FANTOMES
Saison 2 - épisode 5
par Miranda Wolf
oddproduction@hotmail.com
Cela faisait longtemps qu’elle était réveillée ; en vérité, elle n’avait même pas l’impression de s’être endormie. Mais elle ne voulait pas ouvrir les yeux. Pas encore. Elle faisait tout son possible pour repousser la douloureuse réalité, pour nier l’évidence, et garder les yeux fermés semblait l’y aider. Pourtant, elle y fut obligée lorsqu’un grincement retentit, tout proche, suivi de bruits de pas lourds et réguliers. Elle se redressa sur sa couchette, ignorant les élancements douloureux de son dos, et un frisson d’effroi l’envahit quand elle aperçut la silhouette trapue de son visiteur. Derrière lui, deux hommes montaient la garde, une arme à la main. Cela l’emplit d’une certaine satisfaction : au moins, ils avaient peur d’elle…presque autant qu’elle avait peur d’eux.
L’un des gardes actionna un interrupteur, et une lumière crue envahit la pièce où elle se trouvait enfermée depuis la veille. C’était un endroit glacé, aux murs et au sol grisâtres. Il n’y avait là qu’un meuble, un petit lit ridicule et inconfortable, garni d’une grossière couverture qui grattait terriblement. La porte était massive et équipée d’un énorme cadenas. Il y avait également une caméra, disposée dans un angle, mais la cellule était tellement sombre qu’elle ne devait pas servir à grand-chose.
Quand le néon s’alluma, Kathy se prit soudain à regretter l’obscurité qui jusque là l’oppressait terriblement. Son regard rencontra celui de l’homme qui lui faisait face, et elle sentit monter en elle deux sentiments bien distincts, et pourtant étroitement liés : la haine à l’état pur, et la peur. L’homme, pourtant, lui souriait. Et peut-être était-ce ce qui le rendait vraiment effrayant. On aurait dit que le spectacle le divertissait au plus haut point.
« Je suis navré de ne pas avoir pu t’offrir un lit plus confortable, Kathy. », lui déclara-t-il d’une voix trop enthousiaste. « Mais d’ici une heure tout au plus, nous aurons quitté ce taudis, et tout cela ne sera plus qu’un mauvais souvenir. Tu vas être traitée comme une Princesse, tu sais. Ou mieux : comme une Reine. Qu’est-ce que tu en dis ? »
Kathy se pelotonna contre le mur, les genoux ramenés sous le menton, mais elle ne dit rien. Le gros homme avait beau déployer des efforts pour avoir l’air sympathique, c’était peine perdue. Elle savait ce qu’il voulait et ce qu’il avait fait, et elle le détestait du plus profond de son cœur.
« Je ne veux que ton bien, Kathy. », renchérit l’autre. « Tu dois me croire. Je suis ton ami. »
Kathy porta les mains à sa tête et les plaqua contre ses oreilles. Elle refusait d’en entendre davantage. Son interlocuteur ne renonça pas. Il ne parut pas affecté par son attitude et s’approcha en lui présentant un sachet.
« Voici ton petit-déjeuner. J’espère que tu aimes les pains au chocolat. », fit-il en lui mettant le sac sous le nez. Il s’en échappait une délicieuse odeur de pâtisserie fraîchement cuite, mais Kathy s’obligea à ne pas céder. Elle n’était pas un animal, il ne l’attirerait pas avec de la nourriture.
Le gros homme sembla comprendre, et il déposa le sac sur le lit, sans ajouter un mot. Il se dirigea vers la sortie, mais quand il se retourna une dernière fois avant de quitter la pièce, son visage avait perdu toute trace de sourire, et Kathy sentit un frisson désagréable lui parcourir l’échine.
Les deux gardes disparurent à leur tour, verrouillant le cadenas derrière eux. Lentement, Kathy ôta les mains de ses oreilles et considéra le sachet en papier kraft durant un long moment. Elle se demanda si elle n’allait pas le jeter à l’autre bout de la pièce, ou peut-être même le piétiner, pour bien montrer sa détermination. Elle prit le sac et y plongea la main ; elle contempla le pain au chocolat, et son estomac ne tarda pas à gargouiller, entamant toute sa volonté.
Il ne lui fallut que deux minutes pour tout engloutir, mais lorsque son regard rencontra l’œil immobile de la caméra, elle se sentit coupable d’avoir capitulé devant la faim.
Elle enroula les bras autour de ses genoux et se promit que ce serait là sa seule défaite.
Quand le temps était aussi épouvantable, Patricia Hartling regrettait sincèrement d’avoir quitté le climat ensoleillé de Minneapolis, Kansas, pour les cieux brumeux de San Francisco. La pluie qui l’avait accueillie lorsqu’elle était descendue de l’avion la ramenant de l’Oregon n’avait pas cessé ; au contraire, les averses n’avaient fait que s’intensifier, entraînant par la même occasion une chute vertigineuse des températures. Malgré son épais pull-over, son manteau en daim et son écharpe, Patricia était transie de froid. Et pour couronner le tout, les bottes qu’elle avait sorties en hâte de sa penderie semblaient avoir une notion toute personnelle du terme imperméabilité.
Arrêtant momentanément de slalomer entre les flaques d’eau, Patricia essaya de se repérer. Elle n’avait pas souvent l’occasion de venir dans ce quartier, et elle se sentait quelque peu perdue au milieu de cette rue presque déserte. Effet de la météo, ou bien manque d’intérêt des promeneurs pour cette partie de la ville ? Elle n’aurait pas su le dire…et pour l’instant, elle s’en moquait complètement. Ce qu’elle voulait avant tout, c’était trouver ce qu’elle cherchait, et surtout pouvoir enfin allumer une cigarette sans craindre de la voir s’éteindre immédiatement.
Il n’y avait aucune habitation dans ce quartier visiblement uniquement réservé aux commerces. Patricia reprit sa marche, les mains enfouies dans les poches de sa veste. Pourquoi avait-il fallu qu’Everett Reams lui donne rendez-vous dans un endroit aussi isolé ? Elle espérait pour lui qu’il aurait une bonne excuse ; plus les minutes passaient, et plus son agacement augmentait.
