DECOUVERTES

Saison 2 - épisode 2

par Miranda Wolf
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On aurait pu se croire sur un champ de bataille, et d’une certaine manière, c’était peut-être le cas. Les gravats fumants et les pans de murs effondrés rendaient la scène apocalyptique, et les sirènes des ambulances ne faisaient que renforcer cette impression. Personne ne paraissait s’intéresser aux décombres, cependant. Les secouristes s’activaient autour d’une civière sur laquelle se trouvait Jason Barlow. Il avait perdu une telle quantité de sang que Patricia Hartling s’étonnait qu’il soit encore vivant ; elle était d’ailleurs convaincue qu’il ne pourrait pas en réchapper, en dépit des soins que lui prodiguaient les médecins. Après avoir fourni son aide à Athena, Barlow était devenu l’une de leurs victimes.
Hartling s’écarta afin de libérer le passage, et les brancardiers hissèrent la civière dans l’ambulance, suivis de près par David Shelton. Le policier lui adressa un bref regard, et elle comprit qu’il pressentait la même chose qu’elle. Il ne prononça pas un mot et se contenta de grimper dans le véhicule. Un secouriste ferma les portes, et l’ambulance s’éloigna à toute allure, dans un nuage de poussières. Le silence s’installa de nouveau, comme si tout était véritablement terminé. Comme s’il n’y avait plus rien à faire.
Il n’existait pas de mots assez forts pour décrire ce que Patricia ressentait vraiment ; de la colère, probablement, mais pas uniquement. De la fatigue, surtout. Et autre chose, un sentiment encore plus insupportable que le reste. Quel nom lui donner ? Culpabilité ? Rancœur ? Elle n’en savait rien, et ça lui importait peu, en fin de compte. C’était là, c’était réel, et c’était douloureux. Le tumulte provoqué par l’explosion résonnait toujours à ses oreilles, et elle avait l’impression qu’il ne s’atténuerait jamais tout à fait. L’odeur âcre de la fumée contaminait encore l’atmosphère, rendant l’air difficilement respirable. Elle ferma brièvement les yeux, comme si elle espérait, par ce simple geste, chasser toute la lassitude qui l’habitait. Mais elle n’y trouva aucun réconfort. Hartling considéra une dernière fois ce qui subsistait des bâtiments, puis elle s’arracha à cette contemplation sinistre. Le temps des explications était venu.
Elle n’eut aucun mal à localiser Everett Reams. Il s’était posté quelques mètres plus loin, probablement pour échapper aux émanations, et il paraissait aussi atterré qu’elle, sinon davantage. Mais elle choisit de ne pas y prêter attention, tout comme elle fit abstraction de l’énorme ecchymose qui partait de la joue droite d’Evan pour s’arrêter à proximité de sa mâchoire. Ils échangèrent un regard, pour mieux se préparer à l’inévitable confrontation qui s’annonçait.
« Vous êtes blessée. », remarqua Everett en désignant la large éraflure qui recouvrait le bras de sa coéquipière. « Vous devriez…
-Gardez vos conseils pour vous. », l’interrompit Patricia. « Ce sont des explications que je veux, et pas autre chose. Et puis, franchement, vous ne trouvez pas que vous auriez dû vous inquiétez plus tôt ? Vous saviez depuis le début qu’Athena chercherait à intervenir ; je crois même que c’est ce que vous espériez, non ? Et vous avez gardé ça pour vous, vous n’avez averti personne et...
-Ca n’aurait rien changé. », répondit tranquillement Evan.
Et ce calme ne parvint qu’à accroître l’énervement de Patricia.
« Qu’est-ce que vous en savez ? », aboya-t-elle. « Vous lisez l’avenir, peut-être ? On aurait pu se faire tuer, est-ce que vous l’avez seulement réalisé ? »
Ces mots réveillèrent en elle le souvenir de cette aiguille qui s’était plantée dans son bras, et la panique qui l’avait envahie à ce spectacle faillit s’infiltrer en elle une nouvelle fois. Elle parvint pourtant à la repousser ; sa colère était bien plus forte que la peur qu’elle avait éprouvée à cet instant.
« Dites-moi pour qui vous travaillez. », reprit-elle. « Qui vous a chargé de me surveiller ?
-Ce n’était pas spécialement après vous que j’en avais… », objecta Everett.
« Qui ? », répéta-t-elle, un ton au-dessus.
Reams poussa un soupir et tenta de soutenir le regard chargé de fureur de sa partenaire. Il n’y parvint pas. « Les affaires internes. », déclara-t-il finalement. « Ce sont eux qui m’ont envoyé. »
Patricia accusa le choc en silence, et il trouva cette absence de réaction presque inquiétante.
« Vous aviez raison, poursuivit-il, je n’ai pas atterri dans votre enquête par hasard. Washington se pose des questions quant à la manière dont se déroule l’enquête visant à démanteler Athena ; la création d’une cellule spécialisée aurait dû accélérer les choses, mais ça n’a pas été le cas, et ça a intrigué pas mal de personnes en haut lieu. C’est devenu encore plus évident lorsque Kathy est apparue dans l’histoire. Certains éléments, certains incidents nous ont clairement laissé supposer qu’il y avait des fuites au sein même du Bureau. D’où mon intervention…
-J’étais suspecte ? C’est pour ça que vous ne m’avez rien dit ? »
En dépit de la situation et de l’animosité évidente de son interlocutrice, Evan se permit un sourire :
« En théorie, toutes les personnes ayant un rapport plus ou moins direct avec l’enquête devaient être considérées comme suspectes. Mais il m’a fallu moins de cinq minutes pour comprendre que vous ne pouviez pas être notre taupe… Vous avez un peu trop de caractère pour ça.
-Alors pourquoi ne pas m’avoir avertie plus tôt ? »
Le sourire d’Everett s’effaça aussi rapidement qu’il était apparu :
« J’avais des directives, et je m’y suis tenu. C’est aussi simple que ça. Et puis, essayez de vous imaginer ce qui serait arrivé si je vous avais prévenue, et si le désastre auquel nous venons d’assister s’était produit ? Mes supérieurs sont très attachés aux théories : à l’heure actuelle, vous seriez en première position dans la liste des meilleurs suspects de l’année. »
Patricia Hartling n’apprécia pas l’argument, et elle haussa encore le ton, sans se soucier de sa migraine, qui s’intensifiait de minute en minute : « Et vous vous attendez peut-être à ce que je vous remercie ? Vous m’avez menée en bateau depuis le début, et vous voudriez que je vous en sois reconnaissante ?
