FAUTES
Saison 2 - épisode 4
par Miranda Wolf
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Tout autour, il n’y avait que des arbres. Rien d’autre. Pas de sentier à suivre, pas de signes auxquels se fier. Rien que les arbres et le silence. Elle zigzaguait entre les troncs noueux, cherchant à se repérer, mais n’y parvenant pas. Ses yeux s’efforçaient de percer l’obscurité, en vain. Et la forêt semblait prendre un malin plaisir à étouffer ses cris. Pourtant, elle continuait à l’appeler, sans relâche ; une partie d’elle-même essayait de lui faire comprendre que ça ne servait plus à rien. Mais une autre partie de son esprit lui répétait qu’il fallait qu’elle persévère, que tout n’était pas perdu. Alors elle continuait. Parce qu’en fin de compte, elle n’avait pas d’autre choix.
Soudain, elle sut qu’elle était observée, et elle arrêta sa course ; quelque chose n’allait pas, mais elle n’aurait pas su dire quoi, ni même d’où lui venait cette impression. Ce n’est que lorsque les premières flammes apparurent qu’elle comprit. Le feu.
D’immenses flammes orangées dansaient autour d’elle, formant une farandole absurde et mortelle. Elle tourna sur elle-même, dans l’espoir de trouver une brèche, un moyen quelconque d’échapper à ce piège. Il n’y en avait aucun. Elle tomba à genoux au milieu de la clairière, tandis que le feu se rapprochait subrepticement. Et alors elle la vit. Elle ne distingua pas son visage, et pourtant elle sut que c’était elle. C’était pour elle qu’elle avait risqué sa vie, et c’était elle qui allait la tuer.
Elle rassembla ses forces et hurla son prénom une dernière fois…
« KATHY ! »
Elle ouvrit brusquement les yeux, et le brasier cessa aussitôt. Il n’y avait ni forêt, ni flammes. Elle voulut s’asseoir, mais une main se posa sur son bras pour l’empêcher de poursuivre son geste.
« Doucement. Tout va bien. »
Elle tourna la tête, et la difficulté qu’elle eut à accomplir ce simple mouvement lui fit comprendre à quel point elle était épuisée. David Shelton lui adressa un sourire qui se voulait réconfortant, mais qui ne parvenait pas à masquer sa propre fatigue.
« Tout va bien. », répéta-t-il en lui prenant la main. Et elle se demanda s’il ne cherchait pas lui-même à s’en convaincre. « Vous êtes à l’hôpital. En sécurité. »
En sécurité. Cette expression lui paraissait désormais dénuée de sens. Elle ne se sentait plus en sécurité depuis que Kathy était apparue dans son existence. Elle avait voulu aider la fillette, depuis la seconde où elle l’avait croisée sur le parking de l’hôpital ; elle l’avait souhaité de tout son cœur…et où est-ce que cela les avait menées ? Elle sentit une vague de lassitude la submerger, mais elle se força à affronter la situation. A poser cette question qui ne cesserait de la torturer que lorsqu’elle l’aurait enfin mise en forme. Elle en connaissait déjà la réponse, et pourtant… Il fallait qu’elle l’entende. Juste pour être sûre que tout cela n’était pas uniquement un cauchemar.
« Et Kathy ? Où est-elle ? »
Elle sentit la main de David se crisper dans la sienne, et il détourna la tête pour éviter de croiser son regard. A lui seul, son mutisme faisait office de réponse. Elle s’y était préparée, mais cela ne changea rien à la douleur qui l’envahit lorsqu’elle réalisa ce que cela signifiait. Ils l’avaient eue. Finalement, ils étaient parvenus à atteindre leur objectif, et ils avaient récupéré Kathy.
« Je lui avais promis que ça n’arriverait pas. », murmura Lauren, et elle ne s’aperçut même pas qu’elle pleurait. « Je lui avais dit que j’empêcherais ça, et maintenant…
-Les hommes du FBI continuent de ratisser la forêt. », précisa David. Sa voix manquait d’assurance ; visiblement, il avait du mal à dominer ses nerfs. « Il ne faut pas encore désespérer. Peut-être qu’elle a réussi à leur échapper…
-Vous n’y croyez pas. »
Elle planta son regard voilé de larmes dans le sien, et il se sentit incapable de démentir. C’était vrai, il n’y croyait pas. Il ne croyait plus à grand-chose, ces derniers temps. Il demeura un instant silencieux, puis il reprit la parole :
« Est-ce que vous vous souvenez de ce qui s’est passé ? »
Cela revenait à prendre la tangente, et il en était conscient. Mais il avait besoin de s’appuyer sur des éléments tangibles. Des faits, et non des suppositions.
« C’est de ma faute. », déclara simplement Lauren.
« Voyons, vous savez que c’est faux… », objecta-t-il. « Vous n’y êtes pour rien. Vous avez fait ce que vous avez pu pour protéger Kathy. Vous n’êtes pas responsable…
-C’est à cause de moi que l’avion s’est écrasé. », rectifia-t-elle d’une voix extrêmement lasse. « Il y avait deux hommes avec nous. Au début, ils nous surveillaient, et puis progressivement, ils ont relâché leur attention. Alors je… Je n’aurais pas dû faire ça, mais…j’ai essayé de récupérer l’arme de celui qui était assis à côté de moi. Mais il s’en est aperçu. Nous nous sommes battus et…le coup est parti tout seul. Je ne sais pas ce qui a été touché, mais c’est ce qui a provoqué l’accident. J’aurais pu nous tuer toutes les deux. Si Kathy n’avait pas eu sa ceinture… » Elle ne poursuivit pas, interrompue par de nouveaux sanglots qu’elle s’efforça de surmonter. Quelques minutes s’écoulèrent avant qu’elle ne puisse poursuivre : « Ensuite, je ne sais plus… Je ne me rappelle pas comment je suis sortie de l’appareil. Quand j’ai repris mes esprits, Kathy était devant moi, j’avais mal partout et nous étions dans la forêt. J’ai essayé de m’éloigner de l’avion, je savais que c’est grâce à ça qu’ils nous repéreraient, mais je ne pouvais pas marcher. C’est à peine si j’arrivais à respirer… Je ne sais pas combien de temps ils ont mis pour nous localiser. Je crois que ça a été très rapide… » Elle ferma les yeux, et elle se retrouva instantanément au milieu de cette clairière. Il lui semblait encore entendre le bourdonnement incessant de l’hélicoptère et les pleurs de Kathy. « Après… » La voix de Lauren s’étrangla, et sa main serra davantage encore celle de David. La pression était si forte que c’en était presque douloureux, mais il n’en fit rien voir. « Après, je lui ai dit qu’il fallait qu’on se sépare. Mon Dieu, mais pourquoi ai-je fait ça ? », ajouta-t-elle dans un élan de colère. « Je l’ai laissée toute seule ! Je lui avais promis que ça n’arriverait jamais, et c’est pourtant ce que j’ai fait ! Pourquoi ?