Enfin, elle l’aperçut. Il se tenait deux mètres plus loin, sous un grand parapluie noir. Il la vit au même moment et lui adressa un signe de la main, accompagné d’un sourire qu’elle ne lui rendit pas.
« J’avais fini par croire que vous m’aviez posé un lapin. », lui dit-il quand elle arriva à sa hauteur.
« J’aurais peut-être dû. », répondit-elle aigrement.
Evan ne releva pas et se contenta de refermer son parapluie.
« Vous pouvez me dire ce qu’on fait dans le coin ? », questionna Patricia.
En retour, Everett lui adressa un autre sourire :
« Vous ne vous rappelez pas ? Je vous dois un café. », fit-il avant de lui tourner le dos pour pousser la porte d’une petite échoppe.
Patricia en resta un moment sans voix. Elle ne pouvait pas croire qu’elle avait traversé la moitié de la ville sous la pluie pour une malheureuse tasse de café. Elle sortit de son immobilisme pour franchir le seuil de la boutique, alors que déjà son collègue avait pris place sur une banquette.
L’endroit aurait pu ressembler de loin à un bar, et pourtant les délicieuses odeurs qui embaumaient l’atmosphère indiquaient qu’il s’agissait bien d’une boulangerie. Des cartes accrochées un peu partout apprenaient qu’on y vendait des viennoiseries à emporter ou à consommer sur place, ainsi que du café, du thé ou d’autres boissons non alcoolisées. Il régnait dans ce lieu une ambiance agréable et reposante, mais cette impression venait peut-être du fait qu’il n’était que sept heures, et qu’il n’y avait là que quatre autres personnes –sans compter un Berger Allemand qui s’était couché sous la table, l’œil aux aguets– installées autour d’un petit-déjeuner pantagruélique.
Patricia se débarrassa de sa veste détrempée et prit place sur la banquette, en face de Reams. La chaleur qui se dégageait des radiateurs tout proches était réconfortante, et cela apaisa quelque peu sa mauvaise humeur. Elle plongea la main dans son sac et en retira son précieux paquet de cigarettes, mais Everett lui indiqua silencieusement une direction, et son regard se posa sur un de ces panneaux qu’elle exécrait, mais qui ponctuaient systématiquement sa route chaque fois qu’elle s’aventurait dans un lieu public :CECI EST UN LIEU PUBLIC.
IL EST INTERDIT DE FUMER.« Vous l’avez fait exprès, c’est ça ? », grogna-t-elle en rempochant son tabac.
« Exact. Je suis un tortionnaire, je l’admets. », répondit-il alors qu’un serveur venait déposer deux cafés et une petite corbeille de biscuits sur la table.
« Vous n’allez quand même pas me dire que je suis venue jusqu’ici pour un simple café ?
-Et si c’était le cas ? Vous me passeriez les menottes ?
-Non. Je me contenterais de vous balancer dans la Baie. Après vous avoir préalablement découpé en petits morceaux, évidemment. »
Everett piocha un biscuit dans la corbeille et le trempa dans sa tasse de café :
« En fait, il y a une raison. Avant notre départ précipité pour Forest Park, j’avais lancé quelques recherches sur le compte de Rush…
-Vous avez trouvé quelque chose ?
-Sur lui, rien du tout. Pas de famille, pas d’enfants, des amis trop bien placés pour accepter de répondre à nos questions… En revanche, il y a davantage à dire sur sa femme.
-Comment ça ?
-Helena Rush a eu une fille d’un premier mariage, et il se trouve que cette fille habite à deux rues d’ici. J’ai pensé qu’une petite visite s’imposait… »
Patricia sentit son enthousiasme retomber ; elle s’était attendue à une information plus probante, et Evan dut s’en rendre compte : « Il y a autre chose. », concéda-t-il. « Mais je n’ai pas encore eu le temps d’approfondir. Madame Rush n’a plus donné signe de vie depuis un moment. Un mois, pour être exact.
-Elle a disparu, elle aussi ?
-En quelque sorte. Elle est partie en week-end avec son mari, et il est revenu sans elle.
-Qu’est-ce que ça voudrait dire ?
-C’est ce que je n’ai pas encore eu le temps de découvrir. Mais je crois que ça peut être intéressant. Qu’est-ce que vous en pensez ? »
Patricia secoua vaguement la tête : « Je n’en sais rien...
-Je pensais plutôt à une réponse du genre : "félicitations, Evan. C’est ce qu’on appelle du bon travail !"
-C’est du bon travail… », admit-elle.
« Mais… ?
-Mais ça ne nous aidera pas à savoir où se trouve Kathy.
-Rush peut nous faire remonter jusqu’à Athena, et Athena nous conduira obligatoirement à Kathy…
-Dans combien de temps ? »
Everett ne releva pas ; il ne voyait que trop bien là où elle voulait en venir. Leurs recherches réussiraient peut-être à éclaircir certains détails du passé, mais qu’allait-il advenir du futur ? Pour l’heure, il n’y avait aucune piste menant à la fillette.
« Gardez à l’esprit que Rush est le seul coupable. », lui dit-il doucement. « Vous n’y êtes pour rien.
-Ce n’est pas ce que me dit ma conscience. », lui répondit-elle. Elle marqua une pause, le regard rivé sur sa tasse de café désormais à moitié vide. « Vous savez… Il m’arrive de me demander ce qui me retient de laisser tomber.
-Vous voulez dire…démissionner ? »
Elle acquiesça en silence, et Evan se trouva presque déstabilisé. Pendant quelques secondes, il ne sut tout simplement pas quoi dire. Il chercha une formulation originale, une réponse argumentée…mais opta pour la simplicité.
« Ce ne serait pas une bonne idée. », déclara-t-il.
« Et pourquoi ça ? », questionna-t-elle en relevant la tête. « Pourquoi devrais-je rester, après ce qui vient de se passer ? Je ne suis peut-être pas coupable, mais je suis tout de même responsable de tout ce fiasco. J’aurais dû m’apercevoir que quelque chose n’allait pas, et au lieu de ça…
-Rush n’était pas en tête de liste quand les affaires internes se sont intéressées au dossier. », l’interrompit Evan.
