ERRANCES

Saison 1 - épisode 12

par Miranda Wolf
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La nuit était sombre, et la lune, dissimulée par d’épais nuages, se discernait à peine. Tout paraissait calme, et le seul bruit que l’on pouvait entendre provenait des quelques arbres environnants, dont le vent agitait les feuilles avec régularité, et sans violence. L’endroit semblait totalement abandonné, déserté, presque mort. On s’attendait à n’y trouver personne, et personne, d’ailleurs, n’aurait dû s’y trouver…
Le bruit d’un moteur vint soudainement contredire cette impression, et un véhicule s’immobilisa derrière un épais buisson. Quelqu’un avait pourtant décidé de visiter ce lieu en apparence inhospitalier. Les phares s’éteignirent, et une portière claqua, brisant le silence pesant qui engloutissait les lieux ; le faisceau lumineux d’une lampe de poche s’alluma. Pendant quelques secondes, il se promena dans toutes les directions, puis s’arrêta sur une allée en terre battue. L’inconnu ne s’intéressa pas à autre chose et emprunta ce sentier sans marquer la moindre hésitation. Bientôt, il stoppa sa marche ; il avait atteint son but. Dans l’obscurité, on parvenait à distinguer les ruines d’un bâtiment qui, sans aucun doute, avait été ravagé par les flammes. Certains pans de murs, presque miraculeusement, étaient restés en place ; d’autres, au contraire, s’étaient effondrés, pour ne plus former qu’un vaste tas de pierres. Dans l’ensemble, les armatures en béton avaient résisté sans trop de mal aux assauts du feu.
L’homme inspecta les alentours durant quelques instants, avant de s’aventurer à l’intérieur même du bâtiment dévasté. Le sol, recouvert de gravats, rendait la progression difficile ; il remarqua que le local devait être inoccupé bien avant que cet incendie ne le détruise complètement : il n’y avait pas la moindre trace de mobilier, et seuls des adeptes du camping auraient pu travailler dans de telles conditions. Il poursuivit son avancée, tout en notant inconsciemment ces détails pourtant dépourvus d’intérêt ; arrivé à mi-parcours, il sentit qu’il n’était plus seul. Cela ne l’alarma pas : c’était précisément parce qu’on lui avait donné rendez-vous qu’il s’était aventuré jusque là.
« Vous êtes à l’heure. »
Même s’il s’y attendait, l’homme sursauta et fit volte-face. Il avait effectivement de la compagnie ; il n’aurait pas su dire par quel côté son interlocuteur était arrivé, mais en tous cas, il se trouvait bien en face de lui, et à peine un mètre les séparait l’un de l’autre.
« J’apprécie les gens ponctuels. », poursuivit-il. « Et vous ? »
L’individu qui se tenait devant lui aurait pu avoir l’air engageant, si sa voix n’avait pas été si désagréablement ferme. Rien qu’en l’écoutant parler, on devinait la détermination de ce personnage, ainsi que sa confiance absolument en ses propres capacités. Malgré la lueur de la lampe de poche, le visage du nouveau venu demeurait dans l’ombre ; on ne distinguait que sa silhouette imposante et son ventre de sumo, mais l’autre homme s’imaginait très bien ses petits yeux porcins et ses dents d’une blancheur si parfaite qu’elle en devenait presque improbable.
« Je croyais que nous étions d’accord. », lâcha-t-il sans se donner la peine de répondre à la question banale qui venait de lui être posée. « Vous deviez vous faire oublier en attendant que je vous donne le feu vert ! Au lieu de ça, il a fallu que vous organisiez ce simulacre de commando… Vous avez failli tout saborder ! Est-ce que vous le savez, au moins ? »
Il était trop en colère pour se laisser impressionner par son vis-à-vis, même s’il ressentait toujours une vague de crainte le submerger avant chacune de leur rencontre.
« Je sais surtout que ma patience commence à s’amenuiser. », répondit calmement l’autre. A son ton, il supposa que le faux sourire qui planait habituellement sur ses lèvres n’était plus qu’un souvenir. « Lorsque nous avons passé cet accord, je pensais que vous feriez preuve d’un peu plus d’empressement…
-Je vous avais dit que ça risquait de prendre du temps…
-Et moi, je vous avais dit que nous devions la récupérer le plus rapidement possible. Est-ce que vous vous en rappelez, ou bien faut-il que je vous rafraîchisse la mémoire ? Chaque jour nous éloigne un peu plus de notre objectif, qui est aussi le vôtre, accessoirement.
-Cela ne justifiait pas votre intervention. », rétorqua l’homme. « Vous n’auriez jamais dû vous faire remarquer.
-Nous n’y aurions pas été obligés si vous aviez rempli votre part du marché.
-Vous avez tué deux personnes. », répliqua-t-il encore. « Et vous en avez blessé une autre. Cela ne faisait pas partie du contrat.
-Allons, allons, ne jouez pas les candides ! » La voix de son interlocuteur s’était à nouveau chargée de cette tonalité déplaisante qui trahissait son amusement. « Depuis quand vous inquiétez-vous d’avoir du sang sur les mains ?
-Cette démonstration était inutile. Que comptiez-vous faire, précisément ? Compliquer la situation ?
-Nous cherchions à récupérer ce qui nous revient de droit. », répondit l’interrogé. « Que vous arrive-t-il ? Auriez-vous peur que votre petit manège ne soit découvert ? » Il marqua une courte pause, pas assez longue pour laisser le temps à son interlocuteur de le couper dans son discours. « Cette absurdité a assez duré : nous devons y mettre un terme. Si vous ne nous en donnez pas les moyens, nous serons obligés de reprendre les choses là où nous les avons laissées. Et à ce moment-là, croyez-moi, il y aura bien plus que deux victimes. Est-ce que vous avez bien compris ce que j’essaie de vous dire ? »
L’autre ravala péniblement sa salive.
« J’ai compris. », déclara-t-il d’une voix étrangement rauque.
« Bien. Alors je vous souhaite de trouver rapidement une solution. » L’ombre se détourna avec une lenteur toute calculée. « Bonne nuit. », ajouta l’inconnu. « Et faites de beaux rêves, surtout. »
La massive silhouette s’enfonça dans les ténèbres avant de disparaître totalement ; le deuxième homme demeura quelques instants immobile, comme si ce qu’il venait d’entendre l’avait trop abattu pour qu’il retrouve l’usage de ses jambes. Puis il se décida à quitter les lieux d’un pas qu’il voulait décidé. Une portière claqua, un moteur se mit à ronronner, puis le silence absolu retomba sur la zone abandonnée. Brusquement, la nuit reprit ses droits.

Ce jour-là, lorsqu’elle arriva sur son lieu de travail, Patricia Hartling en était déjà à sa septième cigarette de la matinée. Elle était rentrée chez elle à vingt-deux heures, après avoir achevé la rédaction d’un rapport relatant les évènements de la veille, mais elle n’avait pas réussi à trouver le sommeil et avait passé toute la nuit debout, à tourner en rond dans sa cuisine comme une lionne en cage. Elle avait vainement essayé de trouver une explication logique à ce qui s’était produit, sans succès. Qui avait pu mettre les hommes d’Athena sur leur piste ? Comment avaient-ils réussi à remonter jusqu’à eux, alors qu’ils avaient fait en sorte de ne pas être suivis ?
