COMA
(première partie)

Saison 2 - épisode 6

par Miranda Wolf
oddproduction@hotmail.com


Elle avait redouté cet instant, tout en sachant qu’il lui faudrait bien le vivre un jour. C’était inévitable. Pourtant, elle avait redoublé d’efforts pour y échapper, faisant tout son possible pour retarder le moment où elle serait forcée d’entendre ces mots qu’elle aurait voulu ne jamais comprendre.
C’était principalement pour cela qu’elle avait passé si peu de temps à son chevet, au risque de blesser ses enfants et de leur sembler indigne. Parce qu’elle se refusait à avoir cette conversation funeste. C’était lâche, et elle en était consciente, mais lorsqu’elle y pensait, c’était toujours pareil. Son cœur se mettait à tambouriner contre sa poitrine, à une cadence folle, et un voile semblait tomber devant ses yeux.
Elle n’avait encore jamais autant pleuré que ces derniers jours. Mais les larmes, en fin de compte, ce n’était rien. Le pire, c’était les regrets. Ces regrets qui n’avaient aucune utilité, qui ne la menaient nulle part, mais qui l’assaillaient quand même, qui hantaient ses nuits, la poursuivaient sans relâche durant la journée, la ramenant sans cesse en arrière, alors qu’elle aurait justement voulu avoir la force de leur tourner le dos.
Elle ne se rappelait pas de leurs disputes. Du divorce et de leurs conversations houleuses au sujet des enfants. Non, ça aurait été trop facile. Trop supportable. C’était les souvenirs heureux qui ressurgissaient. Elle se souvenait de leur mariage, du temps horrible qu’il faisait ce matin-là, et du costume bien trop étroit qu’il avait loué à un fripier. De l’émotion qui avait été la sienne lorsqu’il lui avait glissé l’anneau au doigt en récitant les mots magiques, ceux qui paraissaient leur promettre un bonheur éternel.
Et plus elle y pensait, plus elle avait mal.
C’était elle qui, la première, avait prononcé le mot divorce. Il avait jailli sans prévenir, au beau milieu d’une unième dispute. Il avait été rappelé alors qu’ils s’apprêtaient à passer à table pour célébrer l’anniversaire de Marlene. Elle n’avait rien entendu de la conversation téléphonique, mais en le voyant revenir, la mine déconfite, elle avait immédiatement deviné que la fête était gâchée. Alors elle avait élevé la voix. En sachant très bien que c’était la dernière chose à faire. Sur le moment, il n’avait pas réagi, il s’était contenté de lui dire qu’il était désolé, et qu’ils en discuteraient à son retour. Ce calme n’avait fait qu’accroître son énervement. Elle s’était maîtrisée durant toute la soirée, jouant le rôle de la mère enjouée pour faire plaisir à Marlie et à Kevin. Mais les enfants n’avaient pas été dupes. Ils avaient été étonnamment sages, ce soir-là, comme s’ils pressentaient que cette nouvelle dispute allait perturber l’existence qu’ils avaient toujours connue.
« Madame Barlow ? »
Naomi sursauta et se leva d’un bond. Perdue dans ses réflexions stériles, elle n’avait pas entendu le médecin s’approcher. Elle le vit sans le voir. Pour elle, tous les médecins avaient la même tête. La même voix, aussi. A la fois grave et chaleureuse, mais avant tout professionnelle.
Il lui tendit la main : « Je suis le Docteur Lerner. », fit-il. « C’est moi qui vous ai appelée… »
Ils se trouvaient au beau milieu d’un couloir désert ; il n’y avait jamais beaucoup de monde dans cette partie de l’hôpital. Et le silence qui enveloppait les lieux n’était pas sans rappeler celui des cimetières.
Naomi Barlow frissonna. Elle avait hâte de sortir d’ici. De pouvoir respirer à pleins poumons un air qui ne serait pas aseptisé. Et en même temps, elle avait honte. Honte de sa faiblesse, de sa fuite. De son impuissance.
Machinalement, elle remonta la bandoulière de son sac sur son épaule, s’obligeant à soutenir le regard du médecin. La lueur de compassion qu’il y avait dans les yeux du Docteur Lerner était toute professionnelle, elle aussi.
« Il fallait que je vous rencontre, pour vous faire signer quelques papiers… Des formalités administratives, rien de plus… Comprenez bien que c’est une étape indispensable. Le fait que je vous fasse remplir ces papiers  ne veut pas dire que nous baissons les bras. Seulement, je me dois d’aborder le sujet avec vous, au cas où l’état de votre mari devrait s’aggraver… »
Naomi ne songea même pas à lui rappeler qu’ils avaient divorcé. A quoi bon ? Jason se trouvait dans un état désespéré. Le fait qu’ils ne soient plus mariés n’y changeait rien. Elle était sa plus proche famille, c’était à elle de prendre les décisions et de signer tous les formulaires qu’on lui présenterait.
« Vous ne devez pas renoncer, Madame Barlow. », ajouta le médecin. « Rien n’est encore perdu. »
Mais il y avait comme un sous-entendu dans sa voix. Une nuance qui lui conseillait également de ne pas trop espérer. À moins que ce ne soit qu’un effet de son imagination…
Le Docteur Lerner sortit un stylo de la poche de sa blouse. Il avait posé les formulaires sur un support en plastique qu’il orienta vers elle, afin qu’elle puisse prendre connaissance de leur contenu. Ses yeux se posèrent sur les premières lignes, mais lorsqu’elle chercha à en déchiffrer le sens, elle se rendit compte qu’elle n’en était pas capable. Elle voyait les lettres, mais son cerveau s’acharnait manifestement à ne pas en décrypter la signification. Les mots paraissaient danser devant elle, échappant ainsi à toute logique, à toute compréhension.
Une bouffée d’angoisse et de tristesse déferla sur elle, Et Naomi regretta d’être venue à ce sinistre rendez-vous. Pourquoi avait-il fallu qu’elle écoute le message que ce médecin avait laissé sur le répondeur ? Et pourquoi s’était-elle hâtée de le rappeler ? Parce que tu ne peux pas continuer à fuir la réalité, songea-t-elle en s’efforçant de repousser les larmes qui menaçaient. A moins que…
A moins que cet appel n’ait éveillé en elle un vague espoir, aussi éphémère qu’illusoire.
