SURVIE
Saison 2 - épisode 3
par Miranda Wolf
oddproduction@hotmail.com
Lorsqu’elle rouvrit péniblement les yeux, Lauren Walters ne vit tout d’abord qu’un visage. Celui d’une petite fille, brune, qui la regardait avec gravité, ses longs cheveux réunis en une lourde queue de cheval. Les contours de ce visage étaient flous, presque fantomatiques, et Lauren tendit la main pour en vérifier la réalité : « Sara ? », murmura-t-elle tandis que ses doigts effleuraient la peau fraîche de la fillette. « Sara ? C’est toi ?
-Non. », répondit une minuscule voix tremblante. « Je suis Kathy. Je ne m’appelle pas Sara. »
Le visage devint plus distinct, et Lauren revint instantanément dans l’instant présent. La fillette brune céda la place à une enfant aux cheveux blonds, une enfant que se prénommait effectivement Kathy. Evidemment, ce n’était pas Sara. Cela faisait deux ans que Sara était morte ; comment avait-elle pu à ce point mélanger le passé et le présent ? Qu’est-ce qui avait pu provoquer ce moment d’égarement ? Et où se trouvaient-elles ? Que s’était-il passé ?
Pendant une affreuse seconde, Lauren ne se souvint plus de rien. Puis les choses se remirent progressivement à leur place, et la mémoire lui revint. L’avion. Kathy qui se cramponnait à sa main. Sa tentative pour prendre l’arme d’un des deux gorilles chargés de les surveiller. La déflagration qui avait percé la carlingue de l’appareil. Les hurlements terrifiés de Kathy. Les siens, également. Et cette impression de chute qui n’en finissait pas. La douleur, aussi. Cette affreuse douleur contre laquelle elle s’était efforcée de lutter, mais qui l’avait finalement plongée dans une inconscience presque réconfortante.
L’avion s’était crashé. Voilà ce qui était arrivé. Lauren ferma brièvement les yeux, mais Kathy la secoua doucement en sanglotant : « S’il te plait. Réveille-toi ! Ne te rendors pas ! Reste avec moi ! »
La jeune femme posa sa main sur celle de la petite : « ça va aller, Kathy. J’ai juste besoin de me reposer. Je suis fatiguée.
-Non ! », cria Kathy, et ce hurlement de désespoir parut se répéter interminablement, rebondissant contre les flancs déchirés du petit avion de tourisme. « Tu ne peux pas me laisser ! S’il te plait ! » Lauren sentit vaguement que la fillette tentait de la forcer à se remettre debout, et elle ne fit tout d’abord rien pour l’aider. Ce n’est que lorsqu’elle trouva à nouveau la force d’ouvrir les yeux qu’elle comprit ce qui paniquait tant Kathy. Et ce qui aurait dû l’alarmer, elle. Elles se trouvaient encore dans l’avion. Et elles n’étaient pas seules. Les deux inconnus qui les avaient tenues en respect durant tout le trajet étaient là, également. Et où donc auraient-ils pu être ? se demanda-t-elle intérieurement.
Laborieusement, Lauren entreprit de s’asseoir, et la douleur revint immédiatement à la charge, si forte qu’elle crut qu’elle allait à nouveau s’évanouir. S’il n’y avait pas eu Kathy, si elle n’avait pas perçu l’affolement dans sa voix, et si elle n’avait pas vu les larmes couler abondamment sur ses joues, elle n’aurait peut-être pas cherché à lutter contre ce malaise. Mais Kathy était là, et elle comptait sur elle. Elle ne pouvait pas renoncer, simplement parce qu’elle avait trop mal, ou parce qu’elle en avait assez.
« Tu as très mal ? », questionna la fillette, et Lauren secoua la tête pour démentir, tout en pressentant que Kathy ne s’y tromperait pas.
« Non. Ça va. Je vais bien. Et toi ? Tu n’es pas blessée ?
-Un peu là. », fit-elle en désignant son avant-bras gauche, sur lequel se dessinait déjà une ecchymose d’une taille remarquable. « Mais je ne sens presque rien. »
Par chance, Kathy avait toujours sa ceinture au moment du choc, et c’était probablement à cela qu’elle devait le fait de ne pas être blessée. Lauren bénit rapidement le Ciel, tout en se maudissant elle-même. Elle n’avait pas imaginé un seul instant que sa tentative ne ferait qu’empirer les choses ; lorsqu’elle s’était rendue compte que l’attention de leurs geôliers était retombée, elle avait essayé de dérober l’arme que l’un d’eux portait à la ceinture. Il avait réagi alors que ses doigts venaient seulement d’entrer en contact avec la crosse ; il avait voulu la repousser, mais elle était parvenue à s’emparer du revolver, et l’autre avait essayé de le lui reprendre. Elle l’avait chassé d’un coup de pied, et il était tombé, mais son collègue était venu à la rescousse, et le coup était parti alors qu’elle se débattait pour conserver la propriété de l’arme. Elle supposait que l’impact avait provoqué une dépressurisation, qui avait elle-même entraîné la chute de l’avion. À moins que la balle n’ait touché une partie du moteur. Ce qui était certain, en revanche, et ce dont elle était sûre, c’était que son initiative n’avait rien arrangé du tout. L’appareil s’était écrasé, elle était blessée, et…quoi ? Que devait-elle faire ? Que pouvait-elle faire pour écarter Kathy du danger qui la menaçait toujours ?
Lorsqu’elle parvint à se remettre complètement debout, Lauren eut l’impression d’évoluer sur un sol instable, presque marécageux. Puis elle comprit que c’était ses jambes qui refusaient de la porter. Elle les y obligea pourtant, prenant appui sur les sièges voisins pour conserver son équilibre. Les deux hommes qui avaient composé leur escorte personnelle ne bougeaient pas. Pour le moment. L’un d’eux ne remuerait d’ailleurs jamais plus, si elle s’en fiait à l’angle bizarre que formait son cou. Il devait s’être rompu les vertèbres en rencontrant trop violemment la paroi de l’avion. L’autre respirait encore, en revanche ; son arme, celle que Lauren avait voulu récupérer et qui avait provoqué ce désastre, traînait encore à ses côtés, à une vingtaine de centimètres de sa main.
La psychologue voulut se baisser pour la ramasser, mais la souffrance déferla de nouveau, et sa vision s’obscurcit, comme si un voile noir venait de tomber devant elle.
« Ramasse le revolver, Kathy. », demanda-t-elle. « Doucement. Tiens-le par le canon. »
La fillette hocha la tête et obtempéra sans discuter ; ses petits doigts se refermèrent autour du canon de l’arme, et elle la présenta religieusement à Lauren, qui la récupéra en essayant de ne pas trop trembler. Elle considéra d’abord l’arme, puis l’homme encore inanimé. Un homme à la solde d’Athena. Un tueur, pour ainsi dire. Qui n’hésiterait probablement pas à l’abattre lorsqu’il reviendrait à lui. Car c’était Kathy qu’ils voulaient. Elle n’était que…qu’un supplément, peut-être. Un surplus dont Athena pouvait très bien se passer. Mais elle avait encore le moyen d’éliminer ce danger. C’était assez simple. Rapide, aussi. Il suffisait de le vouloir.