Le côté naturellement méfiant de Patricia aurait pu la pousser à soupçonner Everett Reams, mais force était d’admettre que cette possibilité ne tenait pas la route : elle n’avait pas communiqué l’adresse de l’hypnotiseur à son nouvel équipier, et elle ne lui avait même pas donné le nom du praticien avant qu’ils n’atteignent leur destination. Sans parler de la réaction de Reams lors de la fusillade ; s’il avait été impliqué, d’une façon ou d’une autre, il n’aurait certainement pas eu de mal à la neutraliser pour permettre à ses complices de récupérer Kathy. Et puis il y avait autre chose, que Patricia Hartling n’aurait jamais avoué à quiconque, pas même sous la torture : Everett Reams commençait à lui inspirer confiance. Evidemment, elle aurait préféré ne pas avoir à travailler en équipe…mais elle se devait également de reconnaître qu’elle aurait pu plus mal tomber.
Mais ces réflexions ne l’aidaient pas beaucoup : les faits indiquaient que quelqu’un avait prévenu Athena, mais elle n’avait aucun moyen de remonter jusqu’à ce traître. Elle s’était emportée lorsque David Shelton avait évoqué la possibilité qu’il y ait des fuites au sein même du FBI ; désormais, son opinion avait besoin d’être révisée. La taupe venait nécessairement du Bureau ; il n’y avait aucune autre possibilité. La veille, Patricia avait fait inspecter les véhicules qu’ils avaient utilisés pour se rendre chez l’hypnotiseur, et aucun mouchard n’avait été trouvé. Cela n’indiquait qu’une chose : Athena n’avait pas eu besoin de les prendre en filature, tout simplement parce qu’ils connaissaient déjà leur destination. Ce qui revenait encore une fois à dire qu’il y avait une taupe qui se terrait quelque part, et qui n’hésitait pas à distribuer des informations à l’organisation qu’ils avaient pour but de détruire. Restait à savoir qui…et pourquoi. Deux interrogations que Patricia ne parvenait toujours pas à mettre entre parenthèses.
Lorsqu’elle poussa la porte de son bureau, ce fut pour y découvrir Everett Reams, installé devant un petit magnétophone de poche. Elle devina immédiatement ce qu’il faisait : il réécoutait l’enregistrement que Lowell Rubes, l’hypnotiseur, avait fait de la séance qui avait forcé Kathy à se replonger dans ses souvenirs.
En entendant la porte se refermer, Evan appuya sur la touche stop pour saluer sa collègue. Cette dernière n’eut besoin que de quelques secondes pour savoir qu’il avait aussi mal dormi qu’elle ; elle se demanda même, en observant ses vêtements chiffonnés, s’il était rentré chez lui.
« Qu’est-ce que vous faites ? », lui demanda-t-elle tout en retirant précautionneusement sa veste.
En dépit du pansement qu’on lui avait fait à l’hôpital, sa blessure n’était pas décidée à se faire oublier, et elle évitait encore de faire des mouvements trop brusques.
« Bonne question. », répondit Everett en sortant la cassette de l’appareil. « En fait, je n’en ai aucune idée. J’essaie de reconstituer le puzzle, et je me disais que cet enregistrement m’aiderait peut-être à trouver de nouvelles pièces…
-Mais ça ne fonctionne pas ? »
Il secoua la tête en guise d’approbation :
« Je crois que Kathy était juste sur le point d’en venir aux détails les plus intéressants lorsque…lorsque cette sorte d’alarme l’en a empêchée.
-Comme si les barrières qu’on essayait de franchir s’étaient brusquement renforcées ? »
Evan approuva silencieusement, les yeux toujours rivés sur la cassette.
« En somme, résuma-t-il, nous n’avons pas appris grand-chose. Nous avons seulement eu la confirmation de ce que nous soupçonnions : Kathy était avec sa sœur lorsqu’Athena a réussi à les rattraper. Elle est parvenue à s’échapper, mais ils ont repris Johanna…et ils l’ont tuée. » Il soupira, et son regard rencontra celui de Patricia : « A votre avis, que va décider Rush ?
-Je ne sais pas. », avoua Hartling, qui sentit la lassitude l’ensevelir lorsqu’elle entendit cette question. « Mais je crois que j’avais trop sous-estimé l’influence d’Athena. Ce qui s’est produit hier le prouve, et ce qui est arrivé une fois peut très bien se reproduire. Je ne sais pas comment Athena a réussi à remonter jusqu’à nous, mais ils n’ont pas pu y arriver seuls. Quelqu’un les a forcément aidés…
-Quelqu’un du Bureau ?
-Qui d’autre ? », répondit-t-elle seulement. « Lowell Rubes ignorait tout de Kathy ; Lauren Walters et David Shelton n’auraient jamais l’idée de collaborer avec Athena. Depuis le début de cette affaire, ils s’efforcent tous les deux de la protéger ; je ne vois pas pourquoi ils auraient changé d’avis.
-Mais la majorité des agents qui travaillent sur le dossier ignorent jusqu’à l’existence de Kathy ! », souligna Everett. « Vous n’avez pas traité avec Athena, et je ne l’ai pas fait non plus… Alors qui ?
-Comment voulez-vous que je le sache ? », s’emporta brusquement Patricia. « Si j’avais le moindre soupçon, vous croyez que je serais en train de bavarder tranquillement avec vous ?
-Athena a peut-être réussi à obtenir la liste des personnes qui sont en lien avec l’enquête. », hasarda Everett, sans vraiment prêter attention au brusque éclat de voix de son équipière.
« Et après ? », l’interrompit celle-ci.
« Les deux agents de la sécurité savaient déjà que nous irions chez Rubes, non ? », questionna Reams.
Patricia Hartling le dévisagea un instant : elle venait de comprendre son raisonnement, et elle se demanda pourquoi elle n’y avait pas elle-même songé.
« Si. », articula-t-elle au bout de cinq secondes de mutisme. « Ils avaient pris connaissance du trajet, pour le sécuriser au maximum. Mais ils n’auraient eu aucun intérêt à vendre des informations à Athena.
-Vous croyez ? »
Hartling acquiesça, essayant du même temps de se convaincre qu’elle croyait à ce qu’elle venait d’objecter : « Ils ont été pris par surprise par la fusillade ; si ça n’avait pas été le cas, ils se seraient arrangés pour en ressortir vivants. »
A son grand soulagement, Everett Reams n’insista pas et ne chercha pas à démonter cette réfutation. Mais une petite voix qui ne devait plus la quitter de la journée vint signaler à Patricia que l’hypothèse pouvait parfaitement se tenir. D’accord, les deux agents étaient morts, visiblement en essayant de faire le travail qu’on leur avait confié…mais peut-être avaient-ils seulement été pris de court. Athena avait peut-être légèrement modifié le plan initial, précisément pour causer leur perte. L’organisation s’efforçait de ne laisser aucune trace derrière elle ; si vraiment elle avait été mise sur la piste de Kathy grâce à un informateur, il aurait été presque normal que ce délateur soit abattu.