Elle s’obligea à reprendre ancrage avec le présent et détacha ses yeux du formulaire :
« Je regrette. », bredouilla-t-elle. « Je ne peux pas faire ça. Il est encore trop tôt, je… Je ne peux pas. »
Sa réaction ne surprit pas le docteur Lerner.
Evidemment. Pour lui, c’est juste la routine, rien de plus.
Elle se repentit aussitôt d’avoir eu cette pensée. Comment pouvait-elle reprocher à cet homme de faire ce pour quoi on le payait ? Il était de son côté, du côté de la vie. Et il n’était en aucun cas responsable du malheur qui avait frappé Jason.
« Madame Barlow, je sais que ce n’est pas facile, que c’est même extrêmement pénible…mais il faut vraiment que vous remplissiez ces papiers. Pour le moment, votre mari est incapable de communiquer avec nous. Et tant qu’il restera dans cet état, il faudra que quelqu’un s’en charge à sa place. Considérez-vous comme…sa voix. Ou son porte-parole. Sans votre aide, il sera condamné au silence, et nous ne pourrons pas respecter ses volontés. »
Naomi avait de nouveau posé son regard embué de larmes sur le formulaire, pas par intérêt, mais pour ne pas avoir à regarder le médecin dans les yeux. Elle se mordillait nerveusement la lèvre inférieure, sans cesser de fixer cette stupide feuille de papier. Enfin, elle tendit des mains tremblotantes –des mains de vieille femme, se dit-elle avec dérision– en direction du médecin, qui lui remit délicatement la plaquette en plastique et le tas de formulaires, ainsi que le stylo.
« Je vais vous laisser seule pour vous permettre de répondre à toutes les questions. Surtout, prenez votre temps. Et attendez mon retour si vous n’êtes pas certaine d’avoir bien compris le sens d’une des questions. » Il jeta un coup d’œil à sa montre. « Je reviendrai vous voir dans vingt minutes. Vous pensez que ce sera suffisant ? »
Naomi acquiesça en silence, et le Docteur Lerner sembla se satisfaire de cette réponse elliptique. Il s’éloigna aussitôt, la laissant seule au milieu de ce couloir sans vie.
Elle prit place sur une des chaises alignées le long du mur, la plaquette posée sur ses genoux qui tremblaient presque autant que ses mains. Elle ferma les yeux, respira profondément, puis elle tenta de se concentrer sur l’intitulé du premier formulaire. Péniblement, elle s’obligea à comprendre ce que signifiait cet amalgame de lettres, imprimées en gros caractères en haut de la feuille.
DON D’ORGANES
Elle ravala avec peine un sanglot, et sa main droite se crispa autour du stylo.
Rien n’est encore perdu, se força-t-elle à se répéter, tandis que la pointe du crayon se posait timidement sur la feuille.
Mais quelque part, au fond d’elle, une voix lui interdisait de se raccrocher à ce mensonge.
Et cette voix ressemblait furieusement à celle de Jason.

D’un geste sec, David Shelton ferma l’autoradio, interrompant net le monologue d’un journaliste sportif qui commentait un match de base-ball avec un enthousiasme poussé à l’extrême. Immédiatement, le silence le plus absolu ensevelit l’habitacle. Ils n’avaient pas échangé un seul mot depuis leur départ de Portland, et ce calme commençait à l’exaspérer.
Il jeta un nouveau coup d’œil à sa passagère, et cela suffit à réveiller son inquiétude. Le teint de Lauren Walters lui semblait encore bien trop blafard, et ses traits tirés indiquaient que, contrairement à ce qu’elle voulait laisser paraître, la douleur n’avait pas encore disparu.
Mais ce qui le contrariait le plus, ce qui lui faisait le plus de mal, c’était ce silence. Il ne s’était pas attendu à ce qu’elle se montrât particulièrement bavarde, pas après tout ce qu’elle avait enduré…mais tout de même… Plus elle s’obstinait à se taire, et plus il avait l’impression que son mutisme était pour elle une manière de lui montrer qu’elle lui reprochait quelque chose. Mais quoi ? De ne pas avoir su protéger Kathy, peut-être ? D’être tombé trop facilement dans le piège tendu par Athena ?
Il décida que cela avait trop duré.
« Lauren ? »
Elle sursauta, un peu comme si elle s’était endormie les yeux grands ouverts et que son intervention venait juste de la réveiller, mais elle ne tourna pas la tête vers lui. Depuis sa sortie de l’hôpital, elle faisait manifestement tout pour ne pas avoir à croiser son regard.
« Oui ? », demanda-t-elle seulement, d’un ton qui lui parut terriblement distant.
Elle était assise à côté de lui, il n’avait qu’à tendre la main pour l’effleurer, mais elle aurait tout aussi bien pu se trouver à cent kilomètres de là.
Pendant un temps, David fut tenté de ne pas aller plus loin. Parce qu’il lui semblait qu’il ne trouverait jamais assez de mots pour combler ce fossé qui paraissait maintenant les séparer.
Mais le silence n’était pas une solution. Ni pour elle, ni pour lui.
Pourtant, il n’était pas facile de trouver les mots justes. Ceux qui ne la blesseraient pas, mais qui correspondraient malgré tout à la réalité, telle qu’il la ressentait.
« Est-ce que tout va bien ? », lui demanda-t-il.
Et il s’en voulut aussitôt d’avoir utilisé une formulation aussi commune, aussi peu appropriée à la situation.
Lauren ne remarqua visiblement pas la banalité navrante de sa question. Elle se contenta d’y répondre par un très vague hochement de tête.
Brusquement, David engagea la voiture sur une voie de dégagement, coupant du même coup la route aux véhicules qui se trouvaient derrière lui. En entendant les coups de Klaxon furieux qui s’élevaient derrière eux, Lauren tourna enfin la tête pour le considérer d’un air mi-intrigué, mi-inquiet.