-Vous avez essayé de la sauver. », lui répondit-il calmement. « Vous vouliez lui donner une chance de leur échapper.
-Je l’ai abandonnée ! », riposta-t-elle en se redressant, menaçant du même coup d’arracher la perfusion qu’elle avait au bras droit.
« Vous ne pouviez rien faire de plus. », contra-t-il.
« J’aurais pu rester avec elle…
-Et qu’est-ce que ça aurait changé ? Ils vous auraient attrapée, vous aussi. Et ensuite ? »
Elle ne répondit pas, et David s’en voulut immédiatement d’avoir haussé le ton. Il l’attira contre lui, et elle se laissa faire : « Je suis désolé. », chuchota-t-il tandis qu’elle se remettait à pleurer, et que lui-même sentait les larmes lui picoter dangereusement les yeux. Il lui caressa maladroitement les cheveux, dans l’espoir de l’apaiser : « Vous verrez, nous la retrouverons. Tout va s’arranger. »
Il ne savait pas lui-même s’il s’agissait d’un mensonge. La seule chose dont il était certain, c’était que la situation ne pouvait décemment pas être pire.
La nuit n’allait pas tarder à tomber, et pourtant les recherches se poursuivaient, inlassablement. Il en serait ainsi tant que personne n’aurait donné l’ordre de les interrompre, ou même de les arrêter définitivement. Cependant, la ferveur des premiers instants était retombée depuis longtemps : les hommes n’avaient pas cessé de sillonner la forêt, criant le nom de Kathy, mais ils se déplaçaient avec moins de célérité, et même les chiens qui les aidaient paraissaient harassés. Ils n’aboyaient plus que rarement, et pourtant, à chaque fois, Patricia Hartling avait l’impression d’avoir entendu un coup de feu. Elle avait passé la matinée accrochée à sa radio, harcelant d’instructions les policiers locaux venus leur prêter main forte ; maintenant, le talkie-walkie gisait abandonné sur le capot de la voiture. Elle savait que leurs recherches ne donneraient plus rien, mais elle ne pouvait pas se résoudre à donner l’ordre final. Celui qui dirait clairement que tout était perdu.
Elle avait dépassé le stade de la fatigue ; elle n’était même plus épuisée. Elle se sentait vidée, comme si toute son énergie vitale avait irrémédiablement disparu.
« Vous devriez vraiment rentrer vous reposer. », intervint Everett Reams.
Cela faisait trois fois au moins qu’il lui répétait cette recommandation ; elle n’y avait jamais répondu, et il ne s’en était pas formalisé. Il ne s’était visiblement pas attendu à ce qu’elle le fasse.
Elle se décida à lui jeter un coup d’œil ; avec ses cheveux mal peignés et sa barbe naissante, Reams ne semblait pas mieux loti qu’elle. L’hématome sur sa joue donnait l’impression de s’être encore étendu et avait pris une teinte violacée qui s’accordait presque avec les cernes qu’il avait sous les yeux.
« Vous devriez songer à suivre vos propres conseils. », répondit-elle.
« Donnez l’exemple, et je vous suis. », déclara-t-il dans un sourire.
Comment parvenait-il encore à sourire dans ces circonstances ? Pour Patricia Hartling, c’était un mystère. Elle soupira et laissa son regard errer autour d’elle ; l’horizon se résumait à une masse informe et verdoyante. 2000 hectares de forêt… Elle ne parvenait même pas à se représenter ce que cela recouvrait réellement.
« Et si elle était là, quelque part ?
-C’est peu probable. Quatre hélicoptères ont sillonné la zone toute la journée, sans interruption. Il y a là-bas des centaines d’hommes qui ratissent chaque parcelle de cette forêt, sans parler des chiens. Si elle était encore là-bas, nous l’aurions déjà retrouvée. » Il marqua une pause, observant lui aussi le panorama : « Cela dit, je peux me tromper… Mais s’il y a une chose dont je sois sûr, c’est que vous avez besoin de dormir. Le nier ne vous mènera à rien, et ça ne changera rien à la situation. »
Patricia ne put réprimer un autre soupir. Ce qu’il disait était la stricte vérité, et elle le savait… Malgré cela, elle n’avait pas envie de rentrer au motel. Elle redoutait le moment où il lui faudrait faire le point, affronter directement ses souvenirs. Dresser le bilan de ses échecs. Admettre qu’elle avait perdu la partie. Elle craignait également le sommeil ; dormir aurait pu être une idée réconfortante, mais ce n’était pas le cas. Elle ne voulait pas revoir devant elle le rictus triomphant de Rush, et elle désirait encore moins revivre l’angoisse qui l’avait saisie lorsque l’aiguille s’était plantée dans son bras, diffusant dans ses veines ce qu’elle avait pris pour un poison mortel.
Mais Reams avait raison ; il fallait qu’elle dorme. Juste quelques heures.
« D’accord. », dit-elle. « Je vais rentrer.
-Bien.
-Et vous ?
-Je vais attendre un peu. La nuit va bientôt tomber ; d’ici une heure à peine, les recherches devront être interrompues. Je reste, au cas où…
-Si jamais ils la retrouvaient…
-…vous seriez la première avertie. Ne vous en faites pas. »
Patricia acquiesça en silence, tandis que son regard balayait une dernière fois le paysage qui l’entourait. Le crépuscule naissant donnait à la forêt un air vaguement menaçant. Presque conspirateur.
Hartling frémit et resserra son blouson autour d’elle, avant de sortir de sa poche les clefs de la voiture de location, soudain pressée de fuir ce décor oppressant.
Le chemin qui menait jusqu’à l’hôtel où ils s’étaient établis était des plus directs, et le trajet ne lui prit pas plus de quinze minutes. Elle coupa le moteur mais ne descendit pas immédiatement du véhicule ; elle regrettait déjà d’avoir suivi le conseil d’Everett Reams. Et elle regrettait davantage encore de ne pas avoir songé à emporter avec elle un paquet de cigarettes. Ou même une cartouche entière.
Elle ferma les yeux et s’appuya contre l’appui-tête, essayant de canaliser la rage qui commençait à l’envahir. A cet instant précis, elle avait l’impression d’en vouloir au monde entier. Et il lui semblait surtout que cette colère ne disparaîtrait jamais.
Soudain, elle asséna un coup de poing au volant de la voiture, visant sans le vouloir le Klaxon, qui émit aussitôt un tuuuuut outragé. Des oiseaux s’envolèrent précipitamment, dérangés dans leurs occupations quotidiennes par ce tumulte inattendu.