Patricia avait toujours détesté les suppositions qui ne conduisaient nulle part, mais elle réalisa soudainement que c’était tout ce qui lui restait : Athena effaçait trop de preuves pour laisser la place aux certitudes. C’était comme si quelqu’un avait brusquement décidé d’appuyer sur l’interrupteur pour éteindre la lumière : ils se retrouvaient plongés dans l’obscurité, et ils ne pouvaient espérer trouver la sortie qu’en tâtonnant.

« S’il te plait, Kathy. Il faut que tu manges. »
La fillette secoua obstinément la tête, repoussant d’un geste sans appel l’assiette de purée que Lauren Walters venait de poser devant elle. La jeune femme soupira devant ce refus, mais elle n’insista pas et se contenta de s’asseoir aux côtés de la petite. Celle-ci n’avait rien ingéré depuis la veille ; lorsqu’elle était rentrée, après cet après-midi éprouvant, Lauren avait trouvé plutôt compréhensible le fait que Kathy aille directement se mettre au lit. Mais depuis, elle n’avait pas daigné avaler la moindre portion de nourriture. Elle s’était contentée de boire un grand verre de lait nature en guise de petit-déjeuner, puis elle était allée s’asseoir par terre, devant le divan. Elle avait allumé la télévision, mais rien, dans son comportement, n’indiquait qu’elle la regardait vraiment. Elle donnait l’impression d’agir comme un automate…ou pire : comme un zombie. Avec sa peau trop blanche, ses cheveux emmêlés et ses cernes noirs, la petite ressemblait en effet de plus en plus à ces âmes errantes qui peuplent tant de films d’horreur.
Lauren devait reconnaître qu’elle-même ne valait pas mieux. Elle avait passé une nuit encore plus épouvantable que d’habitude et n’avait dû dormir en tout et pour tout que deux heures. Le vacarme de la fusillade résonnait encore à ses oreilles, et il lui semblait qu’il ne disparaîtrait jamais tout à fait de ses souvenirs, de même que cette odeur de poudre qui paraissait s’être incrustée en elle et qui lui rappelait cette scène surréaliste à laquelle elle avait malgré elle assisté. Elle n’avait pas encore réussi à surmonter la peur qui l’avait submergée à ce spectacle. C’était Kathy qui l’avait effrayée en premier lieu, ou plus précisément la réaction qu’elle avait eue lors de la séance d’hypnose, et son ton mécanique lorsqu’elle s’était mise à répéter qu’elle ne savait rien et qu’elle voulait qu’on la laisse tranquille. Ensuite, lorsque les premiers coups de feu avaient retenti, c’était pour Kathy qu’elle avait eu peur. L’angoisse qu’elle avait ressentie lorsqu’elle avait vue la fillette allongée à même le sol, inerte,  était toujours présente, tapie dans l’ombre et n’attendant qu’un déclic pour se présenter à nouveau. Elle avait eu du mal à reprendre le contrôle de ses nerfs, même lorsque le calme était revenu et qu’elle avait pu constater que Kathy n’avait pas été blessée, qu’elle n’avait même pas une seule égratignure. Mais elle s’était efforcée de ne pas manifester son anxiété devant la fillette, ne voulant pas lui donner une autre raison de se sentir coupable. Kathy avait reconnu qu’elle ne se rappelait de rien, et Lauren avait choisi de ne pas lui mentir. La petite avait écouté son récit en silence, puis elle s’était levée sans faire transparaître ses émotions et avait annoncé d’une voix sans timbre qu’elle était fatiguée et qu’elle voulait aller dormir.
En réalité, c’était la dernière fois que Kathy avait prononcé une phrase complète ; depuis qu’elle s’était levée, elle était restée parfaitement muette, même lorsque Lauren avait essayé de lui arracher un mot. La psychologue avait déjà observé des attitudes similaires : refus de dialoguer, refus de s’alimenter, apathie totale… Kathy se punissait ; son comportement ne faisait que traduire ce qu’elle se sentait incapable d’exprimer en paroles. Evidemment, il aurait été plus simple de ne rien lui dire… Lauren repoussa vivement cette réflexion qui n’arrêtait pas de s’insinuer dans ses pensées : Kathy était loin d’être naïve ; elle aurait vite réalisé que c’était un mensonge, et elle n’aurait probablement pas mieux réagi devant cette manœuvre. Cependant, lorsqu’elle observa à nouveau le visage affreusement pâle de la petite fille, Lauren ne put s’empêcher de se sentir coupable. C’était elle qui avait persuadée Kathy que l’hypnose ne présentait aucun danger ; elle lui avait même juré d’interrompre la séance si jamais un événement imprévisible la rendait trop pénible. Et au lieu de tenir sa promesse, elle avait laissé Hartling continuer, elle n’avait même pas eu le réflexe de s’interposer. Bien sûr, elle avait demandé à l’hypnotiseur ce que contenait le flacon qui renfermait le produit que Rubes voulait administrer à Kathy ; mais c’était tout ce qu’elle avait fait. Elle avait également voulu savoir si cette injection pouvait être dangereuse, et évidemment elle avait reçu en retour une réponse négative… Non, pas si négative que ça, en fait. Elle se remémora la réplique excédée de Patricia Hartling : « Pourquoi voulez-vous qu’il y en ait ? », avait-elle rétorqué lorsqu’elle lui avait demandé s’il y avait un risque. L’agent Hartling n’avait pas clairement assuré qu’il n’y en avait pas…tout simplement parce qu’elle n’en avait pas la certitude. Lauren n’était pas décidée à accorder une nouvelle fois sa confiance à l’agent fédéral. Plus après ce qui s’était produit.
La jeune femme fut tirée de ses pensées par un bruit : Kathy venait de se lever, et Lauren l’empêcha de s’éloigner en la retenant par le bras. Même si ça devait faire mal, même si Kathy persévérait dans son silence, il fallait qu’elles essaient d’aborder le sujet.
« Kathy, je veux qu’on discute, toutes les deux. Tu es d’accord ? »
L’interrogée haussa doucement les épaules, sans cependant la regarder en face. Puis elle retourna s’asseoir, la tête basse, les mains agrippées l’une à l’autre.
« Je ne prétends pas savoir précisément ce que tu ressens, avoua Lauren, mais je crois tout de même que j’en ai une petite idée. Tu te reproches ce qui est arrivé, mais tu as tort : tu n’étais pas en cause. Ce n’était pas de ta faute. » Elle avait pris soin de détacher chaque syllabe de cette dernière phrase, pour mieux insister sur le sens de ces mots. Kathy releva la tête ; ses yeux brillaient, mais plus aucune larme ne semblait décidée à s’échapper de ses paupières tuméfiées. « Ce qui est arrivé hier n’est pas de ta faute. », répéta encore Lauren. « Tu ne dois pas te sentir coupable.