-Croyez-le ou non, mais j’aurais préféré vous dire la vérité. L’espionnage ne fait décidément pas partie de mes activités favorites ; je ne mentais pas lorsque je vous ai dit ça. Mais je devais attendre d’avoir identifié le coupable avant de vous mettre dans la confidence ; et il me fallait une preuve tangible.
-J’espère que celle que vous venez d’avoir vous suffit.
-Les choses n’auraient pas dû se dérouler de cette façon. », reconnut Reams. « Nous pensions avoir sécurisé le périmètre, et une équipe était prête à intervenir en cas de problème. J’ignore ce qui s’est passé, mais je compte bien le savoir…
-Je me fiche de savoir ce qui s’est passé. », rétorqua vivement Patricia. « Ce qui m’importe, c’est le résultat, et il est loin d’être brillant. Kathy et Lauren Walters sont entre les mains d’Athena, deux civils ont été tués, sans parler de Barlow, qui ne s’en tirera sûrement pas, et nous nous retrouvons quasiment à la case départ.
-Et si je vous avais tout exposé depuis le début, qu’est-ce que ça aurait changé ? »
Hartling ne répondit pas ; évidemment, cela n’aurait peut-être rien modifié, mais elle ne voulait pas le reconnaître. Malgré la complexité de l’enquête, elle avait toujours eu l’impression de maîtriser une partie de la situation. La présence de Kathy avait conforté ce sentiment, et elle avait espéré que la fillette lui permettrait de remonter jusqu’au groupuscule lui-même. Mais ce qui venait de se produire lui prouvait clairement qu’elle s’était trompée. Elle avait perdu le contrôle, peut-être même ne l’avait-elle jamais eu.
« Ecoutez, reprit Everett, vous devriez vraiment aller à l’hôpital, au moins pour être sûre que tous les effets du produit qu’ils vous ont injecté ont disparu. Ça ne nous servira à rien de revenir sur ce qui vient d’arriver. » Elle ne protesta pas, et il crut durant un moment que sa colère était retombée. « Vous voulez que je vous conduise à l’hôpital ?
-Non, merci. », rétorqua-t-elle sèchement, et Evan comprit immédiatement qu’il s’était trompé, et que cette accalmie apparente n’était que le signe d’un nouvel ouragan. « Je me passerai de votre compagnie. Si vous voulez vraiment m’aider, contentez-vous de m’oublier, d’accord ? A partir d’aujourd’hui, notre collaboration est terminée, c’est bien clair ? Et si jamais je vous retrouve sur mon chemin… »
Elle n’acheva pas sa phrase et se contenta de lui tourner brusquement le dos, pour prendre la direction de la voiture, qui se trouvait garée quelques mètres plus loin. Everett dut courir pour la rattraper, mais lorsqu’il arriva à sa hauteur, elle avait déjà pris place derrière le volant et s’apprêtait à refermer la portière.
« Patricia, j’ignore ce que vous comptez faire mais je ne pense pas que ce soit une bonne idée. »
Elle ne fit aucun cas de sa remarque et claqua violemment la portière, qu’elle s’empressa de verrouiller. Evan contourna le véhicule pour se positionner devant le capot, dans l’espoir de parvenir à la retenir : « Vous pourriez au moins écouter ce que j’ai à vous dire ! », lui cria-t-il en essayant de couvrir le bruit du moteur qui venait de se mettre en marche. « Vous n’avez aucune idée des risques que vous prenez ! »
Patricia Hartling desserra le frein à main, et l’automobile s’élança en avant, forçant Everett à reculer précipitamment pour éviter d’être écrasé. Il tenta bien de courir après la voiture, mais c’était dérisoire, et il abandonna presque immédiatement. En moins d’une minute, la Ford disparut de son champ de vision, et il se retrouva seul au milieu des débris. Sans aucun autre moyen de transport.
Il soupira avant de récupérer son téléphone cellulaire, pour appeler un taxi. Cette journée avait mal commencé, et quelque chose lui disait que ça n’irait pas en s’améliorant.

Lorsqu’elle gara la voiture sur le parking souterrain du FBI, Patricia Hartling réalisa que les embouteillages lui avaient probablement évité une contravention pour excès de vitesse. Si les routes avaient été plus dégagées, elle n’aurait certainement pas hésité à dépasser les limitations autorisées, tant elle était pressée d’arriver à destination. La solution lui était apparue subitement, sous la forme d’un nom, et elle avait décidé de ne pas perdre davantage de temps pour la mettre en application. Rush. Everett Reams lui avait clairement suggéré que c’était de lui que venaient les fuites, et il ne pouvait qu’avoir raison, même si elle s’était tout d’abord opposée à cette idée. Edgar Rush avait été informé du plan qui devait permettre à Kathy de quitter la ville en toute discrétion. C’était même lui qui avait abordé cette éventualité en premier. Tout comme il avait eu connaissance de ses intentions, lorsqu’elle avait programmé la séance d’hypnose. Rush était la taupe. Et elle comptait bien le lui faire avouer.
Patricia ne prêta aucune attention aux regards étonnés que lui adressèrent ses collègues lorsqu’ils remarquèrent ses vêtements poussiéreux, les multiples griffures qui avaient entamé sa peau et l’écorchure qui lui avait entaillé l’avant-bras. Quelques murmures l’accompagnèrent, mais personne n’osa lui poser directement la question. Lorsque l’ascenseur la libéra à l’étage voulu, elle se dirigea tout d’abord vers son bureau, pour y récupérer un tube d’aspirine. Elle avala deux cachets coup sur coup, faillit remettre le tube à sa place, puis y renonça et jugea plus prudent de le garder sur elle. Elle le rangea dans sa poche et sortit de la pièce, pour reprendre l’ascenseur. Elle appuya sur la touche qui menait au tout dernier étage du building, et les portes s’ouvrirent sur un couloir désert. Patricia parcourut d’un pas décidé les quelques mètres qui la séparaient du bureau d’Edgar Rush, et elle en franchit le seuil sans attendre d’y être invitée. L’heure n’était plus aux politesses.
Hartling s’aperçut à peine de la présence de la secrétaire, une femme aux joues rondes et à l’air revêche qui se leva d’un bond pour protester contre cette intrusion. Ses yeux s’écarquillèrent, et son teint vira à l’écarlate lorsqu’elle devina que Patricia avait l’intention d’entrer dans le bureau d’Edgar Rush, sans même s’annoncer.
« Mais attendez ! », cria-t-elle d’une petite voix perçante. « Où est-ce que vous allez comme ça ? Vous n’avez pas le droit… »
Trop tard. Hartling ne s’était pas détournée de son objectif, et elle venait d’abaisser la poignée de la porte qui séparait la salle en deux. Rush n’était pas là. Son grand fauteuil en cuir noir trônait derrière le bureau impeccablement rangé. Patricia s’approcha, ayant vaguement l’impression qu’il manquait quelque chose, sans parvenir à définir ce que c’était. Elle contourna le meuble, alors que Gladys Robinson, la fidèle secrétaire du directeur-adjoint, se précipitait vers elle d’un air outré.