Patricia Hartling se décida enfin à sortir de la voiture ; la portière claqua derrière elle et elle ne tarda pas à pousser la porte de sa chambre. Elle considéra la pièce qui s’étendait devant elle, enveloppée par la pénombre. Ce n’était pas bien grand, mais l’endroit avait de quoi séduire les touristes, avec ses meubles en bois et sa vue sur le domaine de Forest Park. Patricia n’y accorda pourtant aucun intérêt ; au lieu de cela, elle tira les rideaux et s’allongea sur le lit après s’être débarrassée de sa veste.
Elle aurait cru qu’il lui serait impossible de dormir… Il lui fallut pourtant moins d’une minute pour sombrer dans un sommeil profond et sans rêves.
Elle se réveilla en sursaut, le front baigné de sueur. Il lui semblait encore sentir sur sa peau le souffle brûlant de l’explosion, cette explosion qui avait failli les tuer. Qui aurait dû les tuer.
Elle sursauta à nouveau lorsque trois coups secs retentirent brusquement contre la porte. Elle se leva et se dirigea vers l’entrée, tout en s’efforçant de faire le moins de bruit possible. Moins d’un mètre la séparait de sa destination quand deux autres coups se firent entendre, suivis d’une voix qui lui fit réaliser à quel point son attitude était ridicule.
« Patricia ? Vous êtes là ? »
Elle tourna la clef dans la serrure et ouvrit la porte en grand, tout en se demandant de quoi elle avait eu peur. A quelle sorte de danger s’était-elle attendue ?
Everett Reams lui adressa un signe de la main en guise de salutation ; la nuit avait eu l’air de lui réussir. Il s’était rasé, et ses cheveux avaient retrouvé leur éclat habituel. A côté de lui, Patricia semblait sortir tout droit d’une tranchée. Elle n’avait pas pris le temps de se changer et portait toujours ses vêtements de la veille, chiffonnés à souhait.
« J’espère que je ne vous ai pas réveillée. », déclara Evan.
« Non. » Elle jeta un coup d’œil à sa montre. Les neuf heures de sommeil qu’elle était parvenue à glaner n’avaient visiblement eu qu’un effet : accroître sa paranoïa. « Il y a du nouveau ?
-En quelque sorte. », lui répondit-il.
« Qu’est-ce que ça veut dire, en quelque sorte ? », demanda-t-elle, non sans un certain agacement.
Evan ne broncha pas devant cette impatience :
« Vous veniez juste de partir quand ils l’ont trouvé…
-Qui ça ?
-Il n’a pas jugé utile de décliner son identité.
-Vous étiez supposé me prévenir si les recherches donnaient quelque chose !
-Notre homme ne risque pas de nous fausser compagnie. Vous comprendrez mieux quand je vous l’aurai présenté.
-J’ai le temps de me rafraîchir ?
-Vous avez tout le temps que vous voulez. », lui répondit-il en s’asseyant sur le bord du lit.
Néanmoins, Patricia ressortit de la salle de bain dix minutes plus tard. Elle ne s’était pas trop attardée sur le reflet que lui renvoyait le miroir, mais le gant de toilette mouillé qu’elle s’était passé sur le visage avait au moins eu le mérite de la réveiller complètement.
« En temps normal, je vous aurais offert un café, mais je doute que ce soit très indiqué. », rajouta encore Reams, tandis qu’elle prenait place dans la voiture.
« Où va-t-on ? », questionna-t-elle.
Elle s’était attendue à ce qu’ils se rapprochent de Forest Park, mais en fait, ils faisaient tout le contraire.
« En ville. », lui apprit-il sans s’attarder davantage sur les explications.
Le véhicule quitta l’aire de stationnement, et cinq minutes s’écoulèrent sans qu’aucune parole ne soit échangée. Hartling tenta tout d’abord de s’intéresser au paysage qui défilait derrière les vitres légèrement teintées de la Ford, puis elle y renonça et se décida à briser le silence.
« Vous avez pris des nouvelles de Lauren Walters ?
-J’ai parlé à David Shelton. », lui répondit Evan. « Physiquement, elle va mieux… Mais elle se sent responsable de ce qui est arrivé. »
Elle n’est pas la seule, faillit admettre Patricia. Les mots ne franchirent pourtant pas ses lèvres. Il fallait qu’elle dépasse ce sentiment de culpabilité, si elle voulait avoir une chance de se sortir de cette impasse… Mais y avait-il encore un moyen d’arranger les choses ? Elle chassa cette question de son esprit et se replongea dans un silence qui n’avait rien de contemplatif.
Reams finit par garer la voiture sur un parking cimenté, cerné par deux énormes bâtiments à la mine sinistre. Evan ouvrit la marche et s’approcha d’un de ces édifices, et ce n’est qu’à cet instant-là que Patricia remarqua la pancarte indicative plantée à proximité. Il y était précisé qu’ils se trouvaient à l’institut médico-légal de Portland.
Elle se souvint de la réponse de Reams, quand il lui avait assuré que celui qu’ils allaient voir ne risquait pas de leur fausser compagnie, et soudain cette phrase perdit son caractère énigmatique.
Durant sa carrière, Patricia Hartling avait eu l’occasion de constater que les Morgues se ressemblaient toutes, à quelques détails près. C’était à se demander si tous les établissements du pays n’avaient pas été bâtis sur le même modèle, tant la correspondance était parfaite. Celle de Portland ne faisait pas exception à la règle, avec ses murs grisâtres, son carrelage blanc et ses néons aveuglants.
Alors qu’ils venaient d’entrer dans la zone administrative, une porte s’ouvrit pour céder le passage à une femme d’une cinquantaine d’années. Ses cheveux auburn, nuancés de quelques mèches grises, étaient retenus en arrière par un élastique, et elle portait une tenue qui s’apparentait un peu à celle des médecins urgentistes. Sauf qu’ici, il n’y avait plus d’urgence.
Elle leur adressa aussitôt un sourire courtois et leur tendit une main amicale : « Vous devez être du FBI, non ? », questionna-t-elle d’une voix qui prouvait qu’elle avait déjà deviné la teneur de leur réponse et que l’interrogation n’était que rhétorique.
« Exact. », approuva Everett. « Je suis l’agent Reams, et voici l’agent Hartling…
-On m’avait dit que vous passeriez dans la journée. Mais je ne pensais pas que vous seriez si matinaux !
-Excusez-moi, mais vous êtes… ? », demanda Patricia.