« Mais moi, je l’étais, non ? », lui demanda-t-elle.
Everett secoua les épaules, légèrement mal à l’aise : « On soupçonne d’abord les employés avant de s’intéresser au patron… Ce n’est pas normal, mais c’est habituel. Sur le papier, vous étiez suspecte, c’est vrai. Mais ça n’a jamais été plus loin. Ce que j’essaie de vous dire, c’est que cette histoire ne doit en aucun cas remettre en cause la totalité de votre carrière. Ne flanquez pas tout en l’air à cause de ça. Ça ne vous aidera pas à vous sentir mieux. Et ça ne changera rien à ce qui s’est déjà passé. »
Il ne s’était pas rendu compte qu’il avait posé sa main sur celle de Patricia ; il ne le réalisa que lorsqu’elle se dégagea de cette étreinte pour terminer son café. Il dissimula sa gêne en tournant la tête en direction de la baie vitrée.
« La pluie s’est arrêtée. », nota-t-il. « Nous devrions en profiter avant que ça ne recommence… »
En guise d’approbation, Patricia Hartling se leva et renfila sa veste, avant de se diriger vers la sortie.
L’appartement qu’occupait Natalie Warren n’était pas bien grand, mais la décoration rattrapait largement ce manque d’espace. De nombreux clichés en noir et blanc émaillaient les murs, et on retrouvait sur la plupart de ces photographies la silhouette à la fois imposante et aérienne du Golden Gate Bridge. En chemin, Everett avait fourni à sa collègue quelques renseignements complémentaires au sujet de la fille d’Helena Rush. Il n’y avait de fait pas grand-chose à en dire : âgée de trente ans, Natalie Warren était célibataire et occupait un poste modeste au sein d’une agence de publicité.
Lorsqu’ils s’étaient présentés, la jeune femme les avait accueillis sans réticence et leur avait même proposé une tasse de thé ; sa nervosité n’en était pas moins palpable. Assise sur le rebord d’un canapé légèrement défraîchi, elle avait posé ses mains à plat sur ses genoux, certainement pour s’obliger à rester tranquille, mais l’anxiété se lisait dans ses yeux.
« Mademoiselle Warren, quand avez-vous eu des nouvelles de votre beau-père pour la dernière fois ? »
La jeune femme écarquilla les yeux, manifestement décontenancée :
« Mon… Mon beau-père ? », répéta-t-elle en dévisageant tour à tour ses deux visiteurs. « Mais… Je croyais que vous étiez là pour ma mère, pas pour Edgar.
-Et pourquoi serions-nous venus pour vous parler de votre mère ? », questionna Patricia.
Natalie Warren inspira profondément, peut-être pour se donner du courage, ou bien pour affronter la vérité telle qu’elle se présentait : « Ma mère ne m’a plus donné de nouvelles depuis près de cinq semaines. Je ne sais pas… J’ai cru que vous étiez là pour elle… Qu’une de ses amies avait peut-être prévenu la police…
-Est-ce que vous l’avez fait, vous ? », demanda Evan. « Avez-vous signalé sa disparition à quelqu’un ?
-Non. », confessa-t-elle en secouant la tête. « Mais…j’allais le faire.
-Pourquoi avoir attendu aussi longtemps ? Vous n’êtes pas inquiète ?
-Si, mais...il m’a dit de ne pas m’en faire.
-Qui ?
-Edgar. Mon beau-père. » Elle plaqua une main sur son front, comme pour remettre de l’ordre dans ses pensées : « Vous êtes du FBI, donc vous travaillez pour lui…
-Pas vraiment. », lui répondit Everett.
Natalie n’en sembla que plus perdue : « Je ne comprends pas. Vous êtes là pour…me poser des questions sur lui ? Pourquoi ? Il a des problèmes ?
-Y a-t-il une raison qui vous laisserait supposer que c’est le cas ? », interrogea Patricia.
« Non. », répondit-elle, non sans une seconde d’hésitation. « Mais si vous êtes là, c’est nécessairement parce qu’il s’est passé quelque chose…
-Pour l’instant, nous cherchons seulement à vérifier quelques détails, rien de plus. », lui assura Everett. « Pouvez-vous nous dire précisément quand vous lui avez parlé pour la dernière fois ?
-Eh bien… ça devait être la semaine dernière, il me semble. Le mercredi, je crois. Je m’en souviens, parce qu’il a téléphoné au moment où j’allais partir à mon cours de gym…
-De quoi avez-vous discuté ?
-D’un peu de tout…
-De votre mère ? »
Une lueur craintive apparut dans le regard de Natalie Warren :
« Oui, bien sûr, nous en avons parlé…
-Que vous a-t-il dit ?
-Je voulais prévenir la police, il m’a dit de ne pas m’angoisser…
-Il n’était pas inquiet pour elle ?
-Non, pas vraiment…
-Etait-ce parce qu’il savait où elle se trouvait ?
-C’est l’impression que j’en avais, oui. Mais il ne me l’a jamais confirmé directement. Il m’a juste dit qu’elle était en sécurité et que je devais rester tranquille.
-Vous n’avez pas cherché à en savoir plus ?
-J’ai pensé qu’il avait ses raisons, qu’ils avaient peut-être reçus des menaces… Il occupe un poste difficile, et je sais qu’il n’a pas que des amis. J’ai accepté d’attendre encore un peu… » Elle s’interrompit, suspecte : « Est-ce que vous savez quelque chose au sujet de ma mère ? Quelque chose que j’ignore ?
-Non, nous ne savons rien du tout. », lui assura Patricia, et Natalie Warren eut beaucoup de mal à cacher sa déception. « Votre mère avait-elle déjà disparu de la sorte, auparavant ?