« Agent Hartling, vous n’avez pas le droit… ! », invectiva-t-elle, le visage plus rouge que jamais.
Patricia examina attentivement le bureau, et elle finit par identifier l’objet manquant. Il y avait toujours eu un cadre, positionné à côté du téléphone. Elle avait déjà eu l’occasion de voir la photographie qui s’y trouvait exposée. C’était celle d’une femme élégante, d’une cinquantaine d’années, aux cheveux d’un blond vénitien qui n’avait rien de très naturel. La femme de Rush, probablement.
La photo avait disparu. Et le cadre également.
« Où est-il parti ? », questionna brusquement Hartling.
Et cette interrogation redoubla l’indignation de Gladys : « Je n’ai pas à vous répondre. », décréta-t-elle. « Votre comportement est scandaleux ; vous pouvez être sûre que je m’en plaindrai ! Monsieur Rush aura connaissance de votre attitude, et…
-Dites-moi où il est. », répéta Patricia, et sa question se transforma instantanément en injonction, ce qui ne plut pas davantage à la secrétaire.
« Sortez de ce bureau ! », commanda Gladys. « Vous n’avez rien à y faire ! »
Son interlocutrice ne bougea pas.
« Il est rentré chez lui ? C’est ça ?
-Si vous ne sortez pas tout de suite de cette pièce…
-Donnez-moi son adresse. »
Gladys cligna des yeux, et son exaspération se mua en un ahurissement total :
« Pardon ?
-J’ai besoin de savoir où il habite.
-Je regrette. », répondit sèchement la femme. « Je n’ai pas à vous donner cette information.
-Vous n’avez donc rien compris ? Votre patron n’a pas l’intention de revenir ! », hurla Patricia en assénant un coup de poing au bureau, ce qui fit sursauter Gladys. « Il est parti. Définitivement. »
Une lueur de doute apparut dans le regard de la femme, mais elle ne demeura pas longtemps.
« J’ignore à quel jeu vous jouez, agent Hartling, mais je vous assure que…
-Très bien. » Patricia la bouscula au passage et regagna le secrétariat. « Puisque vous ne voulez pas me la donner, je vais devoir la trouver par moi-même. »
Elle commença par feuilleter les dossiers qui se trouvaient posés sur le bureau, projetant les documents derrière elle après les avoir rapidement survolés. Puis elle ouvrit vivement le premier tiroir du meuble, en explora le contenu et le balança par terre sans plus de délicatesse, ce qui arracha un cri de détresse à Gladys Robinson.
« Arrêtez ! Mais qu’est-ce que vous faites ? »
Elle répéta le même scénario pour le second tiroir, qui ne contenait que des stylos, deux agrafeuses et plusieurs autres bricoles du même acabit. Tout ce matériel se retrouva dispersé au sol.
« Qu’est-ce qui vous prend !? », glapit la secrétaire. « Vous êtes devenue folle ? »
Le troisième tiroir s’avéra aussi inintéressant que les précédents, et Patricia se tourna vers Gladys :
« Alors ? Où habite-t-il ? »
Gladys entrouvrit la bouche puis la referma aussi sec.
Hartling focalisa son attention sur une armoire en métal, disposée dans un angle. Une clef se trouvait encastrée dans la serrure ; Gladys traversa le bureau au pas de course et voulut se positionner devant l’armoire, pour en empêcher l’accès. Patricia fut plus rapide qu’elle et ouvrit les portes, pour découvrir deux rangées exclusivement occupées par des dossiers suspendus. La troisième étagère ne contenait que des chemises en carton vides et des ramettes de papier. La quatrième tablette, en revanche…
« Ne touchez pas à ça ! », glapit Gladys, alors que Patricia s’agenouillait pour récupérer un classeur sur lequel on avait apposé une étiquette.
« Registre du personnel. », déchiffra-t-elle à voix haute. « Vous voyez, finalement, je n’ai pas eu besoin de votre aide. », lança-t-elle à la secrétaire mortifiée.
Le classeur contenait de nombreuses feuilles, présentées sous forme de listing. Les noms, les prénoms et les adresses de tous les agents du Bureau s’y trouvaient consignés, mais le renseignement qu’elle recherchait figurait en première page. Hartling arracha le feuillet et remit le registre entre les mains de Gladys Robinson, avant de prendre le chemin de la sortie.
« Navrée pour le dérangement. », laissa-t-elle échapper avant de regagner le couloir.

Lorsque le taxi qu’Everett Reams avait appelé arriva enfin, il s’était écoulé quarante-cinq minutes depuis le départ précipité de Patricia Hartling. Evan prit place dans le véhicule et fut mollement salué par le chauffeur, un vieux barbu qui ressemblait presque à un hippie, avec sa chemise à fleurs et l’étrange collier qui se balançait autour de son cou. Il donna l’adresse voulue, et le véhicule se remit en route, sans trop d’empressement.
« Le retard, c’est pas de ma faute. », lui certifia le chauffeur. « Y a eu un accident sur la 101. Un sacré carton. », développa-t-il en hochant la tête d’un air entendu.
Evan sentit immédiatement son sang se glacer ; ils avaient emprunté l’autoroute 101 pour rallier l’aéroclub, et c’était également cette route que devaient prendre les renforts qui auraient dû les couvrir.
« Quel genre d’accident ? », demanda-t-il en essayant de conserver un ton détaché.
Le gros barbu secoua ses épaules : « Je sais pas trop. J’ai pas vu grand-chose. Y a du feu, c’est peut-être un camion-citerne qui s’est retourné. Faut dire qu’ils roulent souvent comme des malades. »
Manifestement, la vitesse n’était pas le fort de ce chauffeur de taxi, et Evan n’eut pas besoin d’attendre longtemps pour s’en rendre compte. Accident ou pas, il aurait été en retard de la même manière.
« Est-ce que toutes les voies sont bloquées ? », questionna-t-il encore.
« Non. », répondit le chauffeur tout en piochant un caramel dans la boîte qui se trouvait coincée contre le pare-brise. « Mais y a un sacré bouchon !
-Conduisez-moi là-bas. », décréta-t-il soudain.
Le barbu se retourna pour lui jeter un regard étonné : « Y a deux minutes vous vouliez aller…
-Je sais. J’ai changé d’avis.
-Bon. C’est vous le boss. », commenta le chauffeur.