-Je… J’ai revu des choses, cette nuit. » La voix de la fillette tremblait tellement que Lauren ne comprit pas immédiatement ce qu’elle venait de dire. « J’ai revu des flammes. Et des gens dedans. »
Lauren sentit une drôle d’appréhension lui compresser la gorge ; elle ne le montra pourtant pas.
« C’était juste un effet de ton imagination, Kathy. Tu n’as blessé personne. »
Sauf un des deux agents chargés de maintenir les issues fermées, ajouta-t-elle mentalement. Elle avait omis de parler de ce détail ; de toute façon, l’agent en question avait trouvé la mort moins de dix minutes plus tard, touché par une balle qui s’était fichée au beau milieu de son front.
Kathy secoua la tête, lentement, presque imperceptiblement : « Je crois que c’était ailleurs. », expliqua-t-elle seulement.
« Ailleurs ? », répéta Lauren, trop interloquée pour formuler une interrogation plus complète.
La petite acquiesça, replongeant dans son mutisme.
« Ce n’était pas un rêve, Kathy ? Tu en es sûre ? »
Nouvel hochement de tête.
« Je crois que j’ai vu d’autres choses. », ajouta-t-elle à mi-voix. « Mais je ne m’en souviens plus. »
Lauren posa sa main sur celles de Kathy : « Quoi qu’il soit arrivé, tu ne dois pas te le reprocher. Est-ce que c’est compris ? Je ne veux pas que tu te sentes responsable. » Elle marqua une pause, le temps de reprendre sa respiration. « Ce qui s’est passé hier n’est pas de ta faute ; c’est de la mienne. », acheva-t-elle.
La fillette eut un mouvement de surprise. Ses yeux s’écarquillèrent et ses lèvres s’entrouvrirent pour laisser échapper un seul son : « Pourquoi ? »
C’était une excellente question. Ce n’était pas elle qui avait administré la piqûre à Kathy ; ce n’était même pas elle qui avait décidé de soumettre la petite à cette séance d’hypnose. Le choix était revenu à Hartling, et toutes les objections du monde n’auraient pas suffi à la faire revenir sur cette décision. L’agent fédéral n’aurait probablement pas hésité à la mettre à la porte du cabinet s’il lui était venu à l’idée de manifester son désaccord devant l’usage de ce sérum. Mais ces évidences ne l’empêchaient pas de se sentir responsable ; elle n’avait pas su protéger Kathy, tout simplement.
« Je pensais que tout se passerait bien, avoua-t-elle en soutenant le regard de la petite. Mais je me suis trompée. »
Kathy ne réagit pas tout de suite ; quelques minutes s’écoulèrent dans un silence absolu, puis la fillette prit la parole. Elle avait retrouvé une voix plus ferme, moins vacillante : « J’ai aussi revu Johanna. », déclara-t-elle. Un sourire vint illuminer son visage ; il ne dura pas plus de cinq secondes, mais cela suffit à transfigurer la fillette. Ce seul sourire parvint à chasser toute trace de fatigue sur ses traits. « C’était bien. », ajouta-t-elle. « Je me souviens mieux d’elle, maintenant. »
Lauren se sentit soulagée ; cette épreuve avait au moins eu une conséquence positive, ce qui n’était pas si mal. Elle serra un peu plus la main de Kathy.
« Il faut vraiment que tu manges. D’accord ? », lui demanda-t-elle.
En guise de réponse, la petite se dégagea de son étreinte et attrapa l’assiette de purée, qu’elle attaqua sans grand appétit mais qu’elle réussit malgré tout à finir.

« C’est idiot. On ferait mieux de rentrer ! »
Kevin Barlow se retourna pour adresser à sa sœur un regard lourd de sous-entendus.
« C’est la deuxième fois que tu dis ça, Génie. », souligna-t-il, légèrement exaspéré.
« Je sais…mais… » Marlene secoua la tête, indécise. « Ce n’était peut-être pas une bonne idée, finalement. Je te jure qu’il était vraiment furieux, lorsque je lui ai parlé la dernière fois…
-C’est notre père, Marlie. Pas un serial killer ou un mangeur d’hommes ! »
Marlene refusa la rectification : « Mais peut-être qu’on ne devrait pas insister. », répliqua-t-elle, désespérée par l’attitude de son frère.
Kevin soupira : « Tu veux vraiment savoir ce qui se passe, oui ou non ? Tu m’as dit que Papa refusait de te parler ; si tu rentres dans son jeu, tu ne pourras jamais savoir ce qui le travaille ! Alors c’est simple : on va lui parler ensemble, tous les deux. Et on ne sortira pas de son appartement tant qu’il ne nous aura pas répondu ! »
Marlene ne releva pas. Lorsque son frère lui avait fait part de son idée, elle l’avait tout d’abord applaudi. Mais maintenant, elle avait surtout envie de faire demi-tour, pour retrouver le confort sommaire de sa chambre, ses fiches de révision et le livre qu’elle avait commencé une semaine auparavant, au temps où tout était encore à peu près normal dans sa vie.
« Papa ne va pas être content de nous voir. », prédit-t-elle en se remémorant malgré elle la colère de son père lorsqu’elle avait vainement essayé de lui arracher des explications.
Kevin semblait calme, presque serein. Est-ce qu’il la croyait vraiment, au moins ? Elle repoussa ce doute : évidemment, il ne pouvait que l’avoir crue. Sinon, pourquoi serait-il venu jusqu’ici, pourquoi aurait-il proposé de l’accompagner ? Pourquoi aurait-il décrété qu’ils devaient retourner chez leur père pour essayer d’obtenir de lui les réponses qu’il avait refusé de donner à Marlene ?
L’adolescente abandonna ses réflexions torturées lorsque son frère stoppa brutalement sa marche : ils venaient d’atteindre l’angle de la rue, et de là où ils se trouvaient, ils voyaient déjà les fenêtres de l’appartement paternel. Marlene remarqua que la porte de l’immeuble venait de s’ouvrir pour céder le passage à une haute silhouette enveloppée dans un manteau bleu marine. Avant même de voir son visage, elle reconnut son père ; son pas était rapide et cadencé, comme à l’ordinaire, mais il y avait un détail qui ne correspondait pas à son allure habituelle. Il baissait la tête, et son dos était courbé ; on aurait pu croire qu’il portait sur ses épaules tout le poids du monde…ou tout le poids de la culpabilité.
Marlene chassa également cette comparaison de son cerveau. Son père, coupable ? C’était absurde. Tout comme cette angoisse qui ne voulait plus la lâcher depuis quelques jours. Pourtant, n’était-ce pas justement ce sentiment qu’elle avait lu dans ses yeux lorsque Jason s’était mis à lui crier dessus pour la chasser de son studio ? Ça, et aussi autre chose qui ressemblait nettement à un mélange de dégoût et de peur. Des sentiments qu’elle n’avait jamais rencontrés auparavant sur le visage de son père.