« Qu’est-ce que vous faites ? », voulut-elle savoir alors qu’il immobilisait la voiture sur une aire de repos qui n’abritait qu’un semi-remorque et une Jeep d’un autre âge.
Il tourna la clef et le moteur cessa aussitôt de vrombir. Lauren ne l’avait toujours pas quitté des yeux, et il se félicita presque d’avoir réussi à capter son attention.
« Si vous avez quelque chose à me dire, un reproche à me faire, allez-y. Je vous écoute. Nous ne repartirons d’ici que lorsque vous l’aurez fait. », ajouta-t-il tandis qu’elle restait muette.
Les secondes qui s’écoulèrent ressemblèrent à des heures. Et finalement, elle répondit :
« Je ne vous reproche rien. »
« Vraiment ? », répliqua-t-il en essayant de ne pas perdre son calme. « Vous en êtes sûre ? Alors pourquoi évitez-vous systématiquement de me regarder quand je vous parle ? Pourquoi êtes-vous aussi distante ? »
Il crut qu’elle allait lui affirmer qu’il se faisait des idées, que tout cela n’existait que dans son imagination, mais ce ne fut pas le cas, et il s’en trouva soulagé.
« Vous avez raison, je dois faire une bien mauvaise compagne de route… », compléta-t-elle en accompagnant sa phrase d’un triste sourire. « Seulement… Je n’arrête pas de revoir cette photo, celle que l’agent Hartling nous a montrée…et plus j’y repense, plus je me surprends à avoir peur. Pas d’Athena, non…mais d’elle. De Kathy. » David s’aperçut qu’elle guettait sa réaction, mais il ne réussit pas à dissimuler sa stupeur. Elle ferma brièvement les yeux, et lorsqu’elle les rouvrit, des larmes perlaient à ses paupières : « Ce qu’elle a fait à ce pauvre homme…
-Ce type travaillait pour Athena. », l’interrompit-il. Il réalisa tardivement qu’il n’aurait jamais dû intervenir aussi sèchement, mais c’était trop tard. Il s’était presque senti obligé de défendre Kathy. « Il était là pour la capturer. », poursuivit-il en abaissant le ton. « Kathy était terrorisée, elle s’est défendue de la seule manière qu’elle connaisse…
-Je sais tout ça. », souligna-t-elle d’une voix nerveuse. « Vous pensez sûrement que je suis injuste, ou que je deviens folle…mais vous ne pouvez pas comprendre. Vous n’avez pas vu son regard…
-Quel regard ? », s’enquit-il, en pressentant qu’il n’aimerait sûrement pas la suite.
En quelques mots maladroits, Lauren entreprit de lui raconter ce qui s’était passé après le crash de l’avion, lorsqu’elle avait renoncé à abattre un des gardes à la solde d’Athena. C’était une partie de son récit qu’elle avait tue jusqu’à maintenant, peut-être parce qu’elle avait eu honte d’avouer qu’elle avait projeté d’abattre un homme inconscient.
« Kathy aurait dû être horrifiée à l’idée d’assister à un meurtre. », poursuivit-elle. Les mots se bousculaient désormais dans sa bouche. « Elle aurait même pu refuser de toucher à cette arme quand je lui ai demandé de la ramasser… Ce n’est qu’une enfant, et tous les enfants ont peur de la violence, de la mort, même quand il s’agit de celle des autres, parce qu’ils devinent qu’ils ne pourront pas non plus y échapper, qu’un jour ce sera aussi leur tour et qu’ils ne pourront rien y faire… Mais Kathy… » Elle secoua la tête : « Ce que j’ai vu dans son regard à cet instant-là, ce n’était pas de la peur. Non. C’était plutôt…de la déception. Comme si elle était déçue de voir que j’allais épargner cet homme. »
Malgré lui, David réprima un frisson.
« Peut-être que vous avez mal interprété sa réaction. », hasarda-t-il sans trop savoir si c’était vraiment elle qu’il cherchait à rassurer. « Vous étiez blessée, fatiguée… Il est possible que…
-Ce regard me hante. », déclara-t-elle. « Je n’arrive pas à le chasser de ma mémoire. C’est comme s’il y était imprimé. » Elle planta ses yeux dans les siens : « Je sais ce que j’ai vu, et en même temps… » Elle prit une profonde inspiration : « …en même temps, j’ai honte de penser de telles horreurs. Parce que je lui ai promis de l’aider, vous comprenez ? Je n’ai pas su la protéger, et si maintenant je commence à douter d’elle, à avoir peur de ce qu’elle est…
-Les facultés de Kathy ne la rendent pas inoffensive. Nous le savons depuis le début, Lauren. Depuis qu’elle a mis le feu à mon canapé…
-Mais il y a une grosse différence entre un canapé et un être humain, vous ne trouvez pas ? »
David aurait bien voulu pouvoir lui opposer un autre argument, mais il repensa à la photographie, aux restes calcinés de cet inconnu, et toutes ses objections s’émiettèrent.
« Je suis désolée. », fit soudain Lauren. « Je réagis en égoïste. Je fais comme s’il n’y avait que moi de concernée par tout ça, alors que pour vous c’est encore pire… Je crois que je ne sais plus très bien où j’en suis. Mais il y a une chose dont je suis absolument certaine : je n’ai aucun reproche à vous faire. Vous devez me croire. »
Elle posa sa main sur la sienne, et il réalisa qu’elle était glacée. Il mêla ses doigts aux siens et lui adressa un sourire qui n’était sûrement pas resplendissant, mais qu’elle lui retourna pourtant.
« Bon… Et maintenant ? », demanda-t-elle alors que le silence menaçait de revenir.
« Je vous déposerai chez vous dès que nous arriverons. », décida-t-il. « Vous avez encore besoin de repos. »
Lauren aurait dû être heureuse à l’idée de retrouver sa maison et ses habitudes, et pourtant elle n’arriva pas à s’en réjouir. En fait, comprit-elle, elle n’avait surtout pas envie d’être seule.
« Et vous ? », demanda-t-elle.