Ils rejoignirent rapidement l’autoroute et ne tardèrent pas à tomber sur le bouchon qu’avait mentionné le taxi. La circulation était encore possible sur l’une des voies, mais l’autre avait été totalement bloquée. Un barrage avait été dressé à la hâte, et deux policiers étaient en poste à proximité. Ce n’était pas vraiment l’accident en lui-même qui avait causé cet embouteillage, mais plutôt la curiosité morbide des conducteurs, qui réduisaient volontairement leur allure pour mieux profiter du spectacle.
Plusieurs voitures étaient impliquées dans la collision, mais il était impossible d’en définir le nombre exact. Certaines étaient totalement morcelées, d’autres s’étaient encastrées les unes dans les autres, formant une étrange sculpture à l’aspect lugubre. D’un fourgon blanc accidenté, il ne restait plus qu’une carcasse carbonisée. Le véhicule gisait sur le toit, ses roues absurdement tournées vers le ciel. Everett parvint à distinguer un motif sur un morceau de tôle, un dessin qui paraissait représenter une machine à laver. Le fourgon banalisé dans lequel se trouvaient les renforts portait précisément les couleurs d’une blanchisserie.
« Arrêtez-vous. », commanda-t-il brusquement au conducteur du taxi.
Le barbu jeta un autre coup d’œil sceptique dans le rétroviseur :
« Je peux pas faire ça. », opposa-t-il. « Je veux pas provoquer un autre accident ! »
L’objection était valable, et Evan n’eut pas de mal à se décider ; il tira un billet de vingt dollars de son portefeuille et le tendit au barbu, qui l’attrapa machinalement.
« Gardez la monnaie. », lui lança Everett, avant d’ouvrir la portière pour descendre de la voiture.
Cette attitude attira immédiatement l’attention d’un policier en faction, qui accourut pour venir à sa rencontre.
« Remontez en voiture ! », ordonna l’officier. « Il n’y a rien à voir !
-Je suis persuadé du contraire. », répondit calmement l’intéressé. Il présenta son badge et sa carte à l’agent, avant que ce dernier ne reprenne la parole : « Agent Reams, FBI. Que s’est-il passé ?
-Nous ne le savons pas exactement. », confessa le policier. « Il semblerait que l’accident ait été provoqué par…une explosion. Un réservoir défectueux, peut-être.
-Quand est-ce arrivé ?
-Il y a environ deux heures.
-Est-ce qu’il y a des rescapés ? »
Everett se doutait bien que cette question était inutile ; il suffisait d’observer l’état des véhicules accidentés pour deviner la gravité du bilan.
L’agent secoua négativement la tête et confirma ce qu’il pensait déjà : « Non, aucun.
-Où est votre supérieur ? », s’enquit Everett. L’officier désigna d’un geste un homme en civil qui se trouvait non loin de là, un téléphone portable collé à l’oreille. Reams le remercia brièvement et se dirigea vers l’inspecteur, déterminé à obtenir le plus de renseignements possible sur cet accident qui, il en était sûr, n’en était pas vraiment un.

Il n’aurait pas su dire pourquoi il avait grimpé dans l’ambulance aux côtés de Jason Barlow ; il n’avait pas pris la peine d’y réfléchir et avait simplement agi par instinct. Par habitude. Jason avait longtemps été son collègue, son partenaire, et ce genre de choses ne s’oublie jamais complètement. Bien sûr, il avait basculé du mauvais côté, mais il avait essayé de se racheter, et il n’avait pas hésité pour cela à mettre sa propre existence en danger. Il allait peut-être en mourir. C’était plus que probable, même. Il allait mourir pour avoir voulu sortir du piège qu’on avait refermé sur lui.
Assis sur une chaise inconfortable dans le couloir des Urgences, David Shelton essayait de remettre de l’ordre dans ses idées et dans ses souvenirs. Le produit qu’on lui avait administré avait cessé de faire effet sur un plan physique, mais ses pensées demeuraient toujours embrouillées, et il ne savait pas trop si c’était encore lié à cette substance, ou bien si c’était simplement un contrecoup rattaché à ce qui venait de se produire. A ce qu’il n’avait pas su éviter.
Il aurait été certainement plus utile ailleurs que dans cet hôpital, mais il ne voulait pas abandonner Jason, pas après ce qu’il avait fait pour lui sauver la vie. Ce n’était peut-être qu’une excuse, destinée à repousser le poids terrible de la réalité, mais il n’avait pas envie de s’appesantir sur le sujet. Il allait rester jusqu’à ce que l’opération soit finie. Jusqu’à ce que tout soit fini.
Les minutes passèrent sans qu’il en ait conscience, se métamorphosant doucement en heures. Puis un homme vint vers lui ; sa blouse verte et le masque en tissu qu’il tenait à la main ne laissaient aucun doute quant à sa fonction. David se leva, résigné à entendre ce qu’on allait sûrement lui annoncer.
« Comment va-t-il ? », demanda-t-il.
« Nous avons réussi à le stabiliser. » lui répondit le chirurgien. « Nous avons extrait la balle, mais elle a endommagé de nombreux organes, et il a perdu beaucoup de sang… Nous allons le faire admettre en soins intensifs.
-A-t-il une chance de s’en sortir ? »
Le chirurgien eut l’air indécis : « Pour être franc, c’est déjà miraculeux qu’il ait tenu le coup jusqu’ici. Pour l’heure, je préfère réserver mon diagnostic.
-Alors il faut attendre ?
-Oui. C’est tout ce que nous pouvons faire pour le moment. Je suis désolé. »
Le médecin s’éloigna et disparut derrière les doubles portes qui menaient au bloc. David demeura tout d’abord immobile, sans vraiment savoir si les nouvelles qu’il venait d’entendre le rassuraient ou non. Il n’avait perçu aucun optimisme dans les paroles du chirurgien, ce qui devait signifier que le sort de Jason ne dépendait plus de la médecine mais plutôt du destin. Une telle pensée n’avait rien de rassurant.
Il décida d’aller prendre l’air, conscient que sa présence dans ce couloir ne rimait à rien. Il avait presque atteint la sortie lorsqu’il la vit. Elle lui tournait le dos, mais il n’eut aucun mal à la reconnaître, et lorsqu’il entendit sa voix –bizarrement éraillée, chargée d’une émotion mal contenue– il sut qu’il ne s’était pas trompé.
« Quelqu’un m’a appelée. », expliquait-elle à l’infirmière qui se tenait derrière le guichet. « On m’a dit que mon père avait été conduit ici. »
L’infirmière lui demanda le nom de son père, qu’elle fournit aussitôt.