Jason Barlow s’était immobilisé sur le trottoir, comme s’il attendait quelqu’un. Un taxi passa à sa hauteur, et les deux adolescents pensèrent tout d’abord que leur père allait faire signe au chauffeur pour s’engouffrer dans le véhicule. Le taxi s’arrêta bien, permettant à un grand moustachu d’en descendre…mais Jason demeura immobile, ignorant purement et simplement le moyen de transport. Le moustachu se pencha pour donner son pourboire au chauffeur, et le taxi ne tarda pas à disparaître dans le flot continu de la circulation.
« Qu’est-ce qu’il fabrique ? », s’étonna Kevin.
La réponse vint presque aussitôt : une autre voiture venait de se ranger devant Jason. C’était une grosse berline noire, aux vitres opaques. Kevin n’avait vu ce genre de véhicule qu’au cinéma et à la télévision ; il observa sans comprendre son père, qui s’était avancé vers la voiture. Il le vit ouvrir la portière et s’engouffrer à l’intérieur de l’automobile. La berline redémarra, se noyant elle aussi dans la masse compacte des véhicules qui, chaque jour, sillonnaient les chaussées de San Francisco.
Kevin sortit de sa cachette, et Marlene fit de même.
« On rentre ? », proposa-t-elle, presque ravie par l’irruption de ce véhicule mystérieux qui mettait fin à cette situation qu’elle trouvait presque malsaine.
« Tu plaisantes ? », lui demanda son frère. « Marlie, on ne va pas se dégonfler maintenant !
-Mais il est sorti…
-C’est sans compter sur la prévoyance de ton frangin adoré ! », annonça Kevin, qui extirpa de la poche de son blue-jean un porte-clef en forme de ballon de basket.
Il reprit sa marche interrompue puis jeta un coup d’œil par-dessus son épaule : Marlene ne bougeait pas d’un pouce. La perplexité se reflétait sur son visage habituellement rieur.
« Marlie, on ne va rien faire de mal. », lui rappela-t-il posément. « Papa nous a donné la clef de son appartement : c’est bien pour qu’on s’en serve, non ? »
Marlene faillit lui faire remarquer que du temps s’était écoulé depuis le moment où ils avaient effectivement reçu cette clef, et que leur père avait peut-être une autre opinion sur le sujet, désormais. Mais elle n’en fit rien et se décida à emboîter le pas de son frère, tout en se sermonnant intérieurement. Que redoutait-elle, au juste ?
La vérité. Voilà ce qui me fait peur.
Marlene, si elle avait été chez elle, aurait réglé au maximum le volume de la radio, juste pour tenter d’étouffer cette voix intérieure qui avait un peu trop tendance à se manifester, et qui mettait en forme les phrases qu’elle n’osait pas prononcer à voix haute. Elle traversa la route, toujours derrière Kevin, et ils franchirent bientôt le seuil de l’immeuble. Comme toujours, une pancarte annonçait que l’ascenseur était hors d’usage ; étrangement, Marlene se sentit presque rassérénée devant ce signe de normalité.
Ils grimpèrent les marches et s’immobilisèrent à l’étage voulu. « Allez. », dit Kevin en insérant la clef dans la serrure. « Entrons dans l’Antre de Dracula !
-Kev, s’il te plait… Ce n’est pas drôle ! »
Le sourire de Kevin s’élargit devant la mine agacée de sa grande sœur. Il poussa vivement la porte pour l’écarter…et son sourire mourut sur ses lèvres  lorsqu’il réalisa qu’un désordre sans nom régnait dans le petit appartement de son père. Jason Barlow avait toujours été un modèle d’ordre et de propreté ; il ne laissait jamais traîner une assiette sale dans l’évier, classait ses livres par ordre alphabétique et pliait soigneusement ses chemises, qu’il rangeait toujours à la bonne place dans son armoire. Les chemises de travail à droite, les autres à gauche, et les tee-shirts au milieu. Ces petites manies avaient toujours été source de plaisanteries dans la famille, mais Jason ne les avait jamais délaissées…jusqu’à aujourd’hui.
« Bon sang ! » L’exclamation de Kevin s’était résumée à un murmure. Il était sidéré. Il fit quelques pas, comme pour vérifier que ce qu’il voyait n’était pas une hallucination. « Tu as vu ce bordel ? »
Marlene, si elle n’avait pas été elle-même abasourdie, aurait prié son cadet de surveiller son langage. Mais elle n’en fit rien, et cela pour une bonne raison : le terme employé par Kevin était celui qui convenait le mieux pour décrire les lieux.
Une véritable collection de canettes de bière encombrait encore la table basse, et quelques bouteilles s’étaient même égarées sur le canapé, et probablement en dessous. Des papiers et des restes de nourriture complétaient le tout…mais ce n’était pas encore le pire. Du linge sale traînait à terre, au milieu de vieux journaux chiffonnés ; des factures avaient été délaissées sur la table de la cuisine, à côté d’une multitude de couverts, d’assiettes et de verres encrassés. Des emballages en cellophane et des boîtes de conserve éventrées encerclaient la poubelle, dont le sac était surchargé et sûrement prêt à exploser.
Marlene hoqueta à ce spectacle et sortit immédiatement de la pièce, mais Kevin, lui, resta cloué sur place. Il n’avait rarement vu un capharnaüm pareil, et pourtant il n’avait jamais nourri une grande passion pour le rangement et le ménage.
« Y a pas à dire. », monologua-t-il dans un murmure. « Marlie a raison, Papa ne va pas fort. Pas fort du tout, même ! »
Un cri –un plutôt un glapissement assourdi par des pleurs– l’obligea à s’arracher à cette scène de désolation ; il se rua vers le salon, pour y découvrir sa sœur, effondrée devant la table basse. Elle était tombée à genoux, dans une position qui rappelait absurdement celle de la prière dominicale. De grosses larmes dévalaient le long de ses joues, et ses lèvres tremblaient.
« Marlie ? Quoi, qu’est-ce qui ne va pas ? »
Marlene voulut parler, mais aucun son ne sortit de sa gorge, et son effort se perdit dans un sanglot. En désespoir de cause, elle pointa un index en direction du plateau de la table basse. Kevin s’approcha et ne comprit tout d’abord pas ce qui avait bouleversé sa sœur à ce point. Puis ses yeux tombèrent sur une photographie, et il se pencha pour la récupérer. A première vue, c’était un cliché anodin. Il avait probablement été pris par un bon photographe, si on se référait à la qualité de l’image. Le regard de Kevin fut irrésistiblement attiré par un visage qu’il connaissait bien : c’était celui de Marlene.
Fiévreusement, Kevin ramassa les autres clichés, faisant tomber au passage les canettes de bière qui les dissimulaient à moitié. Il y en avait une vingtaine, et sur chacune on apercevait plus ou moins clairement les traits de sa sœur. Toutes ces photos semblaient avoir été prises dans la rue, à l’insu de la principale intéressée.
« C’est… C’est dément ! », articula-t-il.
C’était le seul adjectif qui lui semblait approprié. Marlene sanglotait toujours, mais elle parvint à relever la tête pour poser sur lui un regard implorant.