Lauren réunit ses deux mains autour de la crosse du revolver et brandit l’arme devant elle, le canon braqué vers l’homme évanoui. Elle posa un doigt sur la gâchette, mais les tremblements qui agitaient ses bras s’intensifièrent aussitôt, comme si ses muscles cherchaient à protester et à dénoncer l’acte qu’elle s’apprêtait à commettre. Une voix lui répétait en esprit qu’elle n’avait pas le choix, qu’il fallait qu’elle presse la détente pour avoir une chance de s’en sortir. Tuer ou être tuée… Devenir la coupable ou la victime. Pénalement, on aurait appelé ça de la légitime défense, mais celui qu’elle voulait abattre n’était pas en état de réagir, alors l’était-ce réellement ? N’était-ce pas simplement un meurtre ? Un homicide volontaire, comme on disait dans les séries policières ?
Lentement, elle abaissa son arme et la laissa lui glisser des mains, espérant secrètement qu’elle n’aurait pas à regretter la décision qu’elle venait de prendre. Lorsqu’elle se tourna à nouveau vers Kathy, elle eut du mal à déchiffrer l’expression qui se reflétait sur ses traits.
« Viens, il faut qu’on sorte de cet avion. », lui dit-elle seulement, d’une voix si posée qu’elle en fut la première surprise.
La fillette observa tour à tour le revolver abandonné sur le sol et l’homme inanimé, avant de hocher vaguement la tête et d’accrocher sa main à celle de Lauren. La porte avait été ébranlée par l’impact, et elle ne résista pas bien longtemps ; elle s’ouvrit sur un paysage verdoyant. Des arbres s’étendaient tout autour de l’avion, seulement côtoyés par des herbes folles et des fleurs sauvages. Kathy passa la première et tint fermement le bras de Lauren pour l’aider à avancer ; l’appareil ressemblait désormais à un puzzle volant. Une aile avait été projetée quelques mètres plus loin et s’était accrochée dans les branches d’un bouleau, formant une étrange guirlande. La queue ne s’était pas totalement détachée du corps de l’appareil, mais on distinguait une large fissure qui indiquait que c’était un miracle. Découper en suivant les pointillés, songea absurdement Lauren, et elle faillit presque en rire.
Elles s’éloignèrent de la carcasse, ne cherchant pas à savoir ce qu’était devenu le pilote, et elles ne prirent pas la peine de choisir une direction. A quoi bon ? Tous les chemins se ressemblaient. D’ailleurs, il n’y avait pas de chemins, ce qui réglait la question. Kathy avançait droit devant elle, sans une hésitation, sans un mot, et Lauren la suivit ainsi durant quelques minutes, vingt peut-être, avant de se laisser choir au pied d’un arbre. Sa respiration lui paraissait de plus en plus pénible, et chaque bouffée d’air qui entrait semblait lui déchirer les poumons. Elle n’était pas médecin, mais elle savait que sa blessure était sérieuse et nécessitait des soins. Et elle sentait également qu’il lui serait difficile d’aller plus loin. De nouveau, l’envie de céder à la fatigue revenait, plus virulente encore que précédemment. Dormir, ou simplement fermer les yeux, et attendre. Rien de plus.
« Debout ! », la supplia Kathy. « S’il te plait !
-Je ne peux pas, Kathy. », murmura-t-elle, et la fillette lâcha sa main pour se laisser tomber à ses côtés. Maladroitement, Lauren passa un bras autour des épaules de la petite, qui s’effondra en pleurant contre son épaule. « Je suis désolée. », ajouta-t-elle en lui caressant les cheveux.
Kathy se détacha d’elle, le visage ruisselant de larmes : « Peut-être que tu iras mieux après. Quand tu te seras bien reposée. », déclara-t-elle, les yeux pleins d’espoir.
Lauren sut cependant qu’elle n’y croyait pas vraiment, mais qu’elle se raccrochait à cette hypothèse pour ne pas sombrer dans le désespoir.
« Je ne crois pas. », lui dit-elle doucement. « Mais il ne faut pas que tu t’arrêtes, d’accord ? Je veux que tu continues à marcher et que tu t’éloignes de l’avion.
-Non. », protesta Kathy, et elle secoua la tête pour mieux exprimer son opposition. « Je ne veux pas partir toute seule ! Je veux rester avec toi !
-Kathy, je…
-Je ne veux pas ! », répéta sa jeune interlocutrice.
Il y avait autant de chagrin que de colère dans ce cri. Lauren faillit lui répondre que parfois, on ne faisait pas forcément ce qu’on voulait, puis elle y renonça. Elle comprenait cette attitude, et peut-être même bien que c’était ce genre de réaction qu’elle avait espéré. La perspective de se retrouver seule dans cette immense forêt, avec la douleur pour seule compagnie, n’était pas très engageante.
« D’accord. », concéda-t-elle dans un soupir. « On va rester ici, toutes les deux, pendant une heure ou deux. Mais après…
-Tu iras mieux ! », affirma Kathy.
Cette fois-ci, Lauren ne trouva pas le courage de démentir. Articuler une seule syllabe semblait être au-dessus de ses forces. Et elle ne souhaitait pas anéantir cette petite lueur d’espoir qui faisait briller les yeux encore humides de la fillette. Parce que, quelque part, l’espoir de Kathy était aussi le sien.
Il avait bien essayé de la convaincre de rentrer chez elle, au moins pour se reposer durant une heure ou deux, mais Patricia Hartling avait décliné l’invitation. Sans animosité, cependant. Sa lassitude paraissait avoir quelque peu atténué sa mauvaise humeur, et Everett Reams ne savait pas trop s’il devait s’en réjouir ou s’en inquiéter.
Lorsqu’il franchit à nouveau le seuil du bureau qu’il partageait avec elle, sa collègue se trouvait toujours assise derrière son bureau, une cigarette éteinte à la main. Elle n’avait pas prononcé un seul mot depuis leur retour, mais Evan entreprit pourtant de la tirer de ce mutisme. Il posa devant elle un flacon de désinfectant, quelques morceaux de coton et un large rouleau de gaze encore protégé par un emballage stérilisé. Elle ne parut s’apercevoir de sa présence que lorsqu’il positionna sa chaise à côté d’elle et entreprit de déboucher la bouteille d’antiseptique.
« Qu’est-ce que vous faites ? », demanda-t-elle tandis qu’il versait une généreuse dose de produit sur un disque en coton.
« Montrez-moi votre bras. », lui répondit-il seulement en retour.
« Je n’ai pas besoin d’un infirmier particulier, merci. », rétorqua-t-elle. Et il fut presque heureux de discerner une pointe d’agacement dans sa voix.