« Barlow. Jason Barlow. Je ne sais pas ce qu’il a, on ne m’a rien dit, mais… »
Elle tourna la tête à cet instant, par hasard, et ses yeux rencontrèrent ceux de David. Marlene Barlow oublia instantanément l’infirmière, mais elle demeura figée, comme pétrifiée. Ce n’est qu’à ce moment que David réalisa qu’elle ressemblait terriblement à son père ; la douleur qui se lisait sur son visage rendait cette similitude encore plus évidente.
Avant même qu’elle ne la formule, David entrevit la question qu’elle allait lui poser. Il eut brusquement envie de continuer sa route, pour ne pas avoir à affronter plus longuement le regard rempli d’angoisse et de chagrin de Marlene. Au lieu de cela, il fit quatre pas dans sa direction, sans pourtant réussir à la regarder en face.
« Qu’est-ce qui s’est passé ? », demanda-t-elle d’une voix fluette, une voix de petite fille perdue qui lui rappela presque celle de Kathy, lorsqu’elle lui avait confié qu’elle n’avait plus de maison.
Il faillit lui répondre qu’il n’en savait rien, puis il se ravisa. Il pouvait au moins lui dévoiler une partie de la vérité, sans être forcé de lui mentir totalement.
« Marlene, ton père… » Il avait annoncé des décès à de nombreuses reprises, et c’était un des côtés de son travail qu’il détestait le plus. Cependant, annoncer la mort d’un inconnu à sa famille n’était rien, comparé à ce qu’il allait devoir apprendre à la fille de son ancien équipier. Il prit une profonde inspiration avant de se lancer : « Il y a eu une fusillade. Ton père a été touché par une balle… »
Marlene ne cria pas, comme il s’y était attendu. Elle ne gémit pas non plus, et elle se contenta de plaquer une main contre sa bouche, alors que les larmes commençaient déjà à envahir ses joues.
« Il a été opéré. », poursuivit David. « Son état s’est stabilisé et…
-Comment s’est arrivé ? »
Il ne s’était pas préparé à cette question. Il avait pensé que Marlene aurait voulu se renseigner sur l’état de santé de son père, et cette interrogation le prit au dépourvu. Il avait perçu une inflexion particulière dans la phrase qu’avait prononcée la jeune fille. Ce n’était pas seulement de la peur, ou même du désespoir. Il y avait également un soupçon de colère dans sa voix.
« Il n’était pas en service. », reprit Marlene. « C’était son jour de congé. Je le sais, parce que j’ai essayé de l’appeler ce matin. Comme il ne répondait pas sur son portable, j’ai téléphoné au commissariat. Ils m’ont dit qu’il avait pris sa journée. Comment a-t-il pu se faire tirer dessus, s’il était en congé ? », questionna-t-elle avec véhémence. « Et vous ? Vous étiez avec lui, n’est-ce pas ? Vous savez ce qui s’est passé. Vous m’avez dit que vous ne pouviez rien me raconter, que c’était à lui de le faire…mais maintenant, vous devez m’expliquer ! S’il vous plait ! »
David secoua la tête, incapable de dissimuler son malaise : « Tout ce qu’il a fait, il l’a fait uniquement dans le but de vous protéger, toi et ta famille. », lui dit-il simplement avant de se détourner d’elle.
« C’est trop simple ! », hurla l’adolescente en se plantant devant lui. « J’ai le droit de savoir ce qui est arrivé ! Mon père va peut-être mourir, et ce sera de votre faute ! »
David n’essaya pas de démentir cette accusation, et lorsqu’il se dirigea vers les portes qui conduisaient à la sortie, sa jeune interlocutrice ne songea pas à le suivre. Il ne se retourna pas, incapable d’affronter le regard meurtri de Marlene Barlow. Il arrêta un taxi et se glissa sur la banquette arrière, résigné à faire ce que le chirurgien lui avait dit. Attendre. Il n’y avait pas d’autre solution.
Il faillit rentrer chez lui, puis il indiqua au chauffeur l’adresse du Bureau Fédéral. Il était peut-être trop tard pour Jason, mais il était encore en mesure d’aider Kathy. Et Lauren. Du moins, c’était ce qu’il espérait.

Selon toute évidence, Edgar Rush ne manquait pas de goût. La maison qu’il occupait aurait pu amplement mériter le titre de manoir, avec sa majestueuse façade victorienne et ses couleurs éclatantes. Elle était située dans le quartier de Nob Hill, l’un des endroits les plus cotés de San Francisco, ce qui ne gâchait rien à sa magnificence. Pourtant, Patricia Hartling ne prit pas la peine de contempler les lieux ; elle vérifia qu’elle se trouvait bien à la bonne adresse et gara sa voiture en double file, avant de traverser précipitamment la route, sans trop se soucier de la circulation. Un conducteur klaxonna furieusement lorsqu’il dut freiner pour la laisser passer, mais elle ne s’en soucia pas. Ses préoccupations étaient ailleurs.
Plusieurs véhicules étaient garés devant la maison, sans qu’elle puisse déterminer si l’un d’eux appartenait au directeur-adjoint. Elle actionna la sonnette, par trois fois, mais elle n’obtint aucune réponse. Elle s’y était attendue, et pourtant elle hésita sur la suite à donner à son plan. Elle redescendit les quelques marches qui menaient au perron et entreprit de regarder par une fenêtre. Les rideaux entravaient quelque peu sa vision, mais elle parvint à distinguer une partie de la pièce, probablement le salon. Tout semblait normal…à l’exception d’un détail. Une valise trônait au beau milieu de la table, encore ouverte. Patricia sentit un mince filet d’espoir la parcourir : elle n’était pas arrivée trop tard. Rush n’avait pas encore eu le temps de partir.
Elle se dirigea à nouveau vers la porte et posa la main sur la poignée en fer forgé, sans trop y croire. Un déclic se produisit pourtant, et la porte s’entrebâilla silencieusement. Patricia franchit le seuil en s’efforçant de ne pas faire trop de bruit, ce qui n’était pas évident. Le carrelage qui recouvrait le sol amplifiait le son provoqué par le claquement de ses talons, et il aurait fallu être sourd pour ne pas l’entendre. Pourtant, cela ne parut alarmer personne, et Hartling finit par trouver cette quiétude suspecte. Elle faillit rebrousser chemin, et elle songea même, durant une seconde fugitive, à appeler Everett Reams. Puis sa fierté reprit le dessus –de même que la colère qu’elle avait éprouvée lorsqu’elle avait découvert les véritables raisons de la présence de Reams dans son équipe–, et elle renonça à ce projet. Au lieu de faire marche arrière, elle poursuivit donc son exploration, sans trop savoir ce qu’elle cherchait, et sans avoir la moindre idée de ce qu’elle risquait de découvrir.