David eut un haussement d’épaules indécis :
« Je pense que je vais passer à l’hôpital. Pour prendre des nouvelles. »
Il aurait tout aussi bien pu décrocher son téléphone pour savoir comment se portait Jason Barlow, mais il éprouvait le besoin de se rendre à son chevet.
« Je peux vous accompagner, si vous voulez. », proposa Lauren.
Il déclina l’offre d’un geste :
« Non, ça ira. Je vous l’ai dit, il faut que vous vous reposiez. »
Je ne suis pas sûre d’en être capable, faillit-elle répondre.
Et curieusement, David sembla lire dans ses pensées :
« Ecoutez, si vous préférez, vous pouvez vous installer chez moi…pour quelques jours. Si vous vous sentez trop nerveuse pour rester seule…
-ça ne vous dérangerait pas ?
-A condition que vous fassiez la cuisine, le ménage et la vaisselle, ça ne me pose aucun problème. »
Elle ne prêta pas attention à cette pauvre plaisanterie : « C’est d’accord. », dit-elle. Puis elle précisa, comme si elle s’y sentait obligée : « Juste pour ce soir. »
Quelques secondes plus tard, les kilomètres défilaient à nouveau derrière les vitres teintées de la voiture, réduisant la distance qui les séparait de San Francisco. Mais David ne cessa pas un instant de penser à la conversation qu’il venait d’avoir avec Lauren, et à ce que cela impliquait.

Presque au même moment, Patricia Hartling considérait pensivement une photo d’identité agrafée en haut d’une fiche portant l’entête caractéristique de Quantico. Cela faisait plusieurs minutes qu’elle observait ainsi les traits réguliers du défunt Michael Garty, et elle se demandait toujours comment il avait pu rejoindre les rangs d’Athena. C’était d’autant plus incompréhensible que l’évaluation et les résultats de Garty à l’Académie avaient été excellents.
Patricia était également intriguée par une autre question : qu’avait-il pu faire pour être renvoyé, deux ans auparavant ? Quelle faute avait-il pu commettre, qui puisse justifier une décision aussi définitive ? C’était nécessairement quelque chose de sérieux. Il était presque aussi difficile d’intégrer le FBI que d’en partir. Quant au renvoi… Il s’agissait d’une mesure extrême, assez rarement appliquée dans la réalité. Les éléments les moins brillants ou les plus "perturbateurs" étaient généralement mutés dans un service quelconque ou dans un coin perdu, dans lequel ils végétaient jusqu’à l’âge de la retraite, ou jusqu’à ce qu’ils décident d’eux-mêmes de se recycler dans un autre secteur.
Mais d’après les maigres éléments qu’Hartling venait de consulter, Garty n’était ni un imbécile, ni un perturbateur. Alors…quoi ? Comment sa route avait-elle pu croiser celle d’Athena ? Et pourquoi avait-il choisi d’adhérer à leur cause ? Avait-il été piégé, comme Barlow, ou bien avait-il délibérément choisi de compléter leurs rangs ?
Patricia réprima un soupir, ramena d’un geste las ses cheveux en arrière et tendit la main vers son paquet de cigarettes. Elle hésita cependant à en prendre une lorsque son regard se posa sur le cendrier rempli de mégots. Elle était en train de s’empoisonner à petit feu, et elle en était consciente, tout comme elle savait que la nicotine n’avait rien d’une amie. Bien au contraire. Fumer n’était somme toute qu’une forme de suicide un peu plus raffinée que les autres. Et un peu moins rapide.
La porte du bureau s’ouvrit soudain pour céder le passage à Everett Reams, et aussitôt Hartling oublia ses cigarettes pour se tourner vers lui. Une fois de plus, elle se demanda comment il faisait pour avoir continuellement l’air de bonne humeur. L’identification imprévue de Michael Garty semblait lui avoir insufflé un regain d’énergie, et depuis lors, il s’était mis en tête de découvrir les raisons ayant conduit à son renvoi. Mais la tâche n’était pas évidente, même pour les Affaires Internes. Garty ayant quitté le FBI depuis deux ans, son dossier avait été soigneusement archivé, et personne ne paraissait pressé de le ressortir. Quantico avait fait preuve de plus de célérité, en leur fournissant un double de tous les documents qu’ils possédaient, mais cela ne leur avait pas appris grand-chose.
« Qu’est-ce que ça a donné ? », s’enquit-elle alors qu’Evan se laissait choir dans son fauteuil.
« Un mal de crâne carabiné en ce qui me concerne. Et peut-être bien une extinction de voix dans les prochains jours. »
Pour une fois, son entrain semblait quelque peu forcé, et Patricia devina qu’il était contrarié par ce nouvel échec. Il avait passé toute la matinée à frapper aux portes, visiblement pour rien.
« Comment justifient-ils leur refus ? », demanda-t-elle encore.
Reams secoua les épaules : « La trop fameuse excuse des formalités administratives. », répondit-il. « Il paraît que la consultation des archives doit être autorisée par un formulaire signé de la main même du directeur-adjoint…
-Vous plaisantez ? », l’interrompit-elle.
« J’aimerais bien. », fit-il en esquissant un sourire contrit.
D’un mouvement brusque, à peine voulu, Patricia Hartling récupéra son paquet de tabac pour en tirer une cigarette, qu’elle alluma tout aussi prestement.
« Alors qu’est-ce qu’on est censé faire ? », lança-t-elle d’un ton tranchant. « Retrouver Rush, lui tendre un stylo et lui demander gentiment d’apposer sa signature sur ce foutu formulaire ?
-Si on en croit le responsable de l’archivage, oui, c’est aussi simple que ça…
-Ils voudraient nous empêcher d’avoir accès à ce dossier qu’ils ne s’y prendraient pas autrement. », marmonna-t-elle. « Et puis, ça ne tient pas debout… Rush a été remplacé, non ?
-Si, par l’ancien directeur du Bureau de Denver. Ils l’ont sorti de sa retraite pour le balancer ici…mais à les entendre, ce n’est que provisoire.
-Quoi, comment ça, provisoire ? », répéta-t-elle, incrédule.