« Si ça peut vous rassurer, je suis un inconditionnel d’Urgences. », déclara-t-il en guise de protestation. « Je ne serais peut-être pas capable de pratiquer une amputation, d’accord, mais pour ça, je pense pouvoir être à la hauteur. Allez, votre bras ! »
Patricia poussa un soupir à peine audible et se décida à lui présenter son avant-bras. La profonde éraflure qui s’y trouvait avait arrêté de saigner, mais la plaie était encore à vif, et elle tressaillit malgré elle quand le coton imbibé d’alcool rentra en contact avec la blessure. Everett faisait preuve d’une délicatesse qui n’avait rien à envier à celle d’un médecin, mais cela restait tout de même douloureux. Finalement, il entreprit de déchirer l’emballage qui protégeait la compresse et enroula celle-ci autour du bras de sa coéquipière, qui l’observa un moment avant de reprendre la parole pour formuler une unique question : « Que s’est-il passé ? »
Il releva la tête, surpris, et faillit laisser échapper l’épingle à nourrice qu’il s’apprêtait à utiliser pour fixer le bandage : « Comment ça ?
-Vous m’avez dit qu’une de vos équipes devait sécuriser le secteur et intervenir en cas de problème. Pourquoi n’ont-ils rien vu ?
-Athena a éliminé le problème à la source. », lui répondit-il. « Les renforts se trouvaient à bord d’un fourgon banalisé ; mais selon les premières conclusions, le réservoir de ce véhicule a explosé alors qu’il était encore sur la route menant à l’aéroclub.
-Et vous ne vous êtes pas rendu compte qu’il se passait quelque chose d’anormal ? », s’étonna Hartling.
« Pas avant de réaliser que le pilote n’était pas le bon. », admit Evan. « Nous n’avions pas de liaison radio avec les renforts ; Athena aurait pu détecter les émetteurs. Nous pensions… Enfin, je pensais que c’était plus prudent d’éviter les ruses de ce genre. J’avais tort. », conclut-il d’un ton qu’il voulait neutre. « Voilà, c’est fini. Plutôt pas mal, pour un débutant, non ? », demanda-t-il en observant le pansement qu’il venait de confectionner.
Patricia ne lui accorda qu’un vague intérêt et poursuivit le fil de ses interrogations : « Comment expliquez-vous le fait qu’ils aient été informés de votre plan, et de la présence de cette équipe supplémentaire ?
-Je ne peux pas encore me l’expliquer. », reconnut-il. « Il faut croire que nous avons commis une erreur, à un moment donné. Une erreur qui les a mis sur la voie…
-Rush ne semblait pas trop surpris d’apprendre que les affaires internes étaient sur sa piste. Votre arrivée a peut-être attisé ses soupçons… Comment êtes-vous parvenu à rejoindre mon unité sans attirer son attention ?
-La décision est venue d’en haut. Quelqu’un a décrété que vous aviez besoin d’un équipier pour vous seconder dans vos investigations, et Rush n’aurait pas pu s’opposer à cette décision sans attirer l’attention. Alors il a laissé entrer le loup dans la bergerie…
-Vous croyez qu’il se doutait de quelque chose ?
-Pour en être certain, il faudrait lui poser la question. Ce qui risque d’être difficile, étant donné les circonstances. »
Patricia Hartling ne répondit rien, et l’évocation de la fuite du directeur-adjoint la replongea brusquement dans son mutisme initial. Elle récupéra sa cigarette et l’alluma en silence, contemplant sans vraiment les voir les volutes de fumée qui montaient au plafond.
« Vous n’avez pas de reproches à vous faire. », lui dit soudain Everett.
« Je cherchais la taupe, et elle était juste sous mes yeux. », répondit-elle sèchement.
« Vous ne pouviez pas vous en douter. », contra-t-il avec calme.
Elle ne releva pas, mais il était manifeste qu’elle pensait tout le contraire. Everett jugea inutile d’insister ; lui-même se sentait mal à l’aise, et il se savait incapable de la réconforter.
« Rush ne pourra pas aller bien loin. », commenta-t-il au bout d’une longue minute de silence. « D’après ce que vous m’avez dit, il était assez sérieusement blessé. Et si le type qu’on a trouvé mort chez lui a vraiment été envoyé par Athena, ça signifie qu’il a de gros ennuis…
-Pas nécessairement. », l’interrompit Hartling. « J’ai l’impression qu’il avait prévu ce cas de figure ; il devait se douter qu’il ne pouvait pas se fier totalement à Athena. Il a précipité son départ, mais il avait prévu de mettre les voiles. Je suis persuadée qu’il avait tout organisé, et si j’ai raison, ça signifie que nous aurons du mal à retrouver sa trace. »
D’ordinaire, Reams lui aurait recommandé de faire preuve de plus d’optimisme ; mais cette fois, il n’en fit rien, et tous deux laissèrent le silence reprendre possession des lieux.
S’était-elle simplement endormie, ou bien avait-elle fini par s’évanouir une fois de plus ? Lorsqu’elle revint à elle, Lauren fut incapable de le déterminer. Le soleil dominait encore le ciel, et la température semblait avoir grimpé de quelques degrés. À moins que cette sensation de chaleur ne soit due à autre chose. La fièvre, par exemple. Une douloureuse quinte de toux lui coupa soudain la respiration, et elle plaça automatiquement la main devant sa bouche ; de petites gouttes rougeâtres vinrent aussitôt se déposer sur sa paume, et elle le considéra avec un mélange d’horreur et de fascination. Du sang.
Lauren s’arracha à cette sinistre contemplation et frotta sa main contre le tissu de son pantalon ; elle ne voulait pas que Kathy puisse voir ça. Elle ravala péniblement sa salive, ignorant le goût de ferraille qui lui remplissait la bouche, puis elle essaya de bouger.
« Kathy ? », appela-t-elle. « Kathy, où es-tu ? »
La peur et la douleur laissèrent la place à l’angoisse lorsque la jeune femme réalisa que la fillette n’était plus là.
« Kathy, réponds-moi. », adjura-t-elle à mi-voix.
Même si la fillette s’était trouvée à ses côtés, elle n’aurait pas pu l’entendre.
Lauren réussit difficilement à se lever, après avoir combattu le vertige qui menaçait de lui faire perdre l’équilibre ; elle entreprit d’avancer, s’aidant des troncs d’arbres pour rester debout et zigzaguant entre eux à la manière d’un ivrogne trop imbibé pour marcher droit.
« Kathy ! », cria-t-elle encore dans un ultime effort.
Elle trébucha sur un caillou et tomba à genoux, au milieu d’un tapis de feuilles mortes. C’est à peine si elle entendit les pas hâtifs qui se déplaçaient vers elle ; des papillons noirs voltigeaient devant ses yeux, menaçant de lui voiler la vue, et un bourdonnement désagréable résonnait dans ses oreilles.