-Non, jamais de la vie ! », s’écria-t-elle, presque scandalisée par cette perspective. « Bien sûr, maman aime voyager, mais d’habitude, elle me donne toujours de ses nouvelles. Elle me téléphone, ou bien elle m’envoie des cartes postales…
-Elle n’a rien fait de tel depuis son départ ?
-Non. Je n’ai rien reçu. Ni coup de fil, ni courrier.
-Mademoiselle Warren, quelles relations entretenez-vous avec votre beau-père ? »
La question était simple, pourtant elle sembla prise au dépourvu.
« Je sais qu’il adore ma mère. », répondit-elle après un instant de réflexion.
« Et vous, est-ce que vous l’appréciez ? », insista Everett.
Elle secoua les épaules, embarrassée : « Je n’ai rien à lui reprocher, si c’est ce que vous voulez entendre. J’avais dix ans quand il a épousé ma mère, et je n’ai jamais manqué de rien…mais disons qu’on ne se connaît pas beaucoup, lui et moi. J’ai passé beaucoup de temps en pension, et lui a toujours été accaparé par son travail. Quand il était à la maison, il se consacrait exclusivement à ma mère… Je ne crois pas qu’Edgar aime beaucoup la compagnie des enfants. », ajouta-t-elle après une autre seconde de silence. « D’ailleurs, il n’en a jamais voulu. Mais je ne vois toujours pas où vous voulez en venir… »
Evan ne lui répondit pas directement : « Merci pour votre aide, Mademoiselle Warren. », lui dit-il seulement. « Nous n’allons pas vous déranger plus longtemps. »
Il attendit qu’ils aient quitté l’immeuble pour prendre à nouveau la parole :
« Alors, qu’est-ce que vous en pensez ? », demanda-t-il à son équipière.
« Et vous ? », questionna-t-elle en retour.
« Je ne crois pas qu’Helena Rush ait disparu d’elle-même. », déclara-t-il tout en scrutant le ciel pour voir s’il devait ou non ouvrir son parapluie. « Je pense plutôt qu’il l’a fait disparaître.
-Il l’aurait tuée ?
-Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. », rectifia-t-il avec un sourire. « Pour moi, il a senti le vent tourner et a seulement pris ses précautions… Il a mis sa femme à l’abri, probablement parce qu’il craignait les représailles d’Athena, ou bien parce qu’il avait prévu de s’enfuir avec elle dans un endroit bien précis. Reste à trouver lequel…
-Comment est-ce que vous comptez procéder ?
-Les vieilles techniques ne mentent jamais : nous devrions nous attaquer à ce problème comme nous le ferions en cas de disparition classique. Étudier les relevés de compte, analyser les appels téléphoniques, reconstituer l’emploi du temps de la disparue… Vous vous sentez d’attaque ?
-Du moment que j’ai quelque chose à faire…
-Alors ce sera votre mission. », décida Evan.
« Et vous ? Qu’est-ce que vous ferez, pendant ce temps ? »
Everett lui adressa un sourire énigmatique : « Moi, je ferai parler les morts… »
« Vous êtes sûre que ce n’est pas un peu précipité ? Vous devriez peut-être accepter de rester ici un jour ou deux… »
Lauren Walters s’efforça de repousser la vague d’agacement qui avait failli la submerger ; David Shelton semblait réellement inquiet pour elle, et d’une certaine façon, elle lui en était reconnaissante. Mais elle ne voulait pas passer une journée de plus dans ce lit d’hôpital, à ressasser des pensées sinistres et des souvenirs tout aussi déplaisants.
« Je vais bien. », déclara-t-elle pour le tranquilliser.
« Vous en êtes certaine ? »
Lauren acquiesça, se forçant à arborer un sourire réconfortant alors qu’elle sentait déjà les larmes lui picoter dangereusement les paupières. Depuis quelque temps, elle avait tendance à pleurer un peu trop facilement à son goût. Il fallait qu’elle se ressaisisse, qu’elle reprenne le contrôle de ses nerfs. Sans cela, elle ne serait d’aucune utilité à Kathy.
« On peut partir ? », questionna-t-elle en espérant avoir suffisamment affermi sa voix pour que cet instant de trouble soit passé inaperçu.
« Oui, bien sûr… »
David se dirigea vers le fauteuil roulant qui attendait dans un coin de la chambre, mais Lauren l’arrêta avant qu’il n’ait eu le temps de l’atteindre : « Je peux marcher. Je ne suis pas encore invalide. », ajouta-t-elle un peu sèchement, prévoyant qu’il allait certainement émettre une objection.
David ne parut pas vexé par le ton quelque peu abrupt de sa remarque ; il se contenta de s’approcher pour lui offrir son bras en guise de soutien. L’opération et les antalgiques avaient perturbé son sens de l’équilibre, et lorsqu’elle se leva, Lauren eut l’impression que le monde entier s’était mis à tournoyer tout autour d’elle. C’était comme si elle s’était trouvée au milieu d’un immense manège ; elle ferma les yeux durant quelques secondes, et lorsqu’elle les rouvrit, l’univers avait retrouvé sa fixité d’origine.
Ils s’arrêtèrent devant l’accueil, le temps pour Lauren de signer la décharge qui l’autorisait à quitter l’hôpital, puis ils traversèrent le parking sans échanger un mot.
L’autoradio fut le premier élément à briser le silence pesant qui enveloppait l’habitacle. Puis, au bout de quelques minutes, Lauren se décida à faire de même :
« Qu’est-ce que vous leur avez dit ?
-A qui ? », demanda David.
« A l’agent Hartling, et à Everett Reams. Quand ils sont passés me voir, vous avez voulu leur parler en privé… Pourquoi ?
-J’avais besoin de mettre certaines choses au clair. », répondit-il d’un air faussement détendu.
« Quel genre de choses ? », insista-t-elle.
Ils étaient arrêtés à un feu rouge, et pourtant il s’efforçait de ne pas croiser son regard.
« Je leur ai suggéré d’oublier notre existence. », finit-il par dire.
« Je ne comprends pas… », admit Lauren. « Quelle chance avons-nous de retrouver Kathy, si nous ne travaillons pas avec eux ?