« Bon sang, mais répondez ! »
Everett Reams secoua furieusement son téléphone portable, comme si ce geste brutal avait une chance de produire l’effet escompté. Mais bien évidemment, le cellulaire ne céda pas aux imprécations de son propriétaire, et Reams fut obligé d’abandonner.
C’était la troisième fois qu’il essayait de joindre Patricia Hartling, mais elle s’obstinait visiblement à ne pas répondre. Toutes ses tentatives n’avaient eu que le même résultat : il avait échoué sur la messagerie, et une voix électronique lui avait alors demandé de laisser un message après le bip sonore, chose qu’il n’avait pas faite.
D’une certaine façon, Everett parvenait à comprendre la réaction de sa collègue ; il ne s’était pas attendu à ce qu’elle accueille ses aveux avec le sourire. Mais même dans ses pires prévisions, il n’avait pas pensé qu’elle risquait de réagir aussi violemment. Cela était probablement dû aux circonstances qui l’avaient amenée à découvrir la vérité ; c’était vrai, le plan avait tourné au désastre, et ça n’était rien de le dire. Avait-elle raison de prétendre qu’ils auraient pu éviter la catastrophe, s’il lui avait révélé ses intentions et l’objectif qu’il poursuivait ? Il ne le pensait pas, mais il ne pouvait pas non plus en être sûr. Cependant, ce n’était pas cela qui le préoccupait le plus.
Il avait furtivement espéré que Patricia Hartling aurait rejoint le FBI, mais il s’avéra que ce n’était pas le cas. Du moins, elle ne se trouvait pas dans leur bureau ; il interrogea les quelques collègues qu’il croisa, mais aucun d’eux ne lui fut d’une grande utilité. Où pouvait-elle être partie ? Et dans quel but ? Evan essaya d’y réfléchir, passa plusieurs options en revue…et fut saisi d’une brusque inspiration.
Patricia avait appris dans la même journée qu’Edgar Rush était à la solde d’Athena et que lui-même n’avait pas pris part à son enquête par hasard. Elle avait obtenu de sa part les réponses qu’elle avait exigées, et il était fort possible qu’elle cherche à faire de même avec Rush. Et cette possibilité ne fut pas pour tranquilliser Evan, qui décida aussitôt de vérifier son hypothèse.
Moins de deux minutes plus tard, l’ascenseur le déposa au dernier étage de l’immeuble, et il poussa la porte sur laquelle se lisait le nom du directeur-adjoint. Il n’alla pas plus loin, impressionné par le spectacle qui s’étendait devant lui : on aurait pu croire qu’un cyclone avait dévasté le secrétariat. Il y avait des papiers partout, et lorsque les feuilles ne recouvraient pas la moquette, c’était pour être remplacées par des crayons, des trombones ou des agrafes. Everett fit finalement quelques pas et entra dans la pièce, écrasant au passage une cartouche d’encre.
« C’est une manie ! », s’exclama une voix aiguë derrière lui. « Vous n’avez donc plus une once de savoir-vivre, dans ce service ? »
Evan se retrouva devant la principale occupante des lieux ; il ne se souvenait plus de son nom, mais il savait que c’était la secrétaire attitrée d’Edgar Rush, et il remarqua immédiatement qu’elle était furieuse, voire même outrée. Il aurait d’ailleurs été difficile de l’ignorer : le visage de la grosse femme était d’un rouge pivoine, tant et si bien qu’on aurait pu croire que c’était sa couleur naturelle.
« Excusez-moi… » Everett décida de ne pas trop la contrarier. Il désigna la porte qui menait au bureau de Rush : elle était grande ouverte. « Je suppose qu’il est sorti ? », fit-il en accompagnant sa remarque d’un sourire embarrassé qui ne suffit pas à apaiser la secrétaire.
« Oui, il est absent pour la journée. », rétorqua-t-elle avec vivacité.
« Bien… Alors je repasserai demain. », déclara Evan. Il fit mine de vouloir sortir, puis il se retourna pour considérer à nouveau le désordre qui régnait dans la pièce. L’auteur de cette pagaille devait avoir de l’énergie à revendre…ou de la rage à extérioriser. Everett considéra à nouveau la secrétaire : « Est-ce que vous auriez vu l’agent Hartling, récemment ? »
Cette banale interrogation fit à la brave femme l’effet d’un choc électrique. Ses poings se crispèrent, et son teint s’empourpra davantage encore, ce qui aurait dû être impossible : « Cette aliénée ? Pour l’avoir vue, ça, je l’ai vue ! Et je vous assure que ça n’en restera pas là, ah ça non ! Lorsque Monsieur Rush reviendra, je…
-Est-ce que vous savez où elle est partie ?
-Elle peut aller au Diable si ça lui chante ! », rétorqua brusquement la grosse femme, et Everett sut qu’elle le pensait sincèrement. Il n’insista pas ; il connaissait déjà la réponse à la question qu’il venait de poser. C’était évident. Il laissa donc Gladys à ses invectives et retourna sur ses pas, pour pénétrer dans le bureau du directeur-adjoint. La secrétaire glapit derrière lui, comme un animal blessé, mais il ne s’en soucia pas et s’installa dans le fauteuil de Rush, face à l’ordinateur.
« Mais c’est insensé ! », gémit la femme, tandis qu’il mettait en route la machine. « Avez-vous donc tous perdu l’esprit ? Monsieur Rush en sera informé, je vous assure, et si vous…
-Si j’étais à votre place, commenta Everett, je chercherais dès maintenant un autre job. Votre patron ne reviendra probablement pas. Ni demain, ni après-demain. »
Cela suffit à couper court à toutes les objections de la secrétaire, qui se contenta de le dévisager, bouche bée. Evan se désintéressa de son sort et reporta son attention sur l’ordinateur, qui venait de se connecter au réseau et lui demandait un mot de passe. Il tapa son code personnel, ainsi que son numéro de matricule, et l’écran disparut pour céder la place à la page d’accueil. Il avait obtenu les accréditations nécessaires pour consulter les fichiers du personnel, et il n’eut aucune difficulté à trouver ce qu’il souhaitait. Il griffonna l’adresse sur un post-it, éteignit le poste et quitta la pièce en courant, laissant derrière lui une Gladys Robinson plus que déconcertée.
Il ne lui fallut que cinq minutes pour rejoindre sa voiture, mais il ne démarra pas tout de suite et fit une ultime tentative. Il récupéra son téléphone portable et pressa la touche bis, sans trop y croire. A l’autre bout du fil, personne ne lui répondit.

