t-il sèchement à Patricia Hartling.
L’interrogée haussa les épaules : « Ne vous en faites pas : c’est seulement un somnifère.
-C’était inutile.
-L’après-midi a été suffisamment surchargé comme ça. Deux précautions valent mieux qu’une, non ? Occupez-vous d’elle. », ajouta-t-elle à l’intention de l’agent de sécurité.
Ce dernier s’apprêtait à obéir quand un fait imprévu surgit, réduisant ses projets à néant : une détonation retentit, et une balle alla se ficher dans le cœur de l’employé, qui s’effondra dans un bruit sec. Patricia était tellement stupéfaite par cette attaque qu’elle n’aurait pas eu le réflexe de se mettre à couvert si Evan ne l’avait pas plaquée violemment au sol ; elle ne saisit vraiment ce qui se passait que lorsqu’une nouvelle rafale de balles lui vrilla les oreilles.
« Est-ce que vous avez aussi un plan en réserve contre ce genre de surprise ? », lui demanda-t-il en se relevant légèrement pour tenter d’apercevoir leurs assaillants.
« À votre avis ? »
Patricia Hartling n’en avait pas.
« Qu’est-ce que c’était ? »
Lauren et David avaient perçu le bruit au même moment, et même Lowell Rubes l’avait entendu, sans pourtant arriver à le reconnaître. Lorsque le vacarme se répéta, David n’eut plus le moindre doute : « Ce sont des coups de feu.
-Mon Dieu ! Kathy ! »
Le premier réflexe de Lauren fut de se ruer hors de l’appartement de l’hypnotiseur. David l’arrêta alors qu’elle venait d’appeler l’ascenseur : « Il vaut mieux passer par les escaliers. », lui recommanda-t-il seulement.
Il sentait bien qu’il aurait été parfaitement déplacé de lui demander d’attendre patiemment aux côtés de Lowell Rubes. De plus, il avait l’intuition qu’il valait mieux essayer de quitter l’immeuble au lieu d’y demeurer plus longtemps. Il sortit son arme de son holster, ravi d’avoir eu la bonne idée de l’emporter avec lui.
« Restez derrière moi, d’accord ? »
Lauren acquiesça brièvement, tandis que d’autres déflagrations se faisaient entendre au loin. Les détonations se firent plus violentes, plus insoutenables, au fur et à mesure qu’ils se rapprochaient du rez-de-chaussée, et une odeur de poudre brûlée les accueillit lorsqu’ils atteignirent l’endroit voulu. Lauren remarqua tout d’abord les deux agents de sécurité, qui baignaient maintenant dans une mare de sang. Sans être médecin, elle devina immédiatement qu’il n’y avait plus rien à faire pour eux. Mais elle manqua de s’évanouir lorsque son regard tomba sur une petite forme inanimée, allongée contre les carreaux froids qui recouvraient le sol.
« Kathy ! », cria-t-elle en voulant quitter l’abri qui la protégeait des projectiles.
David n’eut que le temps de la retenir par le poignet : « Elle n’a pas l’air blessée. », lui fit-il observer, priant intérieurement pour que ses observations soient bonnes. « Restez ici, je vais la chercher. »
Même si elle avait souhaité protester, Lauren en aurait été incapable ; elle avait l’impression que chacun de ses membres avait été emprisonné dans un bloc de ciment. C’est à peine si elle parvenait encore à respirer, tellement cette scène la tétanisait.
David Shelton parvint à rejoindre Everett Reams et Patricia Hartling, qui s’étaient dissimulés derrière l’énorme cache-pot de l’arbuste aux branches carbonisées.
« Kathy…
-Elle va bien. », le coupa Evan. « Mais il faut la récupérer.
-Je croyais qu’Athena n’aimait pas se donner en spectacle. », remarqua David à l’attention de Patricia.
« C’était le cas jusqu’à aujourd’hui. », répliqua-t-elle. « Ils ont dû changer de technique.
-Ils sont au moins une dizaine, peut-être même davantage. », nota Everett. « Et ils bloquent toutes les issues. Nous n’avons aucune chance de leur fausser compagnie.
-Si. », intervint Patricia. « Il nous en reste une : la Police. » Ses compagnons posèrent sur elle un regard interloqué, et elle dut développer sa réflexion : « Ils seront obligés de plier les voiles si la Police intervient ; tout ce que nous avons à faire, c’est de leur résister jusqu’à ce qu’ils soient forcés de décamper.
-Vous êtes certaine que vous n’avez rien de plus immédiat ? », questionna Evan.
« Non. », admit-elle. « Mais si vous avez une autre solution, n’hésitez surtout pas à le faire savoir.
-D’accord… Il faut d’abord réussir à récupérer Kathy.
-Je m’en charge. »
Le ton de Patricia Hartling était sans appel, mais Everett n’en tint pas compte : « Vous êtes sûre ?