Everett appuya sa tête contre le dossier de son fauteuil : « Quand on les écoute, on pourrait presque croire que Rush est simplement parti en vacances. D’ailleurs, c’est ce qui se murmure dans les couloires. Qu’il a pris un congé pour des raisons familiales graves
-Bon sang. », jura Patricia. « Pourquoi s’obstinent-ils à le couvrir ainsi ?
-Par peur du scandale, j’imagine. Le FBI se doit d’être intègre, au-dessus de tout soupçon. Démontrer que ce n’est pas le cas, c’est laisser la porte ouverte au doute, aux controverses et aux rumeurs…
-Alors vous trouvez ça normal, vous ? », répliqua-t-elle avec rudesse.
« Non, je n’ai pas dit ça. », se défendit-il. « Je pense juste que c’est…explicable. »
Patricia demeura silencieuse. Visiblement, elle ne partageait pas son avis.
« Je pense aussi que c’est pour cela qu’ils refusent de nous communiquer le dossier de Garty. », ajouta pourtant Reams. « Ils ne savent déjà pas comment gérer le problème Rush, alors ils essaient de gagner du temps…
-Et vous ne pouvez rien faire ? »
Il secoua la tête et grimaça aussitôt en plaçant deux doigts sur sa tempe :
« Pour être franc, les Affaires Internes ne sont pas non plus spécialement ravies par la tournure qu’ont pris les évènements. », avoua-t-il. « Mes patrons sembleraient même plutôt pressés de me voir passer à une autre affaire…
-Alors pourquoi vous laissent-ils le dossier ?
-Parce que m’en écarter brusquement pourrait paraître suspect aux yeux de pas mal de monde, sûrement. »
Patricia écrasa ce qui restait de sa cigarette dans le cendrier. Evan l’observa tandis qu’elle s’acharnait à écraser complètement le mégot, et il lui sembla qu’elle hésitait à poursuivre cet échange.
Pourtant, elle finit par reprendre la parole :
« Et s’il y avait une autre raison ? », questionna-t-elle. « S’ils cherchaient plutôt à protéger Athena…ou disons à protéger les liens qui unissent peut-être Athena au Bureau ?
-J’y ai déjà songé. », reconnut Reams. « Mais ça n’aurait aucun sens. Pourquoi avoir ouvert une enquête sur Athena, dans ce cas ? Vu la discrétion remarquable dont cette organisation a toujours fait preuve, ils auraient pu continuer longtemps à se fondre dans le décor, sans jamais être inquiétés…
-Quelqu’un a pu avoir des scrupules. », contra Hartling. « Quelqu’un qui aurait brusquement réalisé qu’ils allaient trop loin, et qui a décidé de retirer ses cartes du jeu… »
Everett chassa cette éventualité d’un geste : « Il vaudrait mieux qu’on évite de sombrer dans la paranoïa. », signala-t-il. « Dans la mesure du possible, nous devrions mettre de côté la bonne vieille théorie du complot. Laissons-la aux scénaristes et aux cinéastes, d’accord ? Nous en savons trop peu pour nous lancer dans des hypothèses aussi hasardeuses. »
Patricia afficha une moue contrariée :
« Les faits avant tout, c’est ça ?
-Exactement. », approuva Reams.
Patricia soupira tout en contemplant songeusement la flamme qui s’échappait de son briquet :
« Que pouvons-nous encore faire, pour Garty ? Est-ce que nous devons attendre le bon vouloir de la direction pour consulter son dossier, ou bien faut-il faire une croix dessus ? »
Evan retrouva aussitôt le sourire : « Ni l’un, ni l’autre. », affirma-t-il. « En fait, il nous reste une chance d’obtenir des infos sur notre copain Garty. Tout ce qu’il faut espérer, c’est que ce cher Michael était du genre sociable. Et qu’il avait des amis suffisamment bavards pour nous fournir des réponses utiles.
-Vous comptez interroger toutes les relations que Garty avait au sein du Bureau ? »
Il y avait comme une note d’incrédulité dans la voix de Patricia.
« Le tout, poursuivit Evan, c’est de ne pas perdre trop de temps. Si nous traînons trop, ils risqueraient de perdre brusquement la mémoire, et la parole par la même occasion. Je doute qu’on les encourage beaucoup à se confier à nous. »
Il crut discerner l’ombre d’un sourire sur le visage de sa collègue, et cela ne manqua pas de le surprendre.
« Quoi ? », demanda-t-il seulement.
« Rien. », lui répondit-elle. Mais son sourire n’avait pas tout à fait disparu. « Je repensais juste à ce que vous venez de me dire, au sujet de la paranoïa… Je crois que c’est trop tard. Nous avons déjà sombré.
-C’est bien possible. », reconnut-il en souriant à son tour.
« Comment procède-t-on, maintenant ? », questionna-t-elle encore, tout en s’emparant d’une autre cigarette.
Everett se leva de sa chaise : « Etape numéro un : avaler une aspirine. Ou peut-être même deux. J’ai l’impression qu’on vient de me fracasser le crâne à coup de pioches, et je vous assure que c’est franchement désagréable. »
Sans rien dire, Patricia fit passer sa cigarette encore éteinte dans sa main gauche et se servit de la droite pour ouvrir un tiroir rempli d’ustensiles hétéroclites. Elle y plongea la main et en ressortit un tube d’aspirines, qu’elle lança à Reams.
« Merci. », fit celui-ci en faisant descendre deux cachets dans la paume de sa main avant de lui rendre le tube. « L’étape numéro deux consistera à obtenir la liste de tous les agents issus de la même promotion que Garty.
-Quantico ne devrait pas nous poser de problèmes. », commenta Hartling.
« Mais il nous faudra aussi d’autres noms. », compléta Reams. « A commencer par ceux des agents qui ont eu l’occasion de travailler avec lui. Après, nous tenterons de les localiser un par un, pour entrer en contact avec eux et essayer d’en apprendre davantage sur Garty. Ou plus précisément sur la cause de son renvoi. »
Le plan semblait très simple, et d’une certaine manière, il l’était en effet. Mais Patricia savait par expérience que la manœuvre risquait de prendre énormément de temps. Ce même temps qui leur faisait défaut… Plus les heures passaient, et plus leurs chances de localiser Rush et de retrouver Kathy s’amenuisaient.