« Ils arrivent ! », annonça une voix nerveuse et apeurée.
La voix de Kathy. La fillette sortit de derrière un bosquet, les joues en feu, ses longs cheveux blonds volant en désordre derrière elle.
« Ils arrivent ! Ils nous cherchent ! », répéta-t-elle en se précipitant vers Lauren.
Inutile de lui demander de qui elle voulait parler. La réponse était bien trop évidente.
« Tu les as vus ? », demanda-t-elle d’une voix qui était à peine plus forte qu’un murmure.
« Oui. L’homme de l’avion est tout près ! Et il y a eux, aussi ! », déclara Kathy en pointant un index en direction du ciel dont on ne distinguait que des morceaux, voilés par la cime des arbres.
Lauren comprit alors que le bourdonnement qu’elle percevait n’était pas le signe d’un malaise imminent, mais qu’il était produit par un appareil aérien. Un hélicoptère, probablement. Spécialement dépêché par Athena pour les localiser. Elle scruta longuement le ciel, cherchant à repérer la source de ce vacarme, mais elle ne vit rien. Cependant, la menace se rapprochait. De minute en minute. Comme s’ils savaient précisément où elles se trouvaient. De fugitives images, empruntées pour la plupart au cinéma et à la télévision, lui vinrent à l’esprit. Pouvaient-ils être équipés de lunettes thermiques, ces ustensiles sophistiqués qui permettaient de localiser un être vivant grâce à la chaleur corporelle qu’il dégageait ? Si oui, elles n’avaient aucun moyen de leur échapper. À moins de les induire en erreur.
« Nous devons nous séparer, Kathy. », dit-elle.
Les yeux noisette de la fillette se mirent à nouveau à déborder de larmes mal contenues.
« Mais je…j’ai peur.
-J’ai peur moi aussi. Mais on ne peut pas faire autrement, tu comprends ? »
Kathy le comprenait, et Lauren le savait, mais elle paraissait s’obstiner dans son refus. Elle ouvrit la bouche pour parler, pour essayer de se montrer plus persuasive…mais un bruit l’en empêcha. Un bruit à priori innocent, le genre de craquement que l’on peut percevoir quand on se promène en forêt et que l’on marche sur une branche. Ce n’était pas ce son en lui-même qui exprimait la menace, mais plutôt sa proximité. Lauren sentit la main de Kathy se contracter sur son épaule, tandis que la petite fille tournait machinalement la tête dans la direction voulue. Leur poursuivant était tout près, à trois ou quatre mètres tout au plus. L’épaisseur des branchages l’empêchait de les voir, pour l’instant, mais il n’allait pas tarder à les apercevoir. Et si ce n’était pas lui qui les repérait en premier, alors l’hélicoptère le mettrait sur leur piste.
« Tu dois partir, Kathy. », murmura Lauren.
L’idée qu’ils puissent trouver Kathy la terrifiait, mais il n’y avait pas que ça. Elle avait peur pour elle, pour sa vie. Elle redoutait de se retrouver face à l’homme qu’elle avait essayé de désarmer dans l’avion. Elle redoutait de se retrouver face à son arme, surtout. Car elle savait très bien ce qu’il ferait s’il venait à recroiser sa route. Le gros homme aux dents de requin n’y trouverait certainement rien à redire ; elle n’était pas irremplaçable, après tout. Elle n’était pas comme Kathy.
La fillette serra un instant ses bras autour du cou de Lauren, puis elle défit son étreinte et plongea ses yeux dans les siens. Il n’y avait plus de larmes dans son regard, plus vraiment, mais le chagrin s’y exprimait toujours, plus fort encore que précédemment.
« On se reverra, hein ? », lui demanda-t-elle d’une petite voix étranglée.
« Ce n’est pas le plus important, Kathy. », lui répondit Lauren. « Tu n’as pas oublié ce que je t’ai dit, ce matin ?
-Tu m’aimes très fort. », répéta religieusement Kathy. « Et je t’aime très fort aussi.
-Et les gens qu’on aime très fort restent toujours avec nous, même quand on est séparé d’eux. », reprit Lauren. « Ils restent présents dans notre cœur ; c’est ça, le plus important. Tu t’en souviendras ?
-Oui. », murmura la petite.
« Bien. », approuva Lauren. Une nouvelle vague de faiblesse déferla sur elle, et elle sentit ses paupières s’abaisser malgré elle. Elle fit un effort pour rester éveillée, mais le visage de Kathy commençait à se brouiller. « Tu es très courageuse. »
Elle perçut un autre craquement, mais il lui semblait beaucoup plus lointain que le précédent ; c’était faux, néanmoins. L’attitude de Kathy confirma cette impression ; la petite se jeta une nouvelle fois à son cou, déposa un baiser sur sa joue et se leva en courant, sans prononcer un mot. Avant de replonger dans l’inconscience, Lauren entraperçut le visage de la fillette, un visage angélique encadré de longs cheveux blonds. Le visage d’un ange qui n’aurait jamais dû quitter le Paradis, et qui se préparait pourtant à traverser l’Enfer.
Il avait essayé de faire le vide dans son esprit, en vain. Toutes sortes de choses se promenaient dans sa mémoire, sous forme d’images et de mots. Toutes ces choses lui faisaient mal, mais il ne parvenait pas à entraver leur passage. Et dans le fond, c’était peut-être aussi bien. Le passé était douloureux, mais qu’en allait-il du présent ? Et du futur ? Il préférait ne pas trop y penser. Il refusait d’y penser.
Après avoir quitté l’hôpital au pas de course, c’était machinalement que David Shelton avait pris la direction du building fédéral. Qu’aurait-il pu faire d’autre ? Rentrer chez lui, pour repasser à loisir le film-catastrophe dont il venait d’être à la fois le spectateur et l’acteur ? Il y serait obligé, à un moment ou à un autre, mais il préférait que cela soit le plus tard possible.
Il franchit machinalement les portes du bâtiment, et il se dirigea vers l’ascenseur sans plus de réflexions. L’appareil l’amena à l’étage voulu, et ce n’est qu’une fois dans le couloir qu’il réalisa qu’il bouillait intérieurement ; le calme qu’il avait affiché jusqu’alors n’était qu’une apparence, une simple façade qui commençait à se fendiller imperceptiblement. La colère était là, toute proche, et n’attendait qu’une bonne occasion pour se manifester au grand jour. Il n’aurait pas su dire contre qui elle était dirigée, mais elle était présente, et s’il n’y prenait pas garde, elle ne tarderait pas à exploser, un peu comme les locaux de l’aéroclub l’avaient fait quelques heures plus tôt.
La porte du bureau était grande ouverte quand il s’en approcha ; Patricia Hartling lui tournait le dos, debout devant la fenêtre, et si elle l’entendit entrer, elle n’en fit rien savoir. Everett Reams était là également, et ce fut lui qui parla le premier, sans quitter la chaise sur laquelle il était assis. Il semblait exténué, et le mot était probablement encore trop faible pour convenir parfaitement à la situation. L’hématome bleuté qu’il arborait sur la joue était si impressionnant que David se dit qu’il avait eu de la chance de s’en être tiré à si bon compte. Le choc avait dû être particulièrement violent, et il aurait très bien pu occasionner une fracture de la mâchoire.