« Linda Brown. C’est moi qui ai procédé à l’autopsie. Enfin, quand je dis autopsie… Il n’y avait plus grand-chose à trouver. J’ai déjà vu des corps brûlés, mais jamais à ce point…
-Un corps brûlé ? », répéta Hartling, sidérée. « Enfin, je n’y comprends rien…
-On peut le voir ? », questionna Evan.
Linda Brown acquiesça : « Sans problème. C’est par ici. », ajouta-t-elle en ouvrant la marche.
La salle réservée aux autopsies était spacieuse et bien ordonnée ; une odeur de produit aseptisant flottait dans l’air, et tous les outils se trouvaient encore à leur place, signe que la journée de travail venait tout juste de débuter. Linda Brown s’arrêta devant les casiers métalliques qui étaient destinés à conserver les cadavres : « J’espère que vous n’avez pas pris de petit-déjeuner. », lança-t-elle à l’attention de Patricia. « Ce n’est pas très joli…
« Allez-y. », lui répondit sèchement cette dernière. « Ce n’est pas la première fois que je vois un mort.
-Bien… Comme vous voudrez. »
La légiste ouvrit vivement l’un des tiroirs et souleva le drap qui recouvrait le corps. Et en dépit de ce qu’elle venait de dire, Patricia Hartling ne put retenir une exclamation d’effroi.
« Je vous avais prévenue. », nota placidement Linda Brown. « Pour tout vous dire, j’ai eu moi-même un haut de cœur, quand j’ai découvert le carnage. »
L’homme qui était étendu sur cette civière glacée n’était pas simplement défiguré : c’était comme s’il n’avait plus du tout de visage. Sa peau paraissait avoir fondue, comme la cire d’une bougie qu’on aurait oublié d’éteindre, et qui se serait entièrement consumée. Il ne ressemblait même plus à un humain, mais plutôt à une effroyable sculpture, issue de l’esprit d’un créateur dément. Curieusement, les brûlures s’arrêtaient à hauteur du cou ; le reste du corps n’était même pas roussi. Mais les mains de la victime étaient recouvertes de cloques. L’homme avait probablement cherché à éteindre le feu en se tapant frénétiquement sur la tête.
Un flash traversa la mémoire de Patricia ; elle venait de se souvenir de la scène à laquelle elle avait assisté, lorsqu’elle avait décidé de tester la capacité physique de Kathy et que la fillette avait paniqué à la vue d’une seringue. Elle se rappela également de ce que David Shelton lui avait raconté, à propos d’un canapé carbonisé…et elle frissonna malgré elle.
« Ne me demandez surtout pas comment ça s’est passé. », fit entendre Linda Brown. « Pour moi, ça tient de la magie. Voire même de la sorcellerie. Je n’avais encore jamais entendu parler d’un cas pareil ; je n’ai trouvé aucune trace de combustible sur le corps. C’est comme si ce pauvre bougre avait pris feu par l’opération du Saint-Esprit. Si vous avez quelque chose à proposer pour expliquer ça, je suis preneuse.
-Est-ce que vous avez réussi à l’identifier ? », s’enquit Everett.
Linda Brown secoua la tête : « J’ai parlé du Saint-Esprit, mais ça ne veut pas dire que je suis capable de faire des miracles… J’ai réussi à récupérer quelques empreintes, mais ça n’a rien donné. Il ne figure dans aucun de nos fichiers. » Elle marqua une pause et toussota avant de reprendre : « Excusez-moi, je n’ai pas l’habitude de poser cette question, mais…qu’est-ce qui s’est passé, au juste ? Où avez-vous trouvé ce malheureux ? » Le silence qui s’installa fit comprendre à Linda Brown qu’elle n’obtiendrait pas de réponse : « Vous savez comment ça s’est produit, je me trompe ?
-Nous allons faire transférer le corps à San Francisco. », lui indiqua seulement Patricia. « Est-ce que vous pourriez nous remettre une copie du rapport d’autopsie ? »
La légiste hocha la tête, mais son expression s’était rembrunie ; elle n’appréciait pas d’être tenue à l’écart et ne faisait rien pour le dissimuler :
« Je ne vous demande pas ça par curiosité. », plaida-t-elle. « Je cherche juste à comprendre… »
Patricia Hartling et Everett Reams ne relevèrent pas et ne tardèrent pas à quitter l’institut médico-légal.
« Et maintenant, je vous paye un café ? », proposa Evan.
Hartling revit le visage calciné de l’inconnu et déclina l’invitation.
« Non, merci… » Elle sortit son portefeuille de la poche de son blouson, en tira un billet et reprit : « Mais puisque nous avons retrouvé un semblant de civilisation, je vais m’acheter des cigarettes.
-Vous savez, il y a des habitudes que l’on gagne à perdre…
-Vous savez, il y a des fois où vous feriez mieux de vous taire. », répondit-elle.
Evan esquissa un sourire mais ne releva pas. Ils profitèrent d’un feu rouge pour traverser la rue, et Patricia entra dans une échoppe à la façade miteuse. Lorsqu’elle en ressortit, elle tenait déjà une cigarette dans une main et son briquet dans l’autre. Elle aspira une grande bouffée de tabac, rangea le briquet et se remit à marcher :
« Ce type, vous ne m’avez pas dit où vous l’aviez trouvé… », remarqua-t-elle.
« J’allais donner l’ordre d’arrêter les recherches quand on est tombé dessus. », lui apprit Everett. « C’était à proximité de la zone dans laquelle Lauren Walters a été retrouvée.
-Vous croyez que c’est un hasard ?
-Et vous ? »
Hartling ne lui répondit que par une autre question :
« Vous avez remarqué la tenue qu’il portait ?
-Oui. Une tenue de camouflage. Du genre tenue militaire.
-Le style de déguisement dont raffole Athena. », conclut-t-elle âprement. « Ce qui veut dire qu’ils étaient là… Pour ratisser la zone, je suppose. Et ils ont eu plus de chance que nous.
-Je doute que le bonhomme qui s’est retrouvé transformé en torche vivante ait été de votre avis. », nota Everett. « Visiblement, Kathy a perdu tout contrôle.
-Mais d’une manière ou d’une autre, ils sont parvenus à la neutraliser. Ils avaient sûrement prévu ce cas de figure. Après tout, c’est précisément pour ça qu’ils s’intéressent à elle. Ils ont perdu l’un des leurs, mais ils ont récupéré ce qu’ils voulaient. Ils ont remporté la partie.
-Nous n’avons pas perdu pour autant. », relativisa Reams.