« S’il te plait, Kevin. Je veux partir d’ici. »
Kevin hésita, jeta un coup d’œil aux photos puis décréta qu’il n’avait plus envie de s’attarder dans le coin. Il jeta les clichés sur la table, et ils s’y étalèrent en vrac :
« D’accord, Génie. Viens, on rentre à la maison. »
Marlene acquiesça avec empressement et se remit maladroitement debout. Ses jambes parurent tout d’abord incapables de la porter, puis elle retrouva un semblant d’équilibre et se frotta les yeux pour effacer ses larmes. Kevin se dépêcha de verrouiller la porte, et ils ne tardèrent pas à se retrouver sur le chemin du retour. A aucun moment ils n’entamèrent une esquisse de conversation. Ils étaient encore trop ébranlés par ce qu’ils venaient de découvrir pour en trouver la force.

Le sourire d’Edgar Rush reflétait rarement une grande allégresse ; de par sa fonction, le directeur-adjoint se contentait généralement d’arborer une expression toute professionnelle, parfois agrémentée d’un soupçon de sympathie lorsque son humeur était au beau fixe. Ce qui n’était visiblement pas le cas cette fois-ci : le regard que Rush posa sur Patricia Hartling était impersonnel, de même que sa voix.
« J’ai lu votre rapport, agent Hartling. », lui dit-il en guise d’introduction.
Patricia ne broncha pas ; c’était la secrétaire de Rush qui lui avait passé un coup de fil pour lui signaler que son supérieur souhaitait s’entretenir avec elle. Le plus rapidement possible, avait-elle précisé. Patricia avait demandé à l’employée –une dénommée Gladys– si Everett Reams était convié à cette petite réunion, et la femme avait répondu que ce n’était pas le cas. Evan, s’il avait été vexé par cette attitude, n’en avait rien laissé paraître.
Les doigts de Rush pianotaient nerveusement sur la couverture cartonnée qui protégeait le rapport : « Je ne remets pas en doute votre travail, reprit-il après avoir laissé passer quelques secondes. Mais il faut avouer que certains points restent particulièrement obscurs…
-Je le reconnais, Monsieur. », répondit Hartling. « Mais il y a des questions auxquelles je ne parviens pas encore à répondre.
-Êtes-vous certaine d’avoir pris toutes les précautions nécessaires lorsque vous avez conduit cette enfant jusqu’à l’hypnotiseur ? »
Patricia fut estomaquée par cette interrogation. Rush ne voulait peut-être pas remettre en cause son travail, mais les questions qu’il posait auraient pu laisser envisager le contraire.
« J’en suis sûre, Monsieur. », affirma-t-elle.
« Alors comment expliquez-vous ce dérapage ? »
Dérapage. Patricia Hartling trouvait que ce mot sonnait bizarrement. Pouvait-on vraiment qualifier cette fusillade et cette attaque digne d’un commando de dérapage ?
Elle s’obligea à ne pas dévier son regard de celui du directeur-adjoint : « Je… Je pense qu’il y a une taupe dans notre service. », annonça-t-elle enfin.
C’était une phrase toute simple, mais elle avait eu beaucoup de mal à la prononcer.
Rush sursauta, comme si on venait de le titiller avec une aiguille. Ses yeux se plissèrent, ses sourcils se froncèrent, et l’ensemble de son visage parut se métamorphoser sous l’effet de la surprise et de la contrariété.
« Une taupe ? Vraiment ?
-Je ne vois que cette solution pour expliquer ce qui est survenu hier après-midi.
-Vous auriez très bien pu être suivis, malgré votre prudence…
-Nous ne l’étions pas. Je peux vous le certifier. »
Rush sembla un peu déstabilisé par cette réplique, et Patricia réalisa qu’elle avait fait preuve d’une agressivité trop marquée. Si elle commençait à se mettre sur la défensive, cela voudrait obligatoirement signifier aux yeux du directeur-adjoint qu’elle se savait en faute et qu’elle ne voulait pas le reconnaître.
« Et cet hypnotiseur, ce…Lowell Rubes ? Est-il vraiment digne de confiance ?
-Il a déjà travaillé pour nous à plusieurs reprises, Monsieur. », lui répondit Hartling, qui se sentait particulièrement agacée par cette batterie de questions. « Il s’est toujours montré loyal et discret ; de plus, il ignorait tout de nos motivations. Je lui avais seulement précisé que Kathy pouvait présenter une forme de résistance aux méthodes conventionnelles. Mais il va sans dire que je ne lui avais communiqué aucune autre information en lien avec le dossier.
-Evidemment, évidemment… » Les doigts de Rush dansaient toujours sur la couverture en carton, et Patricia avait de plus en plus de mal à supporter ce son répétitif. L’homme se racla la gorge avant de poursuivre, abordant un autre sujet : « D’après votre rapport, j’en ai déduit que cette séance d’hypnose ne vous a pas été d’un grand secours. L’enfant ne vous a rien appris de nouveau sur le compte d’Athena, n’est-ce pas ?
-Non, Monsieur. », admit Patricia.
« Pensiez-vous qu’elle réagirait aussi violemment à ce test ? », questionna encore Rush.
« Non.
-Vous n’aviez jamais envisagé cette hypothèse ? »
Brusquement, Patricia eut l’impression d’être retournée des années en arrière, alors qu’elle se trouvait encore en formation à Quantico. Elle avait cru que cette période ne se terminerait jamais ; elle se souvenait encore des cas pratiques qu’on leur faisait étudier et de l’interminable interrogatoire auquel on les soumettait afin de vérifier qu’ils n’avaient négligé aucun détail. La situation dans laquelle elle se trouvait maintenant n’était pas plus confortable.
« Comme je vous l’ai dit, je pensais que Kathy était susceptible de s’opposer à l’hypnose ; mais je n’avais pas prévu que cela pourrait aller si loin.
-Êtes-vous consciente des conséquences que cette malheureuse expérience aurait pu avoir si vous n’étiez pas parvenus à la neutraliser à temps ? »
La meilleure des options aurait encore été de répondre par l’affirmatif. Mais Patricia Hartling n’en fit rien. C’était peut-être suicidaire, mais elle ne voulait pas mentir en dramatisant la situation. Et elle voulait encore moins laisser croire à son supérieur qu’elle s’était montrée irresponsable.
« Je crois que Kathy ne nous aurait pas attaqués. », déclara-t-elle posément.
« Et d’où vous vient cette impression ? », s’enquit son interlocuteur, ne dissimulant pas son scepticisme.
« Je pense que ce n’était pas de nous qu’elle avait peur. », affirma Patricia. « D’après moi, c’était surtout ses souvenirs qui l’effrayaient.
-Qu’en pense l’agent Reams ?
-Il est de mon avis. », répondit-elle, tout en songeant intérieurement qu’il aurait été plus simple pour Rush de poser cette question à l’agent concerné.
Le directeur-adjoint se redressa dans son fauteuil en cuir et cessa enfin de tambouriner sur la surface cartonnée, pour le plus grand soulagement de Patricia :
« Il est temps d’être réaliste, agent Hartling : cette fillette ne nous aidera pas à remonter jusqu’aux individus qui nous intéressent. Nous avons monopolisé trop d’énergie pour la protéger, et cela ne nous a mené nulle part.