-Vous n’avez pas encore compris ? », répliqua David. « Ils n’ont accepté de partager leurs informations avec nous que pour une seule raison : parce que nous étions proches de Kathy, parce qu’elle nous faisait confiance. Maintenant qu’elle n’est plus là, croyez-vous vraiment que nous avons encore un rôle à jouer dans cette affaire ?
-Notre implication ne s’arrête pas à Kathy ! », protesta Lauren. « Une femme est morte dans mon bureau, votre équipier est dans le coma…
-Le sort de Mona n’intéresse plus personne, à l’heure qu’il est. », l’interrompit-il avec une brusquerie qu’il regretta immédiatement. « Quant à Jason… Ils ne se souviendront de lui que s’il reprend conscience…ce qui n’arrivera probablement jamais. Non, nous n’avons plus rien à attendre du FBI. », conclut-il avec amertume.
Lauren faillit protester, mais elle s’obligea à garder le silence. David était certainement mieux placé qu’elle pour savoir de quoi il parlait…et cependant, elle ne voulait pas croire qu’il avait raison. Parce que cette réalité-là lui paraissait encore plus horrible que tout le reste.
Si David disait vrai, alors ils étaient seuls.
Et Kathy était perdue.
Patricia Hartling abandonna son stylo sur une pile de feuilles et se frotta énergiquement les yeux, dans l’espoir de chasser la fatigue qui commençait à se faire sentir. Des gobelets de café s’amoncelaient sur son bureau d’ordinaire impeccablement rangé, et le cendrier avait débordé depuis longtemps. Elle avait passé la matinée à étudier les relevés bancaires des Rush, sans rien trouver de suspect. Cela ne l’avait pas vraiment étonnée : Rush connaissait les ficelles, il savait comment agir sans laisser de traces. Avant d’être directeur-adjoint, il avait été un simple agent de terrain. De fait, il avait accumulé des années d’expérience dont il ne tirait les bénéfices que maintenant.
Après s’être penchée sur la situation financière des époux Rush, Patricia s’était efforcée de recueillir quelques informations auprès des anciens collègues d’Helena. On ne lui apprit que ce qu’elle savait déjà, à savoir que cette dernière était en retraite depuis onze mois. Elle n’avait visiblement pas gardé de contacts au sein de l’entreprise qui l’employait, aussi l’appel de l’agent fédéral ne servit-il pas à grand-chose, si ce n’est à l’inciter à entamer son deuxième paquet de cigarettes.
La troisième partie était de loin la plus fastidieuse. Munie d’un relevé téléphonique, Patricia s’était mise en devoir de joindre tous les numéros qui avaient été composés dans les semaines ayant précédé la disparition d’Helena. Elle avait passé en revue tous les numéros émis à partir des deux téléphones cellulaires du couple, sans succès. Il lui restait une seule chance : le relevé des appels composés depuis la ligne fixe. Heureusement, la femme du directeur-adjoint ne semblait pas être une adepte du téléphone : sur deux mois, il n’y avait en tout et pour tout que trente-sept appels, et par six fois on retrouvait le numéro du Bureau, et plus exactement la ligne directe d’Edgar Rush.
Patricia avait atteint la moitié de la liste quand la fatigue s’était abattue sur elle sans crier gare. Ce simple travail d’investigation l’avait épuisée plus que de raison, et elle se leva finalement pour aller ouvrir en grand la fenêtre. Une rafale de vent ne tarda pas à s’engouffrer dans la pièce, menaçant de faire s’envoler les papiers accumulés sur le bureau. Patricia resta là un moment, avant de retourner à son devoir.
Elle considéra la liste qu’elle avait sous les yeux, étouffa un soupir résigné, écrasa ce qui restait de sa cigarette dans le cendrier et attrapa à nouveau le combiné téléphonique, pour composer le numéro suivant.
Plus que tout autre chose, Everett Reams avait toujours admiré le professionnalisme des médecins légistes, et cette manière qu’ils avaient de réagir avec calme et sang-froid devant le plus horrible spectacle qui soit, à savoir celui de la Mort. Il admirait également leur capacité à faire parler ceux qui, normalement, auraient du être condamnés au silence. Mais malgré tout ça, entrer dans une Morgue avait toujours tendance à le rendre nerveux. C’était comme s’il redoutait que toutes ces victimes ne reprennent soudain vie et quittent leurs tiroirs glacés pour lui reprocher de ne pas les avoir sauvées.
Pour une fois, cependant, les deux corps étendus dans la pièce ne lui inspiraient aucune pitié. A vrai dire, il n’éprouvait rien pour ces hommes qui avaient choisi de rejoindre la cause d’Athena. Même le dégoût qu’il avait ressenti lorsque son regard s’était à nouveau posé sur le visage calciné d’un des cadavres semblait s’être dissipé. Et c’était tout aussi bien ainsi. Ces corps étaient la seule piste tangible qu’il leur restait. C’était sur cette idée-là qu’il fallait qu’il se concentre.
« Vous ne me rendez pas la tâche facile. », fit une voix.
Evan se retourna, pour découvrir face à lui un grand homme aux cheveux gris, occupé à enfiler des gants en latex. Avec son mètre quatre-vingt et sa prestance naturelle, Miles Richter avait tout l’air d’un aristocrate. Everett ne savait pas grand-chose sur cet homme, excepté qu’il était d’origine anglaise et que c’était une autorité dans le domaine médico-légal. Il avait fait appel à lui pour cette raison : s’il y avait quelque chose à trouver, Miles Richter le trouverait. S’il n’y avait rien…
« Je suppose que vous avez déjà procédé à l’examen préliminaire. », intervint Reams.
Richter hocha la tête, tout en se dirigeant vers le premier cadavre ; il tira le drap qui le recouvrait d’un geste expert.
« Pour celui-là, le cas est d’une banalité affligeante. », commenta-t-il. « Deux balles tirées à bout portant, probablement pendant une bagarre. Les deux projectiles ont perforé l’abdomen et sont ressortis dans le dos. La mort a été quasi instantanée. »
Evan connaissait ces détails ; sur place, les techniciens de la scientifique avaient retrouvé les deux balles incriminées. Elles avaient été envoyées à la balistique, mais il se doutait bien que ça ne donnerait rien. Athena ne se laisserait pas compromettre par une banale arme à feu.