« Comment va-t-il ? », s’enquit Reams.
« Son état est stationnaire. », s’entendit-il répondre. « Mais les médecins ne sont pas optimistes.
-Ils pourront certainement établir un diagnostic plus précis s’il arrive à dépasser le cap des vingt-quatre heures. », avança Everett.
« Je ne pense pas que ce sera le cas. », commenta Hartling. « C’est déjà miraculeux qu’il soit arrivé vivant à l’hôpital.
-C’est certain. », répliqua froidement David. « Si je vous avais écoutée, il serait mort, à l’heure qu’il est. Dans l’explosion de ce hangar. »
Patricia dut percevoir toute la colère qui transparaissait dans cette phrase, car elle ne répondit pas. Mais curieusement, ce silence ne fit qu’attiser davantage la fureur de son interlocuteur.
« Jason est peut-être un traître, mais ce n’est pas le seul. Il ne pouvait rien savoir de ce plan ; vous allez me faire croire que vous ignorez comment Athena a réussi à en prendre connaissance ? Ou bien vous allez m’accuser d’avoir vendu la mèche ? A moins que vous n’accusiez Lauren ! Après tout, les absents ont toujours tort, pas vrai ? » Il s’attendait peut-être à une réplique, mais Hartling s’obstina à rester muette. « Quand vous êtes arrivée, vous nous avez dit que vous étiez là pour aider Kathy. », reprit-il. « En fait, c’est avec votre intervention que ses ennuis ont vraiment commencé.
-Vous croyez ? », répondit-elle enfin. « Alors que faites-vous de l’infirmière assassinée ? Des dossiers médicaux qui ont disparu ? De l’irruption d’Athena à l’orphelinat St-Matthew ? Si le FBI ne s’en était pas mêlé, ils auraient mis beaucoup moins de temps pour récupérer Kathy !
-Et qu’est-ce que ça change, maintenant ? », rétorqua-t-il vivement. « Ils ont fini par y arriver, non ? Alors qu’est-ce que ça peut faire, qu’ils aient mis un peu plus de temps que prévu pour y parvenir ? Vous étiez là pour les empêcher de le faire, pas pour les ralentir. À moins que je ne me sois trompé…
-Qu’est-ce que vous cherchez à insinuer, au juste ? », répliqua-t-elle.
« Il n’insinue rien du tout. », intervint Reams. Il s’était finalement levé et s’était placé entre eux, comme pour arbitrer le match. « N’est-ce pas ? », demanda-t-il à David.
L’interrogé ne formula aucune réponse, mais il ne s’excusa pas non plus.
« Nous sommes tous sur les nerfs. », poursuivit Everett. « Nous énerver davantage ne nous mènerait nulle part.
-Vous étiez beaucoup plus franche, lorsque vous avez su que Jason avait fourni des informations à Athena. », commenta David, ignorant délibérément l’intervention de Reams. « Vous n’avez rien contre le fait de pratiquer la chasse aux sorcières, à condition que les sorcières en question ne fassent pas partie de votre clan.
-L’agent Hartling n’est pas responsable de ce qui s’est produit. », déclara Evan. « S’il y a une personne à blâmer ici, c’est moi, et personne d’autre.
-Inutile de prendre ma défense. Je peux encore me passer d’un avocat.», le coupa Patricia. « Et vous avez raison sur un point. », concéda-t-elle en regardant David. « J’aurais dû me rendre compte que Barlow n’était pas le seul à communiquer des renseignements à Athena. Je pourrais m’en excuser, mais ça ne servirait à rien. Vous pensez que j’ai mal fait mon boulot ? C’est vrai. Je recevais mes ordres d’un traître, et je ne m’en suis jamais aperçue. Cette situation n’est pas plus facile à accepter pour moi que pour vous. », ajouta-t-elle en se dirigeant vers la sortie. « Mais j’imagine que vous vous en fichez totalement. »
Elle disparut dans le couloir, et Evan reporta son attention sur David Shelton :
« Elle s’en veut suffisamment comme ça. Inutile d’en rajouter, d’accord ?
-Elle a dit qu’elle recevait ses ordres d’un traître…
-Le directeur-adjoint Edgar Rush était en lien avec Athena. »
David se retrouva abasourdi par la nouvelle. Il n’avait jamais rencontré Rush, mais il ne s’était pas attendu à ce que la taupe qui collaborait avec Athena soit aussi bien placée dans la hiérarchie du Bureau.
« Depuis combien de temps ? », demanda-t-il, ayant complètement oublié sa colère.
« Difficile à dire. », répondit Everett. « Je suppose que c’est assez récent, mais je n’ai aucune date précise à vous fournir. Quant à savoir pourquoi il a accepté de marcher dans leurs combines…
-Hartling a raison, pas vrai ? Vous saviez que c’était un traquenard, avant même que leur commando ne débarque au grand complet.
-Je l’ai su en voyant le pilote, ou plutôt le pseudo-pilote. », rectifia Reams. « Je savais qu’il ne faisait pas partie de l’aéroclub ; quand on prépare une opération de ce type, il vaut mieux commencer par se renseigner sur les personnes qui auront un rôle à jouer dans l’histoire. Question de prudence.
-Mais vous vous doutiez qu’ils tenteraient quelque chose.
-J’avais la certitude qu’il y avait une taupe dans le service. », admit-il. « C’est même pour cela que je suis intervenu dans l’enquête. J’appartiens aux affaires internes. L’équivalent de votre Police des Polices. », précisa-t-il en se doutant que la question finirait par lui être posée.
« Hartling est au courant ? », questionna David.
Reams acquiesça, et il se garda bien de lui demander comment elle avait réagi devant cette révélation. Il en avait une idée assez précise.
« Une équipe devait nous couvrir et intervenir en cas de problème. », poursuivit Everett. « Mais elle a été neutralisée avant d’avoir atteint l’aéroclub.
-Neutralisée de quelle manière ?
-Le fourgon qui transportait les hommes a explosé sur l’autoroute.
-Personne ne savait qu’ils devaient être présents ?
-Non.
-Alors comment ont-ils pu être repérés par Athena ?
-C’est ce que je cherche à comprendre. »
David se laissa tomber sur une chaise, et il ferma les yeux durant une brève seconde. L’image ensanglantée de Jason Barlow en profita pour s’imposer sournoisement à lui, et il reprit à mi-voix :
« Je crois qu’elle a raison. Jason ne s’en sortira pas.
-Il s’est accroché jusqu’à maintenant. », nota Reams. « ça prouve qu’il veut se battre. »
David ne releva pas ; il ne partageait pas vraiment cet optimisme, même s’il l’aurait voulu. Il se reprochait ce défaitisme ; il aurait dû espérer, lui aussi, mais il n’y parvenait tout simplement pas.