Même si elle l’avait voulu, Patricia Hartling n’aurait pas pu décrocher son téléphone, et cela pour une bonne raison : elle l’avait laissé dans sa voiture. Ce n’était d’ailleurs pas la seule chose qu’elle avait oubliée : lorsqu’elle voulut dégainer son arme, elle réalisa qu’elle n’en avait plus. Elle avait perdu la sienne dans le hangar de l’aéroclub, mais dans la précipitation, elle ne s’en était pas aperçue. Elle avait eu d’autres soucis, et elle avait surtout agi avec trop d’empressement pour tenir compte de ce détail.
Hartling se trouvait maintenant dans la pièce qui faisait office de salon, et elle n’avait encore perçu aucune menace. Mais ce silence pesant ne lui plaisait pas du tout. Elle s’arrêta à proximité de la valise, qu’on avait abandonnée sur la table sans même prendre la peine de la fermer. Elle n’était qu’à moitié remplie ; on y avait jeté en vrac des vêtements disparates…ainsi qu’une photographie. Patricia s’en saisit pour vérifier son impression : c’était celle qui aurait normalement dû se trouver sur le bureau de Rush. Un beau portrait, certainement l’œuvre d’un photographe professionnel.
Un cling retentit brusquement, et elle lâcha le cliché, qui alla s’échouer sur le carrelage. Elle n’était plus seule. Elle ne l’avait même jamais été. Patricia remarqua une cheminée, qui ne devait remplir qu’une fonction purement ornementale. Un tisonnier se trouvait accroché au mur, pour mieux parfaire le décor, et Hartling traversa la pièce pour s’en emparer. C’était beaucoup moins efficace qu’une arme à feu, mais c’était toujours mieux que rien.
Le silence s’était à nouveau abattu sur la maison, mais elle ne s’y fia pas et se remit à marcher, quittant le salon pour traverser la cuisine, spacieuse et bien équipée. Tout était à sa place, si impeccablement rangé qu’on aurait pu croire que la demeure était inoccupée depuis plusieurs semaines. Hartling ne s’y attarda pas et se retrouva devant un escalier en colimaçon. Il y avait peu de luminosité à cet endroit, mais elle ne songea pas à activer l’interrupteur. Elle commença à s’y engager, une main sur la rampe, l’autre brandissant toujours le tisonnier. Rien à signaler. L’étage semblait aussi désert que le reste de l’habitation, et elle s’arrêta sur le palier, ne sachant pas si elle devait se sentir soulagée par ce calme apparent. Elle reprit son inspection et ne trouva effectivement rien d’anormal dans les deux premières pièces. Il n’y avait rien dans la buanderie, et rien dans la salle de bain. Rien, à part une trousse de toilette, posée en équilibre sur le lavabo.
Patricia sortit de la pièce et s’orienta vers la troisième porte, laissée entrouverte. Elle ne franchit pas immédiatement le seuil de la chambre et se contenta d’examiner brièvement l’endroit. Pas de désordre apparent, à part une pile de vêtements posée sur le lit. Elle s’avança néanmoins, et c’est alors qu’elle le vit : elle n’entraperçut tout d’abord qu’un bout de tissu noir, qu’elle parvient à identifier en s’en approchant. Un gant en cuir. Et dans ce gant, il y avait une main. Hartling contourna le lit et se retrouva devant un cadavre ; elle avait tout de suite su qu’il était mort, en partie à cause de l’énorme flaque de sang qui l’entourait, donnant à la moquette couleur sable une teinte corail. L’homme portait une combinaison sombre et était allongé sur le ventre ; son dos était troué en deux endroits. Patricia s’accroupit à côté du corps et entreprit de le retourner ; le cadavre était encore chaud, signe du caractère récent des événements qui avaient entraînés sa mort. Son visage était protégé par une cagoule, et seuls ses yeux étaient visibles. Plongée dans son examen, Hartling n’entendit pas le bruit que fit la porte du placard mural lorsqu’elle s’ouvrit, cédant le passage à une haute silhouette. La moquette amortit les pas de l’individu, et si elle n’avait pas tourné la tête à cet instant, Patricia n’aurait jamais eu conscience de cette présence. Elle se releva vivement, récupérant du même coup le tisonnier qu’elle avait déposé à proximité du cadavre, et son adversaire fit un pas en arrière.
« Les mains en l’air ! », ordonna-t-elle.
Edgar Rush –car c’était bien lui– marqua un temps d’arrêt, et elle crut qu’il allait obtempérer sans discuter. Le directeur-adjoint ne semblait pas au mieux de sa forme, avec ses cheveux ébouriffés et son costume chiffonné. Patricia remarqua la tache sombre qui s’étendait sur le pantalon de Rush, au niveau de la cuisse. Il avait visiblement été blessé dans la bataille, et même s’il s’efforçait de contenir sa souffrance, il ne faisait nul doute que sa blessure devait être douloureuse.
Mais au lieu de faire ce qu’elle lui avait demandé, Rush plongea la main sous son veston et en ressortit une arme de petit calibre, qui devait avoir appartenue à l’agresseur qu’il était parvenu à neutraliser. Patricia réalisa alors que la situation était ridicule : son tisonnier ne pourrait rien contre un pistolet, et si Rush décidait de tirer, elle n’aurait aucune chance de lui échapper.
L’homme dut percevoir son raisonnement, car un sourire grimaçant apparut sur son visage fatigué.
« Ne bougez pas, et je n’aurai aucune raison de vous tuer. », déclara-t-il en commençant à reculer en direction de la porte.
« Je sais que vous êtes avec eux. », rétorqua Patricia. Et elle constata avec effroi que sa voix n’était pas aussi ferme qu’elle l’aurait voulu. « Les affaires internes sont au courant. Vous n’avez pas la moindre chance de vous en sortir.
-Croyez-vous vraiment que ça m’inquiète ? », lui demanda Rush. Il était maintenant tout près de la porte, mais le canon de son arme était toujours pointé vers elle. « J’ai terminé ce que j’avais à faire ; mon rôle dans cette histoire s’arrête là, et vous feriez mieux de l’accepter. » Il marqua une pause, jeta un coup d’œil derrière lui, comme pour s’assurer que la voie était dégagée, puis reprit : « Voulez-vous que je vous donne un conseil, agent Hartling ?
-Allez en Enfer. », répliqua Patricia.