-Nous avons tout de même réussi à en apprendre davantage sur Johanna, la sœur de Kathy. Je crois que c’est elle qui a permis à Kathy d’échapper à Athena…
-Et vous pensez pouvoir faire quelque chose de ce renseignement ? »
Patricia hésita puis se résolut à secouer la tête : « Non, mais…
-Je vous avais dit que nous ne pourrions pas poursuivre éternellement la protection fédérale. Vous deviez réfléchir à un autre moyen d’assurer la défense de Kathy. L’avez-vous fait ? »
Lorsqu’elle avait été convoquée dans le bureau du directeur-adjoint, Hartling avait tout de suite pressenti que c’était précisément ce sujet qui allait intervenir dans la discussion. Ce qu’elle avait dit à Everett Reams était exact : elle avait recouru à l’hypnose en dernier recours, dans l’espoir d’arracher des bribes d’informations à Kathy. Mais l’expérience n’avait pas tourné en sa faveur ; elle avait joué sa dernière carte…et elle avait perdu.
Toujours installé dans son fauteuil, Rush avait réuni ses mains sous son menton et attendait une réponse. Patricia se prit soudain à regretter l’absence de son équipier ; elle ne s’était jamais sentie aussi embarrassée face à son supérieur.
« Avez-vous une solution à proposer, agent Hartling ? », répéta tranquillement Edgar Rush. « Nous avons utilisé beaucoup trop de ressources pour protéger cette enfant, et malgré cela, nous en sommes toujours au même point. Vous pensiez que la petite Kathy nous permettrait de remonter jusqu’à Athena, et je le croyais aussi. Mais nous avions tort tous les deux.
-Il faudrait peut-être lui donner plus de temps… »
Rush repoussa l’hypothèse d’un signe de tête :
« Nous lui en avons donné assez. Soit elle ne sait rien, soit elle est dans l’incapacité de nous confier ce que nous voulons entendre. D’une manière comme de l’autre, nous n’avons rien appris de satisfaisant. Et nous ne pouvons pas nous permettre de nous éterniser devant ce problème.
-Mais si la protection est levée, Athena n’aura aucun mal à la récupérer. Ils ont déjà réussi à remonter jusqu’à elle, alors que nous étions encore présents. Si nous supprimons ces mesures, nous leur simplifierons la tâche.
-J’en suis conscient. », avoua Rush. « Et c’est pour cela que je veux vous soumettre une idée : il faudrait que l’enfant quitte la ville le plus discrètement possible. Athena ne s’attend sûrement pas à ce que nous agissions de cette manière : cela pourrait les ralentir, et peut-être même leur faire perdre sa trace.
-Mais il faudrait que quelqu’un l’accompagne. », objecta Hartling.
« Je sais. », approuva Edgar Rush. « Et je pensais que ce rôle pourrait revenir à David Shelton et Lauren Walters. Ces deux personnes ont l’air très préoccupées par le bien-être de Kathy, n’est-ce pas ?
-Oui, en effet…mais…
-Cela nous permettrait de maintenir une forme de protection officieuse. », l’interrompit encore le directeur-adjoint. « Pour plus de sécurité, et jusqu’à ce que Athena soit hors d’état de nuire, il faudrait que Kathy évite de se fixer trop longuement à un endroit. Vous comprenez ce que je veux dire ?
-Oui, Monsieur. »
Patricia devait reconnaître que cette méthode avait effectivement une chance de brouiller les pistes ; c’était un compromis acceptable, et elle y aurait sûrement souscrit sans hésiter si les évènements de la veille ne s’étaient pas produits. Cependant, il n’y avait aucune autre alternative, et elle le savait parfaitement. Un sourire discret vint étirer les lèvres de Rush ; il semblait avoir deviné qu’elle ne protesterait pas plus longtemps.
« Pensez-vous qu’ils accepteraient ? », demanda-t-il encore.
« Il faut que je leur en parle. », répondit Hartling. « Quand lèverez-vous la protection ?
-Demain soir, au plus tard. », lui apprit-il avec détachement. « Essayez de faire vite. »
Patricia ne releva pas et referma bientôt la porte derrière elle. Elle resta un moment immobile, dans le couloir, sans arriver à comprendre pourquoi cet entretien l’avait autant troublée. Puis elle s’obligea à se ressaisir : ce n’était pas le moment de se laisser aller.
Everett Reams n’avait pas quitté le bureau, et Patricia le surprit une nouvelle fois en train d’écouter la bande magnétique qui retranscrivait la séance d’hypnose. Elle devina qu’il faisait plus cela pour s’occuper que dans l’espoir de découvrir un indice quelconque. Il stoppa l’enregistrement lorsqu’elle entra et la regarda allumer une cigarette.
« Quel est le verdict ? », demanda-t-il d’une voix qu’il voulait allègre.
« La protection cessera dès demain. », lui dit-elle. « Rush pense que ça ne servirait à rien de la maintenir plus longtemps.
-Et ce qui s’est passé hier ne l’a pas fait réfléchir aux conséquences de cette décision ?
-Si. Il m’a proposé une solution de remplacement… Il voudrait que Kathy quitte la ville.
-Seule ?
-Non. Avec Lauren Walters et David Shelton.
-ça pourrait marcher. », admit Everett. « Du moins dans un premier temps. »
Patricia acquiesça silencieusement, puis elle s’installa derrière son bureau et décrocha son téléphone. Il ne lui restait plus qu’à faire part de ce plan aux intéressés.

Il était approximativement quatorze heures lorsque David Shelton retrouva Lauren Walters devant le siège du FBI ; il ne manqua pas de remarquer ses traits fatigués, et elle sourit faiblement en surprenant son regard : « Je sais, je ne suis pas très présentable.
-Vous avez surtout l’air épuisée. », lui signala David. « Je croyais que vous alliez vous reposer ?
-J’ai essayé. », avoua-t-elle. « Mais je me posais trop de questions pour y parvenir. » Elle l’observa plus attentivement : « D’ailleurs, sans vouloir vous vexer, vous n’avez pas meilleure mine que moi. »
Ils franchirent les portes qui donnaient accès à l’intérieur du building et passèrent le portique de sécurité, avant d’emprunter un chemin qui leur était devenu familier.
« Est-ce que Patricia Hartling vous a dit pourquoi elle voulait nous voir ? », questionna David.
Lauren secoua la tête, garda le silence pendant une seconde puis avança : « Elle souhaite peut-être s’excuser. Ce serait la moindre des choses, après ce qui s’est passé hier. »
David fut nettement amusé par cette éventualité : « Je crois que la fatigue vous donne des illusions.
-Je crois aussi. », approuva Lauren, souriant à son tour.