À bout de souffle, la fillette arrêta sa course désespérée et s’appuya contre le tronc rugueux d’un arbre, les yeux clos. Elle essaya de retrouver une respiration plus régulière, tout en sachant très bien que c’était inutile et que, dans quelques minutes, il lui faudrait se remettre à courir. Mais avait-elle encore envie de fuir ? Elle n’en était plus certaine ; l’immensité de la forêt lui faisait peur, et le paysage ne faisait que lui rappeler davantage sa solitude. Elle s’en voulait d’avoir obéi à Lauren et de ne pas être restée auprès d’elle ; peut-être auraient-ils fini par les retrouver, mais au moins, elles auraient été ensemble, et ça aurait rendu tout ça beaucoup plus supportable.
Kathy rouvrit subitement les yeux, et son cœur s’emballa à nouveau dans sa poitrine : on se rapprochait d’elle. Ses poursuivants pensaient être discrets, mais elle avait réussi à les repérer depuis un moment. Elle avait beau courir aussi vite que ses jambes le lui permettaient, ils finissaient toujours par la rattraper. Alors pourquoi continuait-elle ? Pourquoi ne pas s’asseoir là, au pied de cet arbre, et attendre qu’ils arrivent ? Attendre…que tout soit terminé. Il y avait une façon de mettre fin à tout ceci, de manière définitive. Une façon de se débarrasser de tous ses problèmes.
Lentement, Kathy s’installa à même le sol, les bras passés autour de ses genoux, qu’elle avait ramenés sous son menton, et elle ne bougea plus. Elle ne tressaillit même pas lorsque les craquements se firent plus proches. Et elle demeura impassible lorsqu’une silhouette se dressa devant elle.
Autour d’elle, la température parut s’accroître subitement, mais elle le remarqua à peine. Ils s’étaient placés en cercle, définissant le périmètre, et même si elle ne les regardait pas directement, elle les voyait en pensée. Ils étaient une dizaine, du moins à proximité ; elle sentait qu’il y en avait bien d’autres, répartis aux quatre coins de la forêt, des individus en treillis qui se confondaient avec la végétation et se déplaçaient en faisant preuve d’une discrétion presque surnaturelle. Des ombres humaines, habituées à se mouvoir sans être vues.
Kathy n’avait plus peur, elle n’était même plus fatiguée. Elle sentait une nouvelle onde d’énergie la parcourir, une énergie alimentée par un profond sentiment d’injustice. Elle était au-delà de la tristesse ; c’était la révolte qui gouvernait son cœur, désormais.
« Attention ! Le feu ! », cria une voix toute proche d’elle.
Elle releva enfin la tête et vit un des hommes taper frénétiquement sur la manche de sa veste de camouflage, qui venait juste de s’enflammer. Kathy avait oublié l’effroi qu’elle éprouvait pour ce pouvoir qu’elle ne maîtrisait pas, et un sourire éclaira son visage. Un sourire qui n’avait rien de rassurant, et qu’elle n’aimait pas elle-même. Une partie de sa conscience la suppliait d’arrêter, mais elle n’arrivait pas à s’y résoudre. Ils avaient tué Johanna, après tout. Et peut-être même Lauren et David. Alors pourquoi ne pas les punir ?
Une autre flamme jaillit, cette fois directement sur la casquette kaki que portait un des hommes ; ce dernier paniqua totalement et se tapa furieusement sur la tête, sans même songer à retirer son couvre-chef. Bientôt, les flammes se mirent à lécher son visage, et il se roula par terre dans l’espoir d’arrêter la torture. Aucun de ses équipiers ne réagit ; ils resserrent un peu plus le cercle qu’ils formaient autour de la fillette, mais Kathy perçut nettement leur peur. Et curieusement, elle s’en réjouit.
Arrête ça ! Tu n’as pas le droit ! Ce n’est pas bien ! lui ordonna une voix qui n’était pas la sienne.
Mais c’était trop tard, elle le savait. Elle ne contrôlait plus rien, et c’était à la fois grisant et effrayant de voir de quelle façon l’incendie qu’elle avait déclenché se propageait. Des flammes apparaissaient au fur et à mesure, autour d’eux, certaines s’attaquant seulement aux arbres, d’autres agressant directement les miliciens d’Athena.
« Attrapez-la ! », cria une voix –celle de l’homme dont la manche avait pris feu, et qui était parvenu à éteindre ce début d’incendie. « Qu’est-ce que vous fichez ? Neutralisez-la avant qu’elle nous fasse tous cramer ! »
Comme s’ils n’attendaient que ce signal, trois hommes se jetèrent sur Kathy, qui ne fit rien pour se défendre ou pour échapper à leur emprise. Elle était fascinée par les flammes qui dansaient devant elle, par ce qu’elle venait de créer. Un quatrième individu s’approcha d’elle, une seringue à la main. La fillette ne lui accorda aucune attention ; l’éclat orangé des flammes se reflétait dans ses yeux, donnant à son visage une expression qui n’avait plus rien d’angélique.
L’aiguille se planta dans son bras, et aussitôt la fournaise cessa.= = = = = =
Denis Harper n’avait jamais été très attiré par les espaces verts et l’écologie ; le fait d’avoir passé seize ans de sa vie à Las Vegas n’y était pas pour rien. Evoluer parmi les arbres, en évitant de se prendre les pieds dans les racines et la caillasse qui entravaient le chemin, n’était pas une mince affaire pour un individu qui n’avait jusqu’alors connu que le macadam brûlant qui recouvrait toutes les routes du Nevada. D’ailleurs, s’il avait eu la possibilité, Denis n’aurait jamais mis les pieds dans l’Oregon. La Floride, oui. L’Oregon ? Quelle idée !
Seulement, on ne lui avait pas demandé son avis. Sa mère avait brusquement décidé qu’il fallait qu’il passe un peu plus de temps avec son père, et c’était ainsi que Denis s’était retrouvé dans le premier avion pour Portland. Denis était loin d’être dupe, et il savait très bien que ce rapprochement familial n’était qu’un prétexte que sa mère puisse s’amuser avec son dernier fiancé en date, un Cubain qui avait tout l’air d’un trafiquant de drogue et qui aurait tôt fait de la laisser tomber après lui avoir fait dépenser la majeure partie des économies qui sommeillaient encore sur son compte en banque. Il avait bien essayé de protester, pour la forme, parce que c’était ainsi que cela marchait, mais évidemment sa mère était restée inflexible, et il avait fini par se résoudre à passer un mois en compagnie de cet homme qu’il ne connaissait pas réellement.