« Avez-vous trouvé un signe distinctif, quelque chose qui nous permettrait de l’identifier ?
-C’est possible. », dit Richter, et Evan sentit son intérêt se réveiller. « Notre homme n’en était pas à sa première blessure. Si vous me permettez l’expression, je dirais qu’il a même été rapiécé de partout.
-Comment ça ?
-Jugez plutôt. » Richter désigna les balafres qui couraient sur la peau du cadavre : « Une cicatrice d’environ quatre centimètres dans la région du sternum, une autre près de la hanche gauche, sans parler de celle qui coure le long de sa jambe… Il en a également dans le dos. Je vous le dis, ce type était un puzzle ambulant !
-Vous expliquez ça comment ?
-Impossible à dire avant d’avoir ouvert. Il a peut-être été victime d’un accident…
-ça nous permettrait sûrement de découvrir son identité ! », nota Everett. « S’il a vraiment eu un accident, qui plus est un accident grave, il a forcément été admis dans un hôpital, et il existe un dossier sur lui quelque part…
-ça, c’est votre boulot, agent Reams. », intervint placidement Richter. « Mais vous avez raison, ça pourrait être un début de piste intéressant.
-Rien d’autre ?
-Non. Les empreintes ont été envoyées pour identification, mais ça n’a rien donné. »
Evidemment, songea Evan.
Pour lui, apprendre le contraire aurait été une surprise.
« Il nous reste l’odontologie. », souligna-t-il, et Richter approuva d’un signe :
« C’est effectivement une solution. Le problème est que notre homme ne semblait pas avoir souvent recours au service des dentistes.
-Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
-L’observation. Il avait une dent cassée, visiblement depuis pas mal de temps, et il ne l’a pas fait réparer. Pas de traces non plus de bridge ou de couronnes. Et pourtant, il en aurait eu besoin. »
Everett soupira ; il était plus déçu que ce qu’il voulait admettre. Il repensa aux cicatrices et sentit l’espoir renaître : ces marques allaient sûrement les mener quelque part. Restait à savoir où…et quand.
« Et l’autre ? », questionna-t-il en se détournant du premier cadavre pour contempler le corps calciné qui s’étendait sur une autre civière.
« Alors là, c’est une autre affaire. », fit Richter.
Il y avait quelque chose dans sa voix qui indiquait que cette difficulté ne lui déplaisait pas, bien au contraire.
« Je peux vous dire qu’il était bien vivant au moment où le feu s’est déclaré. L’autopsie me permettra de confirmer cette hypothèse, mais je n’ai aucun doute là-dessus. Regardez les brûlures sur ses mains : elles sont plus légères, mais elles indiquent qu’il a essayé d’éteindre les flammes. Je me fie également au résultat du bilan sanguin : j’ai noté un taux anormalement élevé de globules blancs dans la numération globulaire, ce qui indique que les défenses naturelles de l’organisme ont eu le temps de se mobiliser. » Richter grimaça : « Ce pauvre type a connu l’Enfer avant même d’être mort. La peau de son visage a été brûlée au cinquième degré. Quelques degrés de plus, et les brûlures auraient attaqué les os. » Il marqua une pause avant de reprendre, d’un ton plus suspicieux : « Il y a un détail qui m’intrigue : vous m’avez demandé s’il était possible d’identifier cet homme…mais vous ne semblez pas étonné par la manière dont il est mort. Pourtant, il y aurait vraiment de quoi se poser des questions. J’avoue avoir été intrigué par le rapport établi par le Docteur Brown, ma collègue de Portland. Sur le coup, j’ai même pensé à une erreur. Il y était dit qu’aucune trace de combustible n’avait été relevée sur le corps. Pour vous dire la vérité, j’ai refait des prélèvements, afin d’en avoir le cœur net…et je n’ai effectivement rien décelé. Ce qui est complètement incompréhensible : un corps humain ne peut pas s’enflammer ainsi. Il y a forcément eu un intervenant extérieur, mais je n’ai pas pu en déterminer la composition… Est-ce que vous avez une idée sur le sujet ?
-Oui, en effet. », admit Everett. « Mais si je la partageais avec vous, vous risqueriez de ne pas me croire. »
Miles Richter hocha la tête d’un air entendu. Cela faisait longtemps qu’il était amené à travailler avec le FBI, et il était sûrement habitué à ne pas toujours recevoir de réponses à ses questions.
« L’identification de ce type-là a été plus facile. », reprit-il. « Heureusement, les brûlures sur les mains étaient trop légères pour altérer les empreintes digitales…
-Vous voulez dire que vous avez eu une réponse ? Je croyais que le Docteur Brown n’avait rien trouvé…
-Je suis un peu méfiant de nature. », confia Richter. « Ça a tendance à agacer mon entourage, en général, mais vous savez ce qu’on dit : on ne se refait pas. Bref… J’ai également tenu à vérifier ce point-là, et je dirais que j’ai été plutôt bien inspiré. Remarquez que le travail du Docteur Brown n’est pas en cause. Elle n’avait à sa disposition qu’une banque de données plutôt réduite, comparée à la nôtre. Et elle n’aurait de toute façon jamais pu mettre un nom sur ce qui reste de ce visage.
-Pour quelle raison ? »
La voix de Richter prit une tonalité faussement solennelle :
« Agent Reams, je vous présente l’agent Michael Garty. Je devrais plutôt dire ex-agent, d’ailleurs…
-Attendez… Vous voulez dire qu’il appartenait au Bureau ?
-Exactement. Ses empreintes étaient fichées dans notre propre banque de données. »
Everett resta un moment sans voix, le regard fixé sur le visage cauchemardesque du cadavre, incapable de mettre en mots ce qu’il éprouvait.
« Si ça peut vous remonter le moral, Garty avait quitté le FBI depuis deux ans.
-Il a démissionné ?