Elle s’arrêta pour le dévisager l’espace d’une seconde, comme si elle voulait s’assurer qu’il était sérieux : « Vraiment ? Est-ce qu’il faut que je vous rappelle le bilan de toute cette opération ? Le seul avantage que nous avions sur eux, c’était Kathy. » Elle balança son mégot sur le bitume du trottoir et l’écrasa d’un coup de talon : « Qu’est-ce que nous pouvons faire, maintenant ? Jason Barlow est dans le coma et n’en sortira probablement jamais ; Rush a disparu de la circulation, et si nous le retrouvons un jour, il y a toutes les chances pour que ce soit mort. On ne peut même pas dire que nous sommes revenus au point de départ ; c’est pire que ça.
-D’accord, la situation pourrait être plus brillante. », admit Evan. « Mais nous pouvons encore tirer quelques ficelles…et voir où elles nous mèneront. Rush est blessé, il va devoir se faire soigner : à un moment ou à un autre, nous retrouverons sa trace dans un hôpital, ou chez un médecin. Une blessure par balle, ça suscite toujours la curiosité : il ne pourra pas rester inaperçu. Il y aura forcément quelqu’un pour se souvenir de lui. Et en ce qui concerne Athena… Ils ont agi dans la précipitation, ce qui les a conduits à laisser des preuves derrière eux. Des preuves que nous allons pouvoir utiliser à notre guise, et que l’on pourra retourner contre eux le moment venu.
-De quelles preuves parlez-vous ? », lui demanda-t-elle d’un ton quelque peu acide.
« Les cadavres, Patricia. », lui répondit-il. « Ils ont certainement des tas de confidences à nous faire. Ils nous en apprendront peut-être même davantage que Rush et Barlow réunis. A nous de savoir les écouter. Nous en avons deux à notre disposition : l’homme qui a été abattu chez Rush, et celui-ci. Rappelez-vous, vous l’avez dit vous-même : si nous arrivions à trouver qui ils étaient, nous pourrions peut-être remonter jusqu’à Athena. Et nous reprendrions alors l’avantage.
-Vous croyez vraiment ? »
Il approuva d’un signe, essayant d’ignorer le ton quelque peu défiant de sa partenaire. Patricia reprit sa marche, d’un pas moins hâtif que d’ordinaire.
« Vous étiez là pour identifier la taupe. », remarqua-t-elle alors qu’ils se rapprochaient de la voiture de location. « Vous l’avez trouvée. Vous devriez passer à une autre affaire, non ? »
Evan lui adressa un sourire amusé : « Seriez-vous en train d’essayer de vous débarrasser de moi ?
-Non. Je me renseigne, c’est tout.
-J’ai rempli une partie du contrat, c’est vrai. », concéda-t-il. « Nous savons maintenant qui était le traître. Mais tant que Rush sera dans la nature, ma mission ne sera pas terminée. Evidemment, je pourrais poursuivre mes investigations de mon côté, et vous du vôtre…mais on forme une bonne équipe, à nous deux, non ? »
Hartling n’approuva pas, mais elle ne démentit pas non plus. Elle s’arrêta devant la voiture mais n’en ouvrit pas immédiatement la portière : « Est-ce que vous savez où se situe l’hôpital ? », demanda-t-elle à Everett.
« Non. », répondit-il. « Mais il y a un plan dans le vide-poche. Pourquoi ?
-Je pensais qu’il était temps de rendre visite à Lauren Walters…
-Bonne idée. », approuva Everett.
Il ne lui fallut qu’une dizaine de minutes pour décortiquer le plan de la ville, après quoi la voiture quitta sa place de parking pour prendre le chemin menant à l’hôpital général de Portland.
Patricia Hartling n’aimait pas les hôpitaux. C’était une évidence, et il fallut moins de deux minutes à Everett Reams pour qu’il s’en rende compte. Les regards qu’elle jetait autour d’elle, tandis qu’ils progressaient dans le couloir pour rejoindre la chambre de Lauren Walters, traduisaient tout de la nervosité qui l’habitait. Mais comme il était manifeste qu’elle faisait tout pour ne pas le montrer, Evan se garda bien de faire la moindre remarque à ce sujet.
Ils s’arrêtèrent finalement devant la porte qui portait le numéro voulu ; Reams abaissa la poignée après avoir frappé pour annoncer leur entrée.
Lauren Walters était allongée dans le lit, et elle paraissait presque plus blanche que les draps fournis par l’hôpital. Des bleus recouvraient ses avant-bras et une partie de son visage, mais ce qui frappait surtout, c’était l’extrême fatigue qui était ancrée à ses traits.
David Shelton était là également, assis sur une chaise inconfortable. Il se leva à leur arrivée, et Evan se demanda si c’était juste pour les accueillir, ou bien s’il voulait par ce geste marquer une séparation nette entre Lauren et le FBI. Il y avait quelque chose, dans le comportement de David, qui lui laissait supposer que la seconde hypothèse était certainement plus juste que la première.
« Qu’est-ce qui se passe ? », demanda soudainement Lauren.
Everett lui fut reconnaissant d’avoir rompu le silence pesant qui s’était abattu dans la pièce :
« Rien du tout. », lui répondit-il. « Nous passions dans le coin, et nous en avons profité pour prendre de vos nouvelles… »
Il crut voir passer dans son regard deux sentiments pourtant dissemblables : de la déception, mais aussi du soulagement.
« Comment vous sentez-vous ? », demanda à son tour Patricia.
« Je vais mieux. », leur apprit-elle.
« Mais elle a besoin de repos. », ajouta aussitôt David.
« Est-ce que vous poursuivez les recherches ? », interrogea encore Lauren.
« Non. », admit Reams. « Nous les avons arrêtées depuis hier soir.
-Vous n’avez rien trouvé ? Aucune trace ? »
Patricia et Evan échangèrent un regard, et les réponses fusèrent à la même seconde :
« Non.
-Si. »
Lauren Walters les dévisagea tour à tour, mais ce fut David Shelton qui formula la question :
« Vous avez trouvé quelque chose, oui ou non ?
-Oui. », reconnut Everett. « Mais…
-De quoi vous souvenez-vous, après avoir quitté Kathy ?
-Après ? Eh bien… Je crois que j’ai vraiment perdu connaissance à ce moment-là. Je ne me souviens plus de rien à partir de cet instant. Pourquoi ? »
Patricia s’approcha du lit, et ce n’est qu’à cet instant-là qu’Everett comprit pourquoi elle avait emporté le rapport d’autopsie avec elle. Il avait cru que c’était seulement parce qu’elle ne voulait pas prendre le risque de laisser une pièce à conviction dans la voiture, sans aucune surveillance…mais maintenant, il devinait qu’il y avait là-dessous une autre motivation. Elle n’avait surmonté son aversion des hôpitaux que pour une seule raison : elle comptait interroger Lauren Walters.