-Que ce soit moi ou quelqu’un d’autre, de toute façon il faut bien que quelqu’un le fasse. Alors autant que j’y aille. »
Et sans plus de discussion, Hartling s’élança hors de sa cachette, son revolver à la main. Elle parvenait à distinguer les silhouettes sombres de leurs ennemis, désormais : ils s’étaient rapprochés, et elle se rendit compte qu’ils avaient pris le soin de dissimuler leurs visages. Etrangement, ils portaient un costume sombre, et elle devina même, chez certains, la forme d’une cravate. Mais leurs figures étaient protégées par une cagoule noire. Le contraste était saisissant, mais Patricia ne s’y attarda pas. Une balle manqua de la frôler, et elle se jeta sur le côté pour l’éviter ; lorsqu’elle se remit debout, ce fut pour tirer à son tour. Elle ne manqua pas son objectif, qui s’abattit comme une masse, mais elle remarqua trop tard qu’un autre individu l’avait prise pour cible. Elle s’esquiva à nouveau pour échapper à l’impact, mais le projectile réussit malgré tout à l’atteindre. Le plomb vint s’enfoncer dans son épaule, et la douleur faillit lui faire lâcher son arme. Heureusement, elle réussit à la repousser et s’obligea à se remettre à marche. Elle parvint à la hauteur de Kathy, et presque aussitôt les tirs cessèrent ; il n’était pas compliqué d’en comprendre la cause. Athena voulait récupérer la fillette vivante ; les tireurs avaient donc probablement reçu l’ordre de ne pas faire feu tant qu’il subsistait un risque de la blesser.
Patricia prit la petite dans ses bras, ignorant la douleur lancinante en provenance de son épaule. Kathy bougea légèrement, ses yeux faillirent s’entrouvrirent, puis elle retomba dans ce sommeil artificiel dans lequel la petite fléchette soporifique l’avait plongée. Hartling, elle, veilla à ne surtout pas tourner le dos aux hommes d’Athena ; se servir de Kathy comme d’un bouclier était la seule manière qu’elle avait de se sortir de cette situation pour le moins délicate, même si ce n’était pas vraiment ce qu’elle appréciait le plus. Elle finit par retrouver son abri derrière le gros pot de fleur, au bout de quelques minutes qui lui parurent avoir duré une éternité.
« Vous allez bien ? », s’inquiéta David en la déchargeant du poids de Kathy.
« Ça ira. », déclara-t-elle en espérant avoir l’air convaincante. En réalité, ça n’allait pas si bien que ça. La douleur était revenue à la charge, plus forte que jamais, et de petits papillons noirs commençaient à brouiller sa vision. « Ce n’est qu’une égratignure. », ajouta-t-elle, sans vraiment être persuadée par ses propres propos. « Il faut… »
Elle ne termina pas sa phrase : elle venait de s’apercevoir qu’un silence sans précédent s’était abattu sur les lieux. Pendant quelques secondes, on n’entendit plus un bruit, puis une portière claqua, un moteur démarra…et, dans le lointain, des sirènes retentirent. Deux minutes passèrent, sans que personne n’ose bouger, puis David traduisit ce qu’ils avaient tous compris : « Ils sont partis. »
Il s’éloigna du pot de fleur, non sans avoir vérifié qu’il ne restait aucune menace à proximité, puis il se dirigea vers les escaliers. Lauren n’avait pas bougé, et elle parut tout d’abord affolée lorsqu’elle vit qu’il portait Kathy et que la fillette ne bougeait pas.
« Elle va bien. », lui assura-t-il en devinant ses craintes. « Elle est juste endormie.
-Dieu soit loué ! »
Incapable de se maîtriser plus longtemps, la jeune femme se jeta au cou de David et se mit à pleurer de soulagement, tandis que les sirènes des voitures de Police se faisaient plus proches.
Trois heures s’étaient écoulées lorsqu’Everett Reams retrouva le calme de son bureau ; pour une fois, il se sentait presque disposé à apprécier le silence qui y régnait. Il se laissa choir dans son fauteuil et tenta de repasser en revue les derniers événements de l’après-midi. Bien sûr, il s’était déjà retrouvé mêlé à des fusillades…mais jamais de cette ampleur. La lecture du dossier ne lui avait pas laissé supposer qu’Athena pourrait un jour choisir de recourir à une méthode aussi expéditive, et c’était ce détail, plus que le reste, qui le tracassait.
« Vous aviez raison. C’était une mauvaise idée. »
Evan sursauta malgré lui : il n’avait pas entendu la porte s’ouvrir, et il ne s’était surtout pas attendu à revoir Patricia Hartling avant le lendemain, voire le surlendemain.
« Je croyais que vous deviez rester à l’hôpital. », signala-t-il.
« C’est ce qu’ils avaient décidé. Mais j’ai su les convaincre que ce ne serait pas nécessaire. »
Il sourit involontairement : « Vous n’avez tué aucun médecin, au moins ?
-Non. J’ai eu mon lot de cadavres pour la semaine. »
Patricia s’assit derrière son bureau ; malgré l’épaisseur de son tee-shirt, on devinait la forme du pansement qui protégeait son épaule blessée.
« Vous devriez rentrer chez vous. », suggéra Everett.
« Vous aussi. », répondit-elle seulement.
Il ne releva pas, et le silence s’installa de nouveau, pour n’être brisé qu’au bout de quelques minutes.
« Comment va Kathy ? », s’enquit-t-elle brusquement.
« Elle ne se souvenait de rien quand elle s’est réveillée. », lui apprit Evan. « Mais Lauren Walters a jugé préférable de ne pas lui dissimuler la vérité.
-Je savais qu’il y avait un risque. », admit Patricia. « Mais je ne pensais pas que ça pourrait aller si loin.
-Je m’en doute. A mon avis, l’hypnose a déclenché un genre de système d’alarme chez Kathy : comme elle ne pouvait pas nous dire ce qu’elle savait, elle a essayé de se défendre pour arrêter notre intrusion. Ce que je ne m’explique pas, en revanche, c’est la façon dont les sbires d’Athena ont réussi à nous localiser… Vous avez une explication, vous ? »
Patricia soupira ; cette question, à bien y réfléchir, était encore plus douloureuse que sa blessure.
« Non. », admit-elle sans chercher à masquer sa lassitude. « Je n’en ai aucune. »
À SUIVRE