-Non. Il a été viré. Purement et simplement. Je n’ai pas pu savoir pourquoi… Vous comprendrez que cela dépasse mes attributions.
-Aucune erreur n’est possible ?
-Voyons, agent Reams, vous le savez aussi bien que moi. » Richter avait pris le ton qu’il devait utiliser lorsqu’il sermonnait ses petits-enfants…si toutefois il en avait. « Les empreintes digitales ne mentent jamais. »
Everett le savait effectivement, mais il n’arrivait pas encore à analyser cette nouvelle information. Michael Garty avait appartenu au FBI, tout comme le directeur-adjoint Edgar Rush. Deux hommes, un point commun… Que fallait-il en déduire ? Ne devait-il voir là qu’une banale coïncidence ? Et si ce n’était pas le cas, qu’est-ce que cela voulait réellement signifier ? Qu’Athena entretenait des rapports privilégiés avec le Bureau ?
Evan secoua la tête. Plus il tentait de ramener de l’ordre dans ses idées, et plus le brouillard s’épaississait. Il avait tout misé sur l’identification de ces deux cadavres, et maintenant il ne savait même plus ce qu’il avait espéré trouver.
Il se força à se ressaisir. En fin de compte, ils avaient un nom, et c’était ça le plus important. Peu importait que ce nom soit celui d’un agent fédéral. Au-delà de Michael Garty, il y avait une piste qui ne demandait qu’à être explorée.
Everett remercia rapidement Miles Richter avant de s’empresser de quitter les lieux. Il était temps de se remettre au travail.
Patricia Hartling était plongée dans la contemplation de son téléphone quand Everett Reams poussa la porte du bureau. Quand il croisa son regard, il sut qu’elle avait également trouvé quelque chose. Il n’y avait cependant pas de triomphe dans ses yeux. Elle paraissait plutôt sceptique.
« Les morts ont-ils été bavards ? », lui demanda-t-elle en guise d’introduction.
« Plus que ce que je m’étais imaginé, oui. », répondit-il. « Le nom de Michael Garty vous dit-il quelque chose ?
-Garty ? » Elle s’accorda une seconde de réflexion puis balaya ce nom d’un signe de tête : « Non, rien du tout… Pourquoi, ça devrait ?
-Michael Garty a appartenu au Bureau. Et accessoirement, c’est lui que Kathy a transformé en torche vivante. »
Patricia le dévisagea, comme pour s’assurer qu’elle avait tout compris :
« Comment ça ? L’homme qui a été retrouvé à Forest Park appartenait au FBI ?
-Il a fait partie de nos rangs durant quelques années, mais je n’en sais pas plus pour le moment. Je viens juste d’obtenir ce renseignement ; sans la perspicacité de Miles Richter, nous aurions d’ailleurs pu passer à côté… Garty n’était fiché nulle part, sauf dans nos propres fichiers.
-D’abord Edgar Rush, ensuite ce Garty…
-Je suis d’accord avec vous, ça commence à faire beaucoup. » Il désigna les feuilles qui s’empilaient toujours sur le bureau de Patricia : « Et vous ? Est-ce que vous avez trouvé quelque chose ?
-Je n’en suis pas vraiment sûre. »
Evan fut un peu surpris par cet aveu ; l’indécision n’était pas ce qui caractérisait le mieux Patricia Hartling.
« Il y a un numéro qui revient souvent, mais j’ignore si ça peut nous être utile…
-Quel numéro ? », s’enquit Evan.
« Celui de l’hôpital général. », répondit-elle. « En fait, il y a deux numéros distincts : le 415-206-8111 et le 415-206-8129. Le premier est le numéro du standard ; je leur ai demandé à quel service correspondait le second…
-Et… ?
-C’est le service de cancérologie. Evidemment, je n’ai pas réussi à leur soutirer d’autres informations par téléphone. Je suppose que le mieux serait encore de se rendre sur place. »
Everett approuva la suggestion et en profita pour jeter un coup d’œil à sa montre : il était tout juste treize heures.
« Vous avez déjà déjeuné ?
-Non, je m’apprêtais à aller chercher un sandwich quand vous êtes arrivé… »
Reams récupéra sa veste, qu’il avait abandonnée sur le dossier de son siège :
« Oubliez le sandwich. Je vous invite. Il est trop tôt pour aller à la pêche aux infos ; même les médecins ont besoin de manger. », ajouta-t-il pour contrer une éventuelle objection.
Lorsqu’ils se présentèrent à l’hôpital, il était tout juste quatorze heures ; les deux standardistes qui assuraient l’accueil parurent quelque peu troublées lorsque les agents fédéraux leur montrèrent leurs badges. Visiblement, elles n’avaient entendu parler du FBI qu’à travers les séries télévisées.
Patricia leur exposa brièvement le but de leur visite, et l’une des jeunes femmes entreprit de décrocher son téléphone pour appeler le responsable du service de cancérologie. Ce dernier ne tarda pas à apparaître ; il ne semblait pas impressionné par leur présence, mais plutôt légèrement contrarié.
« Il parait que vous voudriez obtenir des renseignements sur une patiente… Je regrette, ce genre d’information est protégé par le secret médical.
-Nous ne voulons que des informations de base, rien de plus. », intervint Evan.
L’homme ne se décrispa pas pour autant ; un badge accroché à la poche de sa blouse indiquait qu’il s’appelait Stephen Burke.
« De quel genre d’informations avez-vous besoin ?
-Cela concerne Helena Rush. En examinant ses relevés téléphoniques, il nous est apparu qu’elle avait joint l’hôpital à quatre reprises. L’un des appels a abouti au standard, ce qui est plutôt logique… Les autres, en revanche, étaient tous rattachés à votre service. Nous voudrions en connaître la cause.
-Est-il arrivé quelque chose à Madame Rush ? », s’enquit le médecin.
Il avait momentanément perdu son apparente froideur ; il ne semblait toutefois pas inquiet, mais plutôt curieux.
« Pourquoi pensez-vous que ce soit le cas ? », demanda Patricia.