Il n’y avait pourtant aucune autre alternative, et Hartling fut forcée d’en convenir.
« Et pour le deuxième corps ? »
Elle faisait allusion au cadavre retrouvé chez Rush, celui de l’homme qui avait très certainement cherché à abattre le directeur-adjoint alors que ce dernier s’apprêtait à prendre la fuite.
« L’autopsie aura lieu dans la journée. », l’informa Evan. « J’ai eu Miles Richter au téléphone pas plus tard que ce matin… Visiblement, il est plutôt intrigué par le puzzle ambulant…
-Le quoi ?
-C’est comme ça qu’il a baptisé notre copain. D’après ce qu’il m’a dit, il voulait d’abord lui faire passer une radio avant de l’ouvrir…
-Une radio ? », répéta Patricia. « Dans quel but ? »
Il lui semblait plutôt incongru de faire passer ce type d’examen à un mort.
« Aucune idée. », admit Reams. « Mais Richter sait ce qu’il fait. »
Patricia n’eut pas de mal à approuver. Sans le zèle du médecin légiste, spécialement dépêché par Everett, ils n’auraient probablement jamais su que l’homme retrouvé carbonisé dans Forest Park s’appelait Michael Garty.
Soudain, Patricia Hartling comprit que la balle n’était plus dans leur camp. Désormais, il leur fallait espérer que Rush commettrait une erreur leur permettant de remonter jusqu’à lui, ou bien que Miles Richter trouverait lors de l’autopsie des éléments nouveaux en mesure de les orienter vers une nouvelle piste.
Ou bien encore que Jason Barlow sortirait du coma pour leur révéler tout ce qu’il savait –et ce n’était probablement pas grand-chose– sur le compte d’Athena. Mais Patricia n’attendait plus rien de ce côté-là. Barlow n’était plus vraiment vivant. Juste en sursis.
La simple évocation de Jason la ramena malgré elle dans cette chambre d’hôpital aux murs trop blancs, et à ce lit sinistre, entouré de machines et de tuyaux. Et elle faillit éprouver le même malaise que celui qui l’avait contrainte à quitter précipitamment les lieux.
Les fantômes n’existent pas.
C’était en tous cas ce qu’elle avait dit, pour couper court aux questions d’Everett Reams. Il n’avait pas été dupe, et elle le savait parfaitement, mais au moins, il avait eu l’élégance de ne pas insister. Et elle lui en était secrètement reconnaissante. Elle avait déjà tant à faire…
Les fantômes pouvaient attendre.

Il avait vraiment failli renoncer, lorsque Lauren lui avait suggéré d’attendre le lendemain pour mettre son projet à exécution. Puis il avait masqué son angoisse et lui avait répondu qu’il avait déjà trop attendu. Ce qui n’était que l’exacte vérité.
Pourtant, il s’était surpris à traîner en chemin, empruntant des voies détournées qui ne faisaient que rallonger le parcours, ralentissant pour laisser passer des cohortes de passants et être ainsi obligé de s’arrêter à tous les feux rouges.
La colère qu’il avait éprouvée en découvrant que Jason l’avait trahi n’avait pas complètement disparue, et David avait conscience qu’elle ne s’estomperait très certainement jamais. Mais pour l’heure, elle était occultée par un autre sentiment, plus douloureux encore, et surtout plus incontrôlable. La culpabilité.
C’était absurde, et il le savait. Jason s’était jeté tout seul dans la gueule du loup, et personne n’aurait pu l’en empêcher. Pas même lui, son coéquipier. Sans s’en douter, Barlow avait signé son arrêt de mort à la minute même où il avait accepté de pactiser avec Athena. Mais c’était parce qu’il avait voulu se racheter, parce qu’il avait désespérément essayé de les sortir de ce piège qu’il les avait aidés à tendre qu’il avait reçu cette balle. Et cela faisait toute la différence.
« Je suis désolé. », lui avait dit Jason avant de s’effondrer.
Pas tant que moi, pensa David en claquant un peu trop énergiquement la portière de la voiture.
Ce simple geste réveilla en lui un autre souvenir : il se revit sur ce même parking, essayant maladroitement de convaincre Kathy qu’elle ne risquait rien, et qu’elle pouvait franchir les portes de l’hôpital sans avoir peur. Il lui semblait que c’était finalement là que tout s’était joué. Sur ce parking dont la banalité était affligeante. Son destin avait été scellé à cet instant précis. S’il avait renoncé, s’il avait fait marche arrière pour rassurer Kathy, peut-être que tout aurait été différent. Peut-être pas pour lui, mais au moins pour Lauren.
Ces pensées confuses ne faisaient qu’accroître sa morosité, aussi décida-t-il qu’il avait suffisamment perdu de temps. D’un pas mal assuré, il se dirigea vers l’entrée du bâtiment et s’orienta vers l’accueil, afin d’obtenir le numéro de chambre de Jason. Il apprit ainsi que son ancien partenaire se trouvait toujours en soins intensifs. Et le pincement au cœur qu’il ressentit en enregistrant l’information lui indiqua que, en dépit du bon sens, il avait prié pour entendre toute autre chose.
Un miracle, rectifia-t-il en esprit.
Car c’était bien cela qu’il avait secrétement espéré, non ?
Il aurait voulu pouvoir dire à Jason que oui, il le pardonnait…même si ce n’était pas l’entière vérité.
Mais là, que vas-tu faire ? se dit-il. Parler dans le vide, en sachant qu’il y a très peu de chances pour qu’il puisse t’entendre ? Voyons, c’est ridicule. Rentre chez toi. Va retrouver Lauren. Tu n’as rien à faire ici…
Ce fut la voix de l’infirmière qui le ramena à la réalité. Elle était aussi corpulente que l’avait été l’infortunée Mona, mais la ressemblance s’arrêtait là. Avec son visage rougeaud, ses lunettes cerclées de métal gris et ses cheveux outrageusement frisés, cette femme avait tout l’air d’une mégère. Et l’expression revêche qu’elle affichait ne devait pas manquer de terroriser les malheureux patients qui croisaient son chemin.