L’ascenseur les libéra à l’étage voulu, et ils longèrent le corridor jusqu’au bureau de l’agent Hartling. La porte était grande ouverte ; Patricia Hartling était installée près de la fenêtre, une cigarette à moitié consumée à la main, tandis qu’Everett Reams pianotait sur le clavier de l’ordinateur. David nota qu’ils n’avaient pas l’air plus en forme que Lauren et lui. Patricia Hartling paraissait presque avoir perdu une partie de cette assurance qui pouvait la rendre si agaçante lorsqu’elle avait décidé d’avoir le dernier mot. Mais cela, manifestement, ne suffit pas à changer les sentiments que Lauren Walters nourrissait à son égard ; la psychologue refusa la poignée de main que Hartling lui offrait, et lorsqu’elle prit la parole, sa voix ne trahissait qu’un seul sentiment : l’impatience.
« De quoi vouliez-vous nous parler ? », demanda-t-elle.
Patricia Hartling ne se formalisa pas de cette attitude, ou bien elle ne voulut pas le montrer.
« La protection fédérale dont bénéficie Kathy cessera demain soir. », leur apprit-elle en écrasant vivement ce qui restait de sa cigarette dans un cendrier déjà plein à ras bord.
Lauren mit un moment avant de réaliser ce que cette nouvelle voulait signifier, mais David, lui, réagit immédiatement : « Qu’est-ce que ça veut dire ? Que vous allez supprimer toutes les mesures de sécurité pour faciliter le travail d’Athena ? Après ce qui s’est produit hier, je me serais plutôt attendu à ce que vous renforciez le dispositif.
-La décision ne vient pas de nous. », précisa Everett Reams, coupant court à la réplique de son équipière. « C’est le directeur-adjoint qui l’a prise. » Il jeta un coup d’œil à Patricia Hartling, juste pour vérifier si elle souhaitait ou non reprendre la parole. « Pour maintenir la protection en place, expliqua-t-il encore, il aurait fallu que l’hypnose nous permette de récolter de nouveaux renseignements. Et comme ça n’a pas été le cas…
-…il a décidé de sacrifier Kathy. » Lauren avait prononcé cette phrase d’une voix calme, mais il était évident qu’elle n’allait pas tarder à s’emporter. « Vous voulez que je vous dise ce que je crois ? », demanda-t-elle soudain. « Je crois que vous ne valez pas mieux que ceux que vous poursuivez.
-Nous n’avons pas le choix ! », objecta vigoureusement Hartling. « Vous pensez quoi ? Que c’est moi qui ai conseillé à Rush de prendre cette décision, peut-être ?
-Pourquoi pas ? Vous nous aviez dit que l’hypnose ne présentait aucun risque, si je me souviens bien. Mais c’était faux ; j’ai entendu ce que Lowell Rubes vous a dit, lorsque vous lui avez demandé d’utiliser le sérum sur Kathy. Et j’ai aussi parfaitement entendu ce que vous lui avez répondu.
-Est-ce que vous étiez là, aussi, quand nous avons commencé à nous faire canarder ? », aboya Hartling. « Je vous signale que si nous n’étions pas intervenus, Athena aurait largement eu le temps de récupérer Kathy et de disparaître avec elle ! »
Par chance, Lauren ne trouva rien à répliquer ; elle était trop exténuée pour poursuivre cette dispute qui, de toute manière, n’aurait fait que les écarter du vrai problème. Ce fut d’ailleurs David Shelton qui recentra la conversation : « Bien. Alors la protection va cesser. Et ensuite ? Que va-t-il arriver à Kathy ? Qui va s’occuper d’elle ?
-C’est justement pour aborder cet aspect du problème que je vous ai appelés. », confessa Patricia, qui était également parvenue à retrouver son calme. « Le directeur-adjoint pense qu’il serait préférable que Kathy quitte San Francisco. »
Lauren eut l’impression que le souffle allait lui manquer, et ce sentiment s’intensifia lorsqu’Everett Reams poursuivit à la suite de sa collègue : « D’une certaine façon, cela pourrait être effectivement souhaitable. », approuva-t-il. « Ce qui est arrivé hier nous a montré que même notre dispositif de sécurité n’était pas infaillible… Athena a manifestement beaucoup de pouvoir dans le secteur.
-Vous voulez dire qu’il y aurait eu des fuites de votre côté ? », demanda David.
Patricia et Evan échangèrent un regard, mais Hartling n’admit rien.
« C’est une éventualité. », reconnut finalement Everett.
« Mais si Kathy n’est plus en sécurité dans cette ville, où le sera-t-elle ? », interrogea Lauren.
« En fait, développa Hartling, l’idéal serait qu’elle ne passe que peu de temps au même endroit, pour empêcher Athena de la repérer trop facilement.
-Et qui veillerait sur elle ? », questionna David.
« Le directeur-adjoint a pensé que vous accepteriez peut-être de l’accompagner. », leur apprit Patricia. Elle dévisagea David, puis reporta son attention sur Lauren : « Et pour être franche, je suppose que ce serait effectivement la meilleure solution. Mais vous devez être conscients de tout ce que cela implique : si vous acceptez, il vous faudra quitter la ville et laisser tous ceux que vous connaissez derrière vous. Vous ne pourrez pas non plus rester plus de trois semaines au même endroit ; la plupart du temps, vous devrez vous faire connaître sous une fausse identité. Et une fois que votre choix sera fait, vous ne pourrez plus revenir en arrière.
-C’est d’accord. »
Patricia Hartling et Everett Reams eurent un mouvement de surprise lorsque Lauren prononça ces quelques syllabes lourdes de signification. Même David parut étonné par cette conclusion si rapide, et Lauren le remarqua aussitôt : « J’ai promis à Kathy que je ne l’abandonnerai pas. », lui rappela-t-elle comme pour se justifier. « Et c’est ce que je compte faire. »
Elle était déterminée à ne pas revenir sur ce choix, et David le comprit aisément. Il reporta son attention sur Hartling et Reams, conscient qu’ils attendaient sa réponse :
« Je serai aussi du voyage. », décida-t-il. « Après tout, je suis resté trop longtemps en Californie ; il est temps que je me promène un peu !
-Vous n’êtes pas obligé. », intervint Lauren.
« Je sais. », lui répondit-il. « Mais je viens quand même. Sauf si cette perspective vous semble trop effrayante, bien sûr ! », ajouta-t-il en souriant.
Lauren lui retourna son sourire : en réalité, elle avait redouté qu’il ne réponde autre chose.
« Tout est arrangé, dans ce cas ! », annonça Everett.
Hartling sembla du même avis : « Vous pouvez déjà boucler vos valises. », leur conseilla-t-elle. « Le départ ne tardera pas. Nous allons régler les derniers détails ; je vous rappellerai lorsque ce sera terminé. », acheva-t-elle avant de sortir rapidement de la pièce.
« Kathy va être ravie ! », remarqua David, tandis qu’il quittait les locaux du FBI en compagnie de Lauren. « Elle ne sera plus enfermée entre quatre murs ; ça lui fera sûrement beaucoup de bien. »
Lauren approuva ; elle était persuadée d’avoir pris la bonne décision, et cette certitude suffisait à atténuer son appréhension. L’avenir s’annonçait incertain, mais elle était désormais prête à l’affronter. Pour Kathy.

FIN DE LA SAISON 1

À SUIVRE…