Ses parents avaient demandé le divorce alors qu’il venait tout juste de fêter son deuxième anniversaire, et son père s’était alors volatilisé sans donner plus d’explications, et sans que personne ne lui en demande réellement. Parfois, il envoyait à Denis une carte postale, toujours d’un endroit différent, et le garçonnet qu’il était alors l’accrochait soigneusement sur le mur de sa chambre, non pas par sentimentalisme, mais parce que ça parvenait toujours à impressionner ses copains, lorsqu’ils venaient jouer avec lui. Il avait longtemps raconté que son père était Indiana Jones, le mythique héros de bande dessinée. Maintenant qu’il le connaissait un peu mieux, Denis commençait à se dire que cette version-là n’était pas si éloignée de la vérité, en fin de compte.
Car Hank Harper était effectivement un baroudeur, un vrai. Après avoir traversé le globe de part en part, tantôt en touriste, tantôt pour venir en aide à des associations humanitaires, Hank avait choisi de lever le pied, selon sa propre expression. Il s’était donc installé dans l’Oregon, et avait décroché le poste de garde forestier qu’il occupait depuis un peu plus de trois ans. Il avait alors cessé d’envoyer des cartes postales à son fils, et Denis avait d’ailleurs décidé, un beau matin, de remplacer cette collection par des affiches de cinéma. Jusqu’à ce que sa mère se décide à organiser ces retrouvailles, le père et le fils n’avaient plus eu le moindre contact, ni téléphonique, ni épistolaire. C’était pour cette raison que Denis avait redouté ce voyage ; au final, ça ne s’était pas si mal passé. Jusqu’à ce que Hank décide de l’entraîner à sa suite dans ce qu’il avait appelé une promenade de santé.
« Allez, fils, du nerf ! », lui lança-t-il de sa voix bourrue et légèrement moqueuse. « J’ai connu des filles qui se débrouillaient mieux que toi ! »
Le jeune homme ne répondit pas et ne laissa pas voir que la remarque l’avait vexé. Il était de toute manière bien trop essoufflé pour réussir à articuler un semblant de phrase. Denis n’avait jamais été un sportif accompli, et il n’avait d’ailleurs jamais rien fait pour le devenir. Pourquoi se compliquer la vie à marcher, quand on pouvait conduire ou s’installer confortablement dans un bus ?
« J’en peux plus. », grogna-t-il.
Il s’arrêta, et son père fut forcé de faire de même.
« T’as du chewing-gum à la place des muscles, ou quoi ? », commenta Hank.
« On peut pas rentrer ? », geignit Denis.
« Pas avant d’avoir profité du paysage. », répondit son père.
Denis soupira et détailla le paysage en question. Des arbres, encore des arbres, rien que des arbres. Quoi de plus normal, dans une forêt ?
« Y a rien à voir. », commenta le jeune homme.
« Sers-toi de tes oreilles, fiston. », suggéra Hank, et Denis obtempéra docilement, sans trop savoir comment il devait faire pour utiliser ses oreilles. « Entends-moi ça. », murmura encore son père.
« Quoi ? J’entends rien.
-Justement. Le silence. C’est ça qui est chouette. Les touristes ne viennent presque jamais dans le coin ; ils ne sont pas assez courageux pour ça. Si tu veux vraiment entendre le silence, c’est ici qu’il faut venir. Y aura jamais personne pour te déranger. Pas de téléphones portables, pas de Klaxons, rien que le silence et l’air pur.
-En fait d’air pur, moi je trouve que ça sent l’essence. », déclara aigrement Denis.
Son père ouvrit la bouche, probablement pour le traiter de rabat-joie, puis il se mit à humer l’air autour de lui, d’une manière presque comique.
« Bon Dieu, oui, tu as raison. », marmonna-t-il en fronçant ses sourcils broussailleux.
Hank Harper détailla les arbres qui se trouvaient autour de lui, guettant le moindre signe suspect.
« Tu vois de la fumée ?
-Non. », répondit Denis, tandis qu’un frisson lui parcourait l’échine.
Une image envahit son esprit, et son envie de rebrousser chemin ne fit que s’accentuer. Durant une brève mais effroyable seconde, il se vit emprisonné par des flammes aussi gigantesques que les arbres eux-mêmes.
« Moi non plus. », déclara Hank. « Mais cette odeur… C’est pas vraiment de l’essence…
-On rentre, maintenant ?
-Pas avant d’avoir trouvé d’où vient cette puanteur. », décréta son père, et Denis ne fut pas véritablement étonné par cette réponse. Il soupira encore, sans chercher à s’en cacher, mais lorsque Hank reprit sa marche, il l’imita néanmoins. Il n’avait aucune envie de laisser son père le distancer, au risque de le perdre de vue. S’il n’avait pas eu seize ans, Denis n’aurait d’ailleurs pas hésité à prendre la main de son père. Parce qu’il commençait à avoir une fichue frousse.
Il lui sembla que Hank ne marchait plus vraiment ; il donnait plutôt l’impression de courir. Ou d’avancer au pas de course, pour reprendre l’expression correcte. Il continuait à humer l’air, à la manière d’un chien policier flairant une piste. Denis aurait été à peine surpris de le voir se mettre à quatre pattes pour renifler le sol.
Le jeune homme cherchait à maintenir la cadence fixée par Hank, mais il n’était effectivement pas doué. Il se prit à regretter son manque d’intérêt pour le sport ; courir, ça pouvait être utile, parfois. Mentalement, il se promit de faire de temps à autre un tour à la salle de gym. Il était tellement concentré sur son effort qu’il ne vit pas la branche morte qui se dressait sur son passage ; il ne réalisa son existence que bien trop tardivement, quand son pied droit heurta l’obstacle et l’entraîna vers le sol. Denis ne songea même pas à jurer ; il se releva à toute allure et faillit céder à la panique lorsqu’il réalisa qu’il ne voyait plus son père.
« Eh ! », appela-t-il, plaçant les mains devant sa bouche pour donner plus de portée à sa voix. « Papa ? »
Son cri lui parut presque déplacé ; depuis combien de temps n’avait-il pas prononcé ce mot ?
« Papa ! », répéta-t-il tout en s’ordonnant de rester calme, de ne pas laisser l’affolement prendre le contrôle de ses nerfs et de son cerveau.
« Ici. », lui répondit la voix paternelle, et il sentit le soulagement l’envahir. Il s’avança et distingua une silhouette parmi les branchages ; une silhouette trapue revêtue du même affreux gilet orange que celui qu’il portait. Une obligation imposée par son père : la chasse était théoriquement interdite dans cette partie de Forest Park, mais les théories et les chasseurs ne faisaient pas toujours bon ménage. C’était du moins l’avis de son père, et Denis supposait qu’il savait de quoi il parlait…même s’il détestait cet anorak qui ne ressemblait décidément à rien.
« Alors, t’as trouv… »
Denis laissa sa phrase inachevée. La question était inutile, maintenant que la réponse se dressait devant lui. Oui, ils avaient trouvé, sans aucun doute. Mais la scène était si surréaliste que le jeune garçon se demanda s’il n’était pas simplement en train de rêver. Ou mieux : de divaguer.