Rush ignora la remarque : « Tirez un trait sur tout ça. », lui recommanda-t-il. « Vous êtes brillante, votre carrière pourrait être longue, si vous consentiez à quelques sacrifices. »
Il abaissa son arme et disparut sans rien ajouter ; Hartling l’entendit qui commençait à descendre l’escalier d’un pas lourd et incertain, et elle se rua alors à sa suite, le tisonnier à la main, à défaut d’avoir une autre arme à sa disposition. Rush était parvenu à la moitié des marches, et sa jambe blessée le ralentissait considérablement, mais cela n’avait en rien émoussé ses réflexes. Il se plaqua contre le mur, alors que Patricia se jetait déjà sur lui. Elle avait prévu de le déstabiliser en lui assénant un coup de tisonnier, mais l’outil rata sa cible, et Rush lui empoigna le bras pour la forcer à lâcher son arme improvisée. Le tisonnier lui glissa des mains, et elle essaya de lutter pour ne pas tomber. Mais les marches étaient étroites, et Rush faisait preuve d’une force dont elle ne l’aurait jamais cru capable. Il la poussa violemment contre la cloison, et une douleur sourde l’envahit lorsque sa tête rencontra le mur. Elle essaya de conserver l’équilibre, alors que Rush reprenait laborieusement sa course, laissant une trace sanglante derrière lui, mais elle rata une marche et bascula en avant, dégringolant les huit marches qui la séparaient du rez-de-chaussée. Son crâne heurta le carrelage, la douleur parut s’amplifier, et elle s’évanouit, tandis que, plus loin, la porte d’entrée se refermait sur Edgar Rush.

Lorsqu’elle revint à elle, elle n’osa tout d’abord pas bouger, par peur de ne pas en être capable. Puis elle perçut un bruit, lointain et proche à la fois, et elle s’obligea à réagir. Elle entreprit de se remettre debout, mais une douleur effroyable se diffusa dans sa tête, l’obligeant à rester agenouillée par terre. Durant quelques secondes, le monde parut tourner autour d’elle, et elle crut qu’elle allait à nouveau sombrer dans l’inconscience. Enfin, ce manège cessa, et elle réussit à se relever. Elle ramassa le tisonnier, qui gisait quelques mètres plus loin, au pied de l’escalier. Le bruit qu’elle avait entendu semblait se rapprocher, lentement mais sûrement. C’était un bruit discret, le bruit de quelqu’un qui essaie de ne pas se faire remarquer. Rush avait peut-être décidé qu’il valait mieux, en fin de compte, l’éliminer définitivement de la partie…
Elle se hissa sur la première marche de l’escalier, tandis que les pas se faisaient plus proches. Il y eut un temps d’arrêt, comme si l’inconnu se doutait de la menace qui le guettait, puis il se remit à marcher. Une ombre se découpa sur le sol, alors que Hartling brandissait le tisonnier au-dessus de sa tête. Elle n’était pas certaine d’avoir assez de forces pour réussir à assommer son adversaire, mais elle n’avait guère le choix.
Une silhouette apparut dans l’encadrement de la porte, et Patricia abattit la tige métallique sur le nouveau venu, mais ce dernier parvint à éviter l’impact de justesse et pointa un revolver dans sa direction. Malgré elle, Hartling se sentit soulagée lorsqu’elle reconnut l’intrus ; Everett Reams, quant à lui, mit une seconde avant de se remettre de sa surprise, et il replaça son arme dans son holster tandis que sa collègue se débarrassait du tisonnier.
« J’avais deviné que vous ne seriez pas ravie de me voir, commenta-t-il, mais de là à essayer de m’assommer… Vous pouvez me dire ce qui vous a pris ? », demanda-t-il encore après l’avoir brièvement dévisagée. « Vous savez, je vais finir par penser que vous êtes suicidaire. »
Elle ignora ce qu’il venait de lui dire et fit comme s’il ne lui avait jamais parlé.
« J’ai failli l’avoir. », déclara-t-elle seulement. « Il est blessé, et il y a un cadavre à l’étage. Sûrement un tueur envoyé par Athena. Il faut diffuser son signalement, avec un peu de chance on…
-Vous en avez assez fait pour aujourd’hui. », l’interrompit Everett. « Vous en avez même assez fait pour le restant de l’année et du millénaire. Je pensais que vous connaissiez vos adversaires ; vous êtes certainement la mieux placée pour savoir de quoi est capable Athena, et au lieu de faire attention, vous allez vous jeter directement dans la gueule du loup ! Je sais que votre fierté en a pris un coup, j’arrive parfaitement à le concevoir, mais ce n’est pas une raison pour jouer les kamikazes.
-Je n’ai pas besoin de vous pour me dire ce que je dois faire. », rétorqua Patricia, et le simple fait de prendre la parole suffit à réveiller sa migraine.
« Nous sommes dans le même camp. », lui rappela Everett. « Vous ne vous en êtes pas encore aperçue ? » Elle ne riposta pas, et il décida de ne pas trop insister sur le sujet. « Je vous raccompagne. », décréta-t-il. « Vous récupérerez votre voiture plus tard. »
Contre toute attente, Patricia ne songea même pas à protester. Elle n’avait pas envie de déclencher une nouvelle dispute qui ne les aurait menés nulle part, et elle ne se sentait effectivement pas capable de prendre le volant. Elle sortit donc de la maison sans ajouter un mot et prit place dans le véhicule, mais son collègue ne la rejoignit pas tout de suite. Elle le vit composer un numéro sur son téléphone portable et l’observa tandis qu’il conversait avec son interlocuteur. Enfin, il raccrocha et s’installa derrière le volant.
« Une équipe va venir inspecter la maison. », lui apprit-il. « Ils trouveront peut-être des indices. Vous avez parlé d’un cadavre ? »
Elle acquiesça, et cela déclencha un nouveau feu d’artifice dans sa tête : « Je suppose qu’il était chargé d’éliminer Rush. Si nous parvenions à découvrir qui il était et d’où il venait, ça pourrait nous mener vers une nouvelle piste. »
Evan esquissa un sourire, ce qui n’échappa pas à sa compagne : « Quoi ? », demanda-t-elle.
« Vous avez dit nous. », fit-il remarquer en tournant la clef de contact.
« Façon de parler. », déclara-t-elle en retour.
Il ne rajouta rien, mais son sourire ne disparut pas tout à fait, et le véhicule ne tarda pas à reprendre sa place dans la circulation. Durant tout le trajet, Patricia Hartling essaya de chasser de sa mémoire le conseil d’Edgar Rush. Tirez un trait sur tout ça, lui avait-il dit. Mais était-ce réellement un conseil ? N’avait-elle senti la menace qui se dégageait de cette recommandation cynique ? Quoi que ce fut, avertissement ou pas, elle n’avait pas l’intention d’obéir. D’abord parce qu’Edgar Rush avait cessé d’être son supérieur hiérarchique lorsqu’il avait choisi de rejoindre la cause d’Athena. Ensuite…parce que c’était impossible. Tout bêtement.

À SUIVRE…