« Nous avons découvert cet homme non loin de l’endroit où vous vous trouviez. », indiqua-t-elle en tendant un des clichés à la psychologue, qui détourna rapidement les yeux de la photographie, écoeurée par cette vision cauchemardesque. « Nous pensons qu’il faisait partie de l’équipe qu’Athena avait envoyée pour récupérer la petite. », compléta-t-elle alors que David Shelton récupérait la photo pour y jeter un coup d’œil. « Avez-vous vu ces hommes, dans la forêt ?
-Oui… Je ne les ai pas vus distinctement, bien sûr, mais je sais qu’ils étaient là. Kathy les a vus, elle. », ajouta-t-elle d’une voix étranglée. « C’est même pour ça que nous nous sommes séparées. Elle m’a dit qu’ils se rapprochaient, et elle m’a montré l’hélicoptère qui nous cherchait.
-Un hélicoptère ? », répéta Evan.
« Vous en êtes sûre ? », renchérit Patricia.
« Je n’ai fait que l’entendre, mais il était tout proche. », certifia Lauren. Elle centra son attention sur la photographie, que David Shelton tenait toujours : « Cet homme, on dirait… On dirait qu’il a été brûlé.
-Carbonisé serait un terme plus juste. », rectifia Hartling.
« Est-ce que…ça peut être Kathy ?
-Qui d’autre ? », rétorqua-t-elle.
« Mais elle a tellement peur de ce pouvoir…
-D’après ce que nous savons, ses facultés pyrokinésiques sont très étroitement liées aux émotions qu’elle éprouve. », lui rappela Reams. « La peur a pris le contrôle, et elle n’a probablement rien pu faire pour s’y opposer.
-Pour ma part, ça ne m’aurait pas dérangée qu’elle les fasse tous cramer. », nota aigrement Patricia.
Lauren ne fit pas attention à ce commentaire : « Elle devait être terrifiée. », déclara-t-elle seulement d’une voix étrangement absente.
Brusquement, David Shelton sortit de son mutisme : il rendit le cliché à Patricia Hartling et ouvrit la porte dans un mouvement énergique.
« Venez, j’ai deux mots à vous dire. », leur lança-t-il.
Ils sortirent de la chambre et le suivirent dans le couloir ; il s’arrêta en plein milieu, l’air plus furieux que jamais.
« Vous croyez que vous n’en avez pas assez fait, peut-être ? », lança-t-il à l’attention de Patricia. « Je ne sais pas si vous l’avez réalisé, mais si vous aviez bien fait votre job, nous n’en serions pas là ! Kathy n’aurait pas disparu, Jason ne serait pas dans le coma, et Lauren n’aurait pas failli mourir ! Deux heures de plus, et les médecins n’auraient pas pu arrêter l’hémorragie. Vous le saviez, ça, ou bien vous vous en foutez ? »
Patricia affronta cette accusation sans broncher, et Everett tenta d’intervenir à son tour :
« Je conçois parfaitement que vous soyez en colère, mais…
-…mais ça ne vous empêche pas de débarquer ici, avec vos questions et vos photos ! Allez-y, donnez-lui une raison supplémentaire de se sentir coupable ! Si vous pensez qu’elle n’en a déjà pas assez…
-Je cherche seulement à établir le déroulement des faits. », se défendit Hartling.
L’argument ne sembla pas convaincre celui à qui il était destiné : « Dites plutôt que vous cherchez à soulager votre conscience. Au lieu de courir après des fantômes, agent Hartling, prenez le temps de regarder les choses en face. Ce que vous verrez ne vous plaira sûrement pas, mais c’est pourtant la réalité. Je vous ai fait confiance. Lauren et Kathy vous ont fait confiance. Et voilà où ça nous a conduits. Alors maintenant, je crois qu’on se passera de votre aide. », conclut-il avant de leur tourner le dos sans un au revoir.
« C’est tout ? », lui cria Patricia. Il venait de disparaître à l’angle d’un couloir, mais elle continua néanmoins : « Vous abandonnez la partie ? Vous les laissez gagner ? »
Elle fit un pas, probablement pour suivre la même direction que lui, mais Everett l’en empêcha :
« Laissez-le. Il n’est pas en état de poursuivre le débat. Et vous non plus, d’ailleurs. »
Il voulut poser une main sur son épaule pour tenter de l’apaiser, mais elle se dégagea brusquement : « Vous, fichez-moi la paix, d’accord ? Je n’ai pas besoin de votre compassion. »
Elle s’éloigna avant qu’il n’ait eu le temps de répondre quoi que ce soit, bousculant au passage deux infirmières qui conversaient dans le couloir.
Lui-même mit un moment avant de se décider à prendre la direction de la sortie. Lorsqu’il s’y résolut finalement, ce fut pour découvrir sa collègue, assise sur un banc à proximité de l’hôpital. Elle se leva à son approche mais fit tout pour ne pas avoir à le regarder en face ; elle paraissait plongée dans la contemplation de sa cigarette, mais cela n’empêcha pas Everett de remarquer qu’elle serrait dans sa main un mouchoir en papier qui n’était pas parvenu à estomper totalement ce qu’elle avait voulu cacher.
« On rentre au motel. », décréta-t-elle en tentant d’affermir sa voix.
« Et après ? », lui demanda-t-il.
Il sentait qu’il valait mieux ne pas essayer de la réconforter, parce qu’elle ne lui en laisserait pas l’occasion.
« Nous prenons le premier avion pour San Francisco. Nous n’avons plus rien à faire ici. »
Il ne s’y opposa pas. C’était la stricte vérité : Forest Park n’avait plus rien à leur apprendre.
Plus elle l’observait, et plus elle se prenait à penser qu’il aurait peut-être mieux valu que ça s’arrête tout de suite. Il n’avait plus grand-chose en commun avec l’être jovial qu’il avait été, cloué sur ce lit, entouré par toutes ces machines assourdissantes. Il était devenu…quoi ? Un robot ? Un zombie ? Elle hésitait entre ces deux termes, ne sachant pas lequel choisir, lequel rejeter. Il était vivant, du moins en apparence. Mais ses yeux étaient fermés par du sparadrap, plusieurs perfusions couraient autour du lit, et jamais son teint n’avait été aussi crayeux. Il avait presque l’air…blanc. Ce qui était un comble, pour un afro-américain.
Marlene Barlow aussi manquait de couleurs ; pour dire vrai, elle se sentait presque moins vivante que son père. Ce n’était pas la fatigue : elle était parvenue à dormir, et elle avait même réussi à amasser quelques précieuses heures de repos grâce à un somnifère aimablement prescrit par un docteur compatissant. C’était autre chose, un sentiment diffus et désagréable, l’impression d’être vide. Complètement vide et inutile. Elle était là, assise à son chevet, elle lui tenait la main, elle lui parlait …mais elle ne pouvait rien faire de concret. Même la médecine semblait incapable de l’aider, alors comment aurait-elle pu se rendre utile dans ces conditions ?