En prenant conscience du regard empreint d’impatience et d’agacement qu’elle avait posé sur lui, David réalisa qu’il n’avait pas répondu à la question qu’elle venait de lui poser. En fait, il ne l’avait même pas entendue.
« Pardon ? », lui demanda-t-il.
La mégère soupira bruyamment, ne faisant rien pour dissimuler les sentiments qui l’habitaient :
« Je vous ai demandé votre nom. », répéta-t-elle d’une voix qui confirma à David que l’amabilité était une notion inconnue pour elle.
Il lui fournit le renseignement et s’étonna qu’elle ne le notât pas. A quoi cela lui servait-il de poser la question, si c’était pour ne rien inscrire sur un registre quelconque ? Et à bien y réfléchir, lui avait-on déjà demandé son nom à l’entrée d’un hôpital ?
Il ne s’appesantit pas sur le sujet, conscient, une fois encore, qu’il ne cherchait qu’à retarder le moment où il lui faudrait pousser la porte de la chambre de Jason.
Lorsqu’il arriva justement dans l’aile destinée aux soins intensifs, il crut deviner les raisons qui avaient poussé la joviale infirmière à lui demander de décliner son identité. Il aurait d’ailleurs dû s’en douter : la chambre de Jason était gardée par deux individus, tous deux vêtus de costumes pas assez larges pour dissimuler la forme du holster qu’ils portaient. David songea qu’ils auraient tout aussi bien pu se balader avec les lettres FBI tatouées sur le front, mais cette pensée ne lui arracha pas le moindre sourire.
Les deux hommes lui jetèrent un même regard torve, et il s’avança vers celui qui semblait être le plus âgé. Il songea que Patricia Hartling avait peut-être donné l’ordre de ne laisser entrer personne…et surtout pas lui. Compte tenu du déroulement de leur dernière conversation, David ne s’en serait pas vraiment étonné. Mais lorsqu’il se présenta, l’agent fédéral se contenta d’opiner du chef, ce que David interpréta comme une invitation à entrer.
Ce qu’il fit.

L’infirmière de l’accueil, qui répondait au charmant prénom de Joy mais qui, de l’avis général, aurait plutôt mérité de s’appeler Grumpy (1), regarda l’homme disparaître dans l’ascenseur avant de se précipiter –à sa manière, c’est-à-dire pesamment– sur le téléphone.
Sa main droite s’empara du combiné, qu’elle colla à son oreille, tandis que les doigts de sa main gauche pianotaient avec virtuosité sur les touches afin de reproduire le numéro inscrit en rouge sur un post-it, lui-même collé sur l’écran d’un ordinateur.
De son doigt boudiné, Grumpy pressa la dernière touche, et elle tira nerveusement sur le cordon du téléphone en attendant que l’on se décide à décrocher de l’autre côté. Ce qui ne tarda guère.
« Il est là ! », annonça-t-elle aussitôt. « Il vient juste d’arriver ! »
Un aide-soignant qui passait par là s’arrêta, interloqué, pour regarder dans sa direction. Il y avait eu comme une note de joie dans sa voix, qui n’exprimait d’ordinaire que l’acrimonie et la méchanceté, et cela l’avait très certainement surpris.
Mais le regard que lui lança Grumpy suffit à le rassurer, et il repartit aussi sec, sans demander son reste.

« Tu te souviens de ces vacances dans le Montana ? On n’était pas arrivés depuis deux jours quand j’ai commencé à avoir des boutons partout. Tu me disais que je ressemblais à un clavier d’ordinateur, tu te souviens ? Mais finalement, elles n’étaient pas si mal, ces vacances, tu sais. Même si je ne suis jamais sortie de la maison, à cause de cette fichue varicelle. Au moins, on s’amusait bien. On était ensemble. Je crois que c’est les vacances que j’ai préférées. C’est idiot, hein ? »
Assise à côté du lit de Jason, Marlene parlait sans discontinuer, sa main posée sur le bras de son père. Elle ne semblait pas avoir remarqué qu’ils n’étaient plus seuls, aussi David s’autorisa-t-il à frapper doucement contre le chambranle de la porte, pour signaler sa présence.
Immédiatement, Marlene se mit debout. Le regard qu’elle lui adressa exprima d’abord la surprise la plus sincère, puis l’incrédulité. Avant de se charger de colère. Et de méfiance.
Doucement, comme si cela risquait de réveiller Jason, David franchit le seuil et referma la porte.
Marlene ne le quittait pas des yeux. Il remarqua ses poings serrés, sa mâchoire crispée.
« Qu’est-ce que vous venez faire ici ? »
Elle n’avait plus rien d’une adolescente. La douleur, la tristesse, les épreuves qu’elle venait de traverser, et les autres auxquelles elle se préparait… Tout cela donnait l’impression de l’avoir prématurément usée.
La jeune fille portait un jean complètement délavé et reprisé aux genoux, et un pull bien trop large pour elle. Un pull qui avait très certainement appartenu à Jason, comprit-il, et il sentit le chagrin l’engloutir.
« Marlene, je…
-Vous n’avez rien à faire là. », poursuivit-elle, sans cependant faire un geste vers lui. « Fichez le camp.
-Je sais que je te dois des explications, mais…
-C’est trop tard pour les explications ! », répliqua-t-elle. « Trop tard pour les excuses ! C’est trop tard pour tout ! » Et ses yeux se chargèrent de larmes. « Vous n’avez rien voulu me dire quand je suis venue vous trouver. Vous allez me faire croire que vous êtes décidé à me parler, maintenant ?
-Non, je ne suis pas venu pour ça, Marlene… Je voulais… Je voulais juste le voir. Savoir…comment il allait. »
Le regard de l’adolescente était maintenant animé par la haine.
« Comment il va, à votre avis ? », fit-elle en s’écartant, pour le laisser apercevoir le visage blême de Jason, ses yeux collés par le sparadrap, et ces perfusions qui courraient tout autour de lui. « Est-ce qu’il a l’air en forme, d’après vous ? »
David se retrouva à secouer la tête, stupidement.