Un avion trônait au beau milieu de la clairière, disloqué en plusieurs morceaux. Le nez de l’appareil était presque enfoncé dans le sol, et des morceaux de carlingue étaient répandus à droite et à gauche. Une aile avait été arrachée et propulsée quelques mètres plus loin, dans les branches d’un arbre. L’odeur de kérosène remplissait l’atmosphère, et Denis se boucha le nez pour ne pas avoir à respirer plus longtemps ces vapeurs étouffantes.
« Putain de bordel de Dieu ! », fut le seul commentaire qui franchit les lèvres de Hank Harper. Denis imagina la réaction qu’aurait eue sa mère devant un tel chapelet de jurons, et cela le fit presque sourire. Presque.
« Tu crois que ça peut exploser ? », demanda-t-il fébrilement.
« Je sais pas. Je ne pense pas. », répondit machinalement son père.
Il fit un pas en direction de l’avion, et Denis renonça à ses bonnes résolutions ; il ancra sa main dans celle de Hank, qui ne fit rien pour le repousser. Au contraire, il serra ses doigts calleux autour du poignet de son fils.
« Faut voir si y’a des survivants. », déclara-t-il.
Denis acquiesça, sans cependant trouver utile de faire usage de ses cordes vocales. En aurait-il seulement été capable ? Rien n’était plus incertain.
« Tu veux m’attendre ici ? », questionna encore Hank.
« Non. Je viens. », décida-t-il. Et il sut alors qu’il était toujours capable de parler.
Ce n’était pas une décision héroïque ; il n’avait surtout pas la moindre envie de se retrouver seul, face à cette carcasse volante.
Hank reprit donc sa marche, et Denis le suivit, le tenant toujours par la main, comme un enfant apeuré. L’avion de tourisme semblait étrangement petit, au milieu de tous ces arbres colossaux. Ils s’approchèrent du cockpit, et Denis détourna aussitôt les yeux. Pas assez rapidement, cependant. Il sentit son estomac se retourner, et il lâcha la main de son père pour régurgiter le repas qu’il avait avalé quatre heures auparavant. Il n’y avait plus rien à faire pour venir en aide au pilote, c’était évident. L’homme était assis bien droit sur son siège, et on aurait pu croire qu’il était encore vivant, mais ses yeux vitreux indiquaient que ce n’était plus le cas depuis longtemps. Le manche avait dû s’enfoncer dans sa cage thoracique, comprimant ses organes et le tuant presque instantanément. À moins qu’il ne soit tout bonnement mort de peur, en réalisant qu’il ne pourrait rien faire pour sauver la situation…
Hank affronta stoïquement la vision de ce cadavre, et il longea la carcasse pour atteindre la porte qui permettait de grimper à l’intérieur du jet. Cette fois, Denis resta à l’écart, tournant le dos au pilote mort. Il ne voulait plus avoir à croiser ce regard inhabité, et il désirait encore moins s’aventurer à l’intérieur de ce tombeau. Il avait bien trop peur d’avoir à y affronter d’autres fantômes aux yeux vitreux.= = = = = =
Il n’était que sept heures du matin, et l’air était encore frais ; les épais nuages qui envahissaient le ciel ne laissaient d’ailleurs rien présager de bon concernant les conditions climatiques. Patricia Hartling espérait seulement que la pluie attendrait un peu avant de se mettre à tomber ; leurs principales chances de réussite résidaient dans les hélicoptères, et ils seraient obligés d’interrompre leurs recherches si l’orage que les météorologues avaient prévu décidait d’éclater.
« Vous voulez un café ? », lui demanda Everett Reams. Avant même d’entendre sa réponse, il lui présenta un gobelet en plastique.
« Je préférerais une cigarette. », reconnut Patricia, qui accepta tout de même la boisson.
Dans sa précipitation, elle avait oublié d’emporter ses cigarettes avec elle, et cela ne faisait que rendre cette attente plus pénible encore.
Ils avaient appris la nouvelle la veille en soirée : l’avion dérobé à l’aéroclub avait été retrouvé dans l’Oregon. À son bord, deux cadavres : celui du pilote et d’un homme non identifié. L’appareil s’était crashé alors qu’il survolait Forest Park ; la carcasse du Piper PA-28 180 avait été retrouvée par deux promeneurs, un garde forestier et son fils. En revanche, aucune trace de Lauren Walters et de Kathy.
Dès leur arrivée sur les lieux, Hartling et Reams avaient mis en place un impressionnant dispositif de recherches, mais ces dernières n’avaient pu débuter que lorsque le jour s’était enfin levé. Depuis l’aube, des hélicoptères balayaient le ciel, et des hommes –appartenant pour la plupart à la Police locale– ratissaient les quelque 2000 hectares que comptait Forest Park. David Shelton s’était spontanément joint à eux, et Patricia aurait presque voulu pouvoir en faire autant. Mais Reams et elle se devaient de rester à l’écart, pour superviser les opérations et servir de relais entre les différents groupes répartis aux alentours.
« Vous pourriez essayer de vous reposer un peu. », suggéra Evan. « Ça fait presque vingt-quatre heures que nous n’avons pas dormi…
-Je me reposerai quand on les aura retrouvées. », lui répondit-elle sans le regarder.
Everett ne chercha pas à la convaincre que c’était une mauvaise idée ; lui-même était épuisé, mais il ne se sentait effectivement pas capable d’aller dormir avant de savoir ce qui était arrivé à Kathy et à Lauren.
Elle n’aurait pas su déterminer où elle se trouvait vraiment ; tout ce qu’elle savait, c’est qu’il faisait noir et qu’elle avait froid. C’était un peu comme si elle était en train de se noyer, excepté qu’il n’y avait pas d’eau. Elle entendit vaguement une voix qui lui était inconnue et qui criait quelque chose, une phrase. Mais tout ça lui paraissait extrêmement lointain.
« Elle est là ! On l’a trouvée ! »
Des bruits de pas succédèrent à ce cri, et même si elle n’était pas totalement consciente, elle devina qu’ils convergeaient vers elle. Elle voulut se débattre pour remonter à la surface, mais ses paupières s’obstinèrent à rester closes.
Une autre voix lui parvint, beaucoup plus proche d’elle, et elle sentit qu’on lui effleurait le visage.
« Je suis là, Lauren. », lui assura cette voix qu’elle connaissait. « Il faut que vous teniez bon, d’accord ? C’est fini, tout va bien se passer. On va s’occuper de vous. »
Une main se serra autour de la sienne, tandis qu’on la hissait sur un brancard, et elle décida de croire ce que David Shelton venait de lui dire.
Elle sombra à nouveau dans l’inconscience, et cette fois elle ne fit rien pour en sortir. Tout allait bien, et ce qu’elle venait de vivre n’était qu’un cauchemar qui prendrait fin à son réveil. Parfois, l’illusion se trouve être bien plus réconfortante que la réalité…
À SUIVRE