Son état reste stable, il faut attendre.
La phrase ne changeait jamais et résonnait comme une litanie funeste. Que fallait-il attendre ? Que devaient-ils espérer ? Il n’avait toujours pas quitté l’unité des soins intensifs. C’était un signe qui ne trompait pas. Et un médecin avait déjà voulu savoir s’il avait signé une autorisation pour des prélèvements d’organes, au cas où il viendrait à décéder…
Malgré son abattement, Marlene n’avait pas perdu son habituelle vivacité d’esprit, et pour elle, tous ces signes avaient une lugubre signification.
« Comment ça va depuis ce matin ? »
Marlene sursauta, tandis que son frère refermait la porte derrière lui, l’air faussement souriant, son sac de classe suspendu à son épaule gauche, une barre de chocolat à la main. Kevin s’efforçait manifestement de rejeter la vérité ; il avait tenu à aller au lycée, alors que les circonstances auraient pu l’en dispenser, et il continuait à afficher sa décontraction naturelle. En apparence. Car Marlene connaissait suffisamment bien son petit frère pour savoir qu’il ne faisait que refouler son chagrin. C’était d’ailleurs un point qu’il avait en commun avec sa mère, qui n’avait jamais autant couru que ces derniers jours.
« Toujours pareil. », répondit-elle d’une voix presque cassée.
« C’est une bonne chose, non ? », questionna-t-il.
Elle secoua les épaules, hésita à dire ce qu’elle en pensait vraiment, puis s’obligea à esquisser une lointaine ébauche de sourire : « Oui. Je suppose que oui.
-J’espère que tu ne lui as pas trop cassé les oreilles. »
Marlene sourit à nouveau, avec plus de sincérité : un médecin leur avait conseillé de parler à leur père. Il leur avait expliqué que certaines études avaient prouvé que les patients dans le coma percevaient les sons autour d’eux, et que parfois, cela pouvait même les stimuler. Depuis, Marlene n’arrêtait pas d’énumérer ses souvenirs les plus joyeux ; et lorsque la mémoire lui faisait défaut ou qu’elle en avait assez de se réfugier dans le passé, elle prenait un livre et lui faisait la lecture à voix haute. Elle ignorait si cela faisait réellement du bien à son père, mais elle devait admettre que cela avait au moins le mérite de calmer son propre stress. C’était réconfortant de pouvoir briser le silence qui enveloppait la chambre, d’avoir le droit de couvrir le bruit de l’électrocardiogramme et du respirateur.
Kevin se laissa tomber sur une chaise, mordit dans son goûter et demanda soudain :
« Tu as remarqué les deux types, dehors ? On dirait qu’ils gardent la chambre.
-Tu rigoles ? », demanda-t-elle avec une certaine rudesse.
Kevin secoua la tête : « Non, je te jure, c’est vraiment l’impression que j’ai eue.
-A quoi ils ressemblent ?
-Pas à des flics, en tout cas. »
Marlene sentit un frisson lui remonter le long de la colonne vertébrale. Son regard se posa d’abord sur le visage de son frère, puis sur celui de son père. Elle aurait aimé dire qu’il avait l’air paisible, mais c’était tout le contraire. Elle réfléchit rapidement à la situation, passa différentes solutions en revue puis se leva, sous l’œil intrigué de Kevin.
« Ecoute : toi, tu restes avec lui. Moi, je vais sortir pour prévenir la sécurité de l’hôpital.
-Je me suis peut-être fait des films, tu sais…
-Tu as bien compris ? Tu ne bouges pas d’ici. Je n’en ai pas pour longtemps. »
Même s’il avait eu une objection, Kevin n’aurait pas eu le temps de la formuler : déjà, Marlene était sortie de la chambre. Elle prit le temps d’observer les lieux, et elle sut d’instinct que son frère ne s’était pas trompé. Deux hommes se trouvaient là, postés juste à côté de la porte. Avec leurs costumes bon marché et leurs cheveux impeccablement lissés, ils ne ressemblaient effectivement pas à des policiers en faction. Ils lui retournèrent son regard, et l’un d’eux se permit même de lui adresser un sourire un peu crispé. Marlene n’y répondit pas et se dirigea d’un pas vif vers le guichet de la réception. L’infirmière voulut tout d’abord savoir pourquoi elle tenait absolument à faire venir la sécurité, et même si elle eut l’air sceptique devant les explications de l’adolescente, elle s’y résolut tout de même à faire ce qui lui était demandé.
A peine cinq minutes plus tard, un grand Noir à l’allure rébarbative escortait Marlene jusqu’à la chambre de son père. L’agent de sécurité portait une tenue bleue qui paraissait trop étroite pour contenir ses quatre-vingt dix kilos de muscles, et une carte épinglée à la poche de sa chemise indiquait son prénom, à moins que ce ne fut son nom : Sterling.
Les deux hommes en costumes se trouvaient toujours là, et l’un d’eux fit un geste en voyant le garde s’approcher. Marlene resta à l’écart mais ne perdit rien de la scène.
« Puis-je savoir ce que vous faites ici, Messieurs ? », demanda Sterling.
Son ton était affable, mais Marlene devinait qu’il se méfiait d’eux autant qu’elle.
« Nous avons reçu pour consigne de surveiller l’accès à cette chambre. », répondit l’un des hommes.
« Vous n’avez pas l’air de policiers. », nota Sterling.
« Nous appartenons pourtant à la Police Fédérale. », l’informa le second individu. Et ce faisant, il sortit de la poche intérieure de sa veste un porte-carte qu’il présenta à l’agent de sécurité.
Machinalement, Marlene s’avança pour regarder…et étouffa un hoquet de surprise.
Les trois lettres bleues qui ornaient la carte étaient parfaitement reconnaissables.
« Qu’est-ce que le FBI veut à mon père ? », demanda-t-elle en s’obligeant à surmonter sa stupeur.
« Nous sommes là pour veiller à sa sécurité, Mademoiselle. », lui répondit celui qui lui avait adressé un sourire quelques minutes auparavant, et qui maintenant semblait sur la défensive.
« C’est un peu tard pour ça, non ? », répliqua-t-elle. « Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que ça signifie ? Est-ce que… Est-ce qu’il a fait quelque chose de mal ? »
Sa question avait une tonalité trop enfantine, mais elle s’en rendit à peine compte.
« Désolé, ces informations ne vous concernent pas… », répondit l’autre agent.
« Mais c’est mon père ! », hurla-t-elle. « Comment osez-vous dire que ça ne me regarde pas ? »
La porte de la chambre s’entrouvrit pour laisser passer le visage interloqué de Kevin.