Les mots semblaient l’avoir abandonné pour toujours. Peut-être était-il devenu muet.
Marlene s’avança enfin vers lui :
« Il est mourant. Je le sais. Ils le savent tous. Mon frère. Ma mère. Les médecins. Seulement, ils ne veulent pas l’admettre. Ils font semblant. Mais tout ce qu’ils attendent, c’est la fin. Vous savez ce qui est le pire, dans tout ça ? C’est que moi aussi, j’attends ça. » Les larmes commencèrent à couler le long de ses joues creusées par le manque de sommeil. « Je suis là, je lui parle, je lui tiens la main, mais en moi-même, j’espère seulement que ça se termine vite. »
D’un coup, toutes les défenses que Marlene semblait avoir érigées autour d’elle s’effondrèrent, et la jeune fille se jeta au cou de David en sanglotant. Maladroitement, il la serra contre lui.
« Je voudrais seulement savoir pourquoi on en est là. », laissa-t-elle échapper entre deux sanglots. « Je voudrais savoir pourquoi il va mourir. » Elle se détacha de lui, essuya ses yeux avec la laine de son vieux pull. « Je sais bien que ça n’y changera rien. Mais au moins… Au moins je saurais. Il avait tellement changé, avant…avant que ça n’arrive. Il s’était mis à boire. Il se fâchait dès que j’essayais d’obtenir des explications. La dernière fois… » Elle réprima avec difficulté un autre sanglot : « La dernière fois que nous nous sommes parlés, il m’a mise à la porte. Il était si…si violent…que…qu’il m’a fait peur. C’est…c’est la dernière image que j’ai de lui. » Elle tourna son visage encore ruisselant de larmes vers le lit sur lequel reposait son père : « On ne s’était jamais vraiment disputé avant ça. » Un sourire fantomatique se glissa sur ses lèvres : « Oh, bien sûr, on n’était pas toujours d’accord, mais ce n’était pas de vraies disputes. » De nouveau, elle reporta son attention sur David : « Je ne vous demande pas de tout me raconter. Maintenant, je sais que vous ne pourriez pas le faire, même si vous le souhaitiez…
-D’où te vient cette certitude ? », lui demanda-t-il avec une certaine étonnement.
Elle désigna la porte d’un signe de tête :
« Les deux types devant la porte. Ils sont du FBI.
-Je sais.
-Quand je les ai vus, j’ai compris que c’était vraiment grave. Pas une simple fusillade. Ou une affaire criminelle ordinaire. Ils sont là pour quoi, au juste ? Pour protéger mon père, ou bien pour le surveiller ?
-Sûrement pour les deux raisons, Marlene. », reconnut-il.
La jeune fille eut un autre sourire, un sourire maussade qui exprimait surtout l’ironie.
« C’est idiot. », déclara-t-elle. « Il ne risque pas de s’échapper. Et ils ne pourront pas le protéger contre ce qui le menace vraiment. » Elle s’interrompit, le temps de poser un autre regard triste sur le corps immobile de son père. « C’est le cambriolage qui m’a fait comprendre qu’il se passait quelque chose d’anormal. », reprit-elle soudain. « Papa a essayé de nous convaincre que ce n’était pas grave, mais je ne l’ai jamais cru. Les cambrioleurs, ça ne se contente pas de mettre le bazar dans un appartement. Ça emporte des choses… Quand Papa a dit que ça ne servait à rien de déposer plainte, j’ai su… J’ai su qu’il savait. Il avait peur, vous savez. Jamais je ne l’avais vu avoir peur à ce point.
-Marlene… Ton père a fait le mauvais choix, c’est vrai. Il s’est…impliqué dans une affaire qui le dépassait totalement. Mais au fond, il ne l’a fait que pour toi. Et pour ton frère. Il vous aimait beaucoup, beaucoup plus que tu ne l’imagines. Il n’était jamais aussi heureux que quand il me parlait de vous deux. Alors quoi qu’il puisse arriver, quoi que tu apprennes par la suite, dans les semaines et les mois à venir, essaie de ne pas oublier ça.
-Est-ce que… Est-ce que vous étiez avec lui quand ça s’est passé ?
-Oui. », reconnut-il. « J’étais là.
-Vous étiez…impliqué, vous aussi ?
-D’une certaine façon, oui.
-Alors vous devriez partir.
-Quoi ? », fit-il, interloqué par cette phrase à laquelle il ne s’était absolument pas attendue.
« Vous ne devriez pas rester ici. Je ne sais pas grand-chose, parce que ma mère ne m’en a pas vraiment parlé, mais je…je l’ai entendue en parler avec lui, et…
-Un instant, Marlene… De qui parles-tu ?
-De Patrick Lawrence. Il rend souvent visite à Maman, depuis…enfin…depuis que c’est arrivé. La dernière fois, il semblait vous chercher. Pour vous interroger. Il a demandé à Maman si elle avait eu de vos nouvelles, si vous étiez venu à l’hôpital, et si elle savait où vous pouviez être. »
Il y avait dans la voix de Marlene une gravité, une nervosité qui ne correspondait pas vraiment à la situation.
Après tout, il n’y avait rien d’alarmant dans le fait que le Capitaine cherche à le retrouver. Dans la précipitation, il n’avait effectivement pas pris la peine de le contacter depuis…
Soudain, tout lui parut clair.
Il n’avait plus donné signe de vie depuis la fusillade.
Marlene hocha lentement la tête, comprenant qu’il venait de saisir ce qu’elle cherchait à lui dire.
« Il ne croit quand même pas que…que j’ai quelque chose à voir avec l’état de Jason ?
-Je ne sais pas ce qu’il croit vraiment, mais en tous cas, il vous cherche. Je pense qu’ils savent que vous êtes ici, maintenant. La dernière fois, je l’ai entendu parler d’une visite qu’il avait faite à l’hôpital. Il a dit qu’il avait laissé des consignes.
-Au cas où je viendrais ?
-Il n’a pas précisé. Mais