Le médecin secoua les épaules : « Simple sens de la déduction… Le FBI ne s’intéresse qu’aux gens qui ont des problèmes…et puis…cela fait deux semaines qu’Helena Rush a raté ses séances de chimio. »
Avait-il lancé cette indication dans le feu de la discussion, ou bien était-ce délibéré ? C’était difficile de le déterminer.
« Elle avait donc un cancer ? », questionna Evan.
Burke acquiesça : « Oui… Vous auriez fini par le découvrir tôt ou tard, ne serait-ce qu’en étudiant ses dépenses. Cela faisait un mois qu’elle suivait un traitement. »
Patricia jura intérieurement : elle avait épluché minutieusement les mouvements sur le compte bancaire des Rush, sans se douter de rien. Elle avait bien vu quelques dépenses en lien avec l’achat de médicaments, mais elle n’y avait pas accordé beaucoup d’attention. Sur le moment, cela ne lui avait pas paru essentiel.
« Vous pouvez nous dire de quel type de cancer elle souffrait ?
-Une tumeur au cerveau. », répondit Burke. « A un stade plutôt avancé.
-Est-ce que le pronostic vital est en jeu ?
-C’est presque toujours le cas dans ce service.
-Sans traitement adéquat, vous lui donnez combien de temps à vivre ? », voulut savoir Everett.
« Quatre mois, tout au plus. », déclara Stephen Burke.
« Est-ce que vous aviez prévu de l’opérer ? », questionna encore Patricia.
« Nous n’envisagions l’opération que si la chimiothérapie se révélait sans effet. », répondit le médecin. « La tumeur est située dans une zone qui rend tout acte chirurgical difficile, pour ne pas dire impossible.
-Avez-vous déjà eu l’occasion de rencontrer le mari d’Helena Rush ? »
L’homme secoua la tête, étonné par ce brusque changement de cap.
« Non, jamais.
-Savez-vous s’il était informé de la maladie de sa femme ?
-Je ne pourrais certes pas vous répondre avec certitude…mais je crois qu’il ne pouvait que l’avoir remarquée. Madame Rush souffrait de troubles de l’équilibre très marqués, mais aussi de céphalées de plus en plus violentes. Ce sont ces symptômes qui l’ont alertée. Je vois mal comment son mari aurait pu ne pas s’en rendre compte… Et maintenant, si vous voulez bien m’excuser… J’ai des patients à visiter. »
Patricia et Everett jugèrent inutile de le retenir plus longtemps, mais ils sortirent pas immédiatement, trop occupés qu’ils étaient à passer en revue ce qu’ils venaient d’apprendre.
« Voilà au moins de quoi limiter notre champ de recherche. », relativisa Evan. « Nous savons maintenant qu’Helena Rush doit suivre un traitement lourd. En diffusant son signalement dans tous les hôpitaux du pays, on pourrait avoir une chance de la retrouver… » Il considéra sa collègue, qui ne paraissait pas partager son optimisme : « Quoi, vous n’êtes pas d’accord ?
-Je pensais à Kathy. », lui apprit-elle. « Elle aussi avait un cancer. Une tumeur au cerveau. Les spécialistes qui l’ont décelée ne semblaient pas comprendre comment elle avait pu en guérir… Bon sang, je crois que je commence à comprendre ! J’en ai parlé à Rush ! Je lui ai dit qu’Athena était peut-être en mesure de dispenser des traitements efficaces contre le cancer…et il m’a dit de laisser tomber. Il ne s’est même pas montré intéressé. Je dois dire que sur le moment, je n’ai pas compris sa réaction…mais avec le recul…c’est peut-être à ce moment-là qu’il a décidé de travailler pour Athena.
-Kathy contre la vie de sa femme ? Oui, ça pourrait se tenir… », admit Reams.
Ils demeurèrent un instant silencieux, le temps de permettre à cette hypothèse de s’imposer. Puis ils se décidèrent finalement à revenir sur leurs pas. En chemin, Reams proposa de prendre des nouvelles de Jason Barlow, et ils se détournèrent de la sortie pour se diriger vers le service de soins intensifs. Deux agents étaient encore en faction devant la porte, et une infirmière était occupée à changer les perfusions lorsqu’ils arrivèrent. Ils entrèrent dans la chambre et furent tout de suite saisis par le silence qui pesait sur la pièce.
Everett s’apprêtait à questionner l’infirmière lorsque son regard s’arrêta machinalement sur le visage de sa collègue. Elle se tenait toujours sur le seuil, dans l’entrebâillement de la porte, et elle paraissait comme figée. Ou tétanisée. Et surtout, son teint avait pris une teinte crayeuse qu’il trouva inquiétante.
« Patricia, vous…
-Il faut que je sorte. », décréta-t-elle sans lui laisser l’occasion de formuler sa question. « Je vous attends à la voiture. »
Elle quitta la pièce avec tant d’empressement qu’Evan eut l’impression qu’elle cherchait à fuir quelque chose, une menace qu’il n’avait pas vue. Un peu dérouté par cette attitude, il abrégea la conversation avec l’infirmière et apprit que l’état de Barlow était toujours stationnaire. Les médecins ne s’attendaient manifestement pas à être témoins d’un miracle.
Everett se hâta de regagner le parking ; Patricia faisait les cent pas devant la voiture, une cigarette à la main. Sa pâleur n’avait pas tout à fait disparu.
« Ça va mieux ? », demanda-t-il.
« Oui. », répondit-elle en jetant son mégot au sol. « J’avais seulement besoin…de prendre l’air.
-Il n’y avait que ça ? », questionna-t-il innocemment.
Elle lui décrocha un de ses regards noirs dont elle détenait le secret, mais il crut voir autre chose que de la colère dans ses yeux : « Qu’est-ce qu’il pourrait y avoir d’autre, d’après vous ?
-Je ne sais pas… Disons juste que pendant quelques secondes, j’ai cru que vous aviez vu un fantôme.
-Les fantômes n’existent pas. », rétorqua-t-elle trop fermement.
Everett n’insista pas, même s’il était loin d’être convaincu.
À SUIVRE