« Je commence à en avoir marre de tous ces mystères ! », rajouta-t-elle en ravalant ses sanglots. « Mon père va sûrement mourir, et personne ne veut me dire pourquoi ! »
Elle soutint le regard impassible des deux agents avant de faire demi-tour ; elle courait presque, et elle entendit à peine la voix de son frère : « Marlie ! Attends-moi ! »
Il parvint à la rejoindre alors qu’elle venait d’appeler l’ascenseur :
« Qu’est-ce qu’il y a ? Ce sont qui, ces gugusses ?
-Le FBI. », lui apprit-elle. « Et ne me demande pas ce qu’ils font là. Je n’en sais pas plus que toi. »
Ils gardèrent le silence jusqu’à ce qu’ils aient retrouvé l’air libre. Marlene s’arrêta quelques instants, essayant de se calmer.
« Je veux savoir ce que ça cache. », affirma-t-elle. « Il faut que je sache ce qui est arrivé. Et puisqu’ils ont tous décidé de se taire, je vais le trouver par moi-même.
-Quoi, comment ça ? Qu’est-ce que tu comptes faire ? Une enquête ?
-Et pourquoi pas ? », rétorqua-t-elle devant l’expression incrédule de Kevin. « Tu n’as pas envie de découvrir ce qui s’est passé, toi ? Tu ne veux pas savoir pourquoi Papa va mourir ? »
Un éclair de tristesse passa dans les yeux du garçon, vite détrôné par l’indignation :
« Il n’est pas encore mort !
-Il est dans le coma, Kev.
-Ça ne veut pas dire qu’il est mort ! Il respire encore, c’est bien la preuve qu’il est vivant !
-Il respire parce qu’une machine l’aide à respirer.
-Il est fort. Il l’a toujours été. Il va s’en sortir. » Il marqua une pause avant de reprendre, d’un ton presque cassant : « Si c’est pour le soutenir comme ça, tu peux rentrer à la maison.
-Kevin, je… »
Sa réplique se perdit dans le vide : Kevin était déjà reparti. Elle le regarda franchir les portes de l’hôpital et sentit les larmes lui picoter les yeux. Elle les repoussa bien vite. Ce n’était pas la peine de pleurer. Le mal était fait, et sa dernière crise de larmes n’avait rien empêché.
Le plus dur n’était pas de se dire que son père risquait de décéder. Le plus dur était de se souvenir que leur dernière conversation s’était terminée en dispute.
Fiche le camp.
C’était les derniers mots qu’il lui avait adressés. Et elle avait obéi. Parce qu’il lui faisait peur.
Marlene se força à sortir de ses sinistres pensées ; puisqu’elle n’était pas utile à l’hôpital, il fallait qu’elle trouve quelque chose à faire. Pour s’occuper. Et pour avoir une chance de comprendre tout ce que cela signifiait. David Shelton aurait pu lui fournir les réponses qu’elle espérait, mais il s’obstinait à ne rien lui dire. Pour la protéger, ou bien pour protéger son père ? Ces dissimulations avaient-elles un lien avec la présence de ces deux agents fédéraux ? Dans quel genre de pétrin son père s’était-il fourré ? Et pour quelles raisons ?
C’est d’un pas mécanique que Marlene se rendit jusqu’à l’appartement paternel. Et c’est tout aussi mécaniquement qu’elle introduisit la clef dans la serrure. Le capharnaüm n’avait pas changé depuis sa dernière visite ; elle n’y prêta aucune attention et se posta au milieu du salon. L’ampleur de la tâche lui sautait maintenant au visage : par où devait-elle commencer ? Dans quelle direction fallait-il qu’elle oriente ses recherches ? Et…avait-elle seulement le droit de fouiller dans les affaires de son propre père, alors que celui-ci reposait, inerte, sur un lit d’hôpital ?
Elle se décida soudain et se dirigea vers un placard. Puisqu’il fallait commencer par quelque part, autant que ce soit par là… Elle en sortit un porte-documents qu’elle ouvrit aussitôt, et dont elle dispersa le contenu sur le sol.
« Je m’excuse, Papa. », murmura-t-elle.
Elle examina les papiers, d’abord attentivement, puis de plus en plus vite. Elle se releva, vida une étagère, ouvrit tous les tiroirs qui pouvaient être ouverts, lut tout ce qui pouvait être lu, fouilla dans toutes les poches des vêtements qu’elle rencontra…mais ne trouva rien. Elle passa ainsi plus d’une heure à retourner tous les meubles de l’appartement, à la recherche d’une indication quelconque, mais elle ne trouva rien, à l’exception des photographies qu’elle avait déjà pu observer avant. Elle contempla le visage sur ces images. Son visage. Ces clichés prouvaient au moins qu’on l’avait suivie, pour une raison qui risquait inexpliquée. Elle les enfouit dans un sac plastique, décidée à les emporter avec elle. Puis elle s’affala sur le canapé, soudainement désœuvrée.
Rien.
Les larmes revinrent à la charge, et cette fois-ci, elle ne les repoussa pas. Elle les laissa couler en silence le long de ses joues, et bientôt la rivière se transforma en torrent. Elle se pelotonna sur le divan, serrant contre elle un pull-over que son père avait laissé là. L’odeur de son eau de toilette aurait pu raviver sa tristesse, mais au contraire, cela contribua à calmer ses sanglots. Quand elle releva la tête, Marlene remarqua enfin quelque chose à travers le rideau de larmes qui voilait sa vision.
Il y avait d’ordinaire un cadre sur un guéridon, près du canapé. Le guéridon était toujours là, mais le cadre avait été placé face contre terre, de façon à ce qu’il soit impossible de voir la photo. Marlene connaissait ce cliché, mais elle avança pourtant la main et le remit debout, pour se retrouver face au visage souriant de sa grand-mère paternelle, Tanya.
Marlene prit le cadre dans ses mains et renvoya un pâle sourire à son aïeule, puis elle le remit à sa place et se leva, sans se séparer du pull-over. Elle pensa encore à cette ultime visite, à la façon qu’il avait eue de s’emporter. Et elle comprit qu’il n’avait pas uniquement agi par peur ou par colère. A cet instant, il avait également eu honte. C’était pour cela qu’il l’avait mise à la porte de cette manière. Il lui avait suffi de voir ce cadre retourné pour le deviner.
Marlene ôta son blouson et enfila le pull ; il était trois fois trop large pour elle, et elle nageait dedans, mais elle s’en moquait. Le porter, c’était un peu comme tenir la main de son père. Une façon comme une autre de lui montrer qu’elle n’avait pas honte de lui…
À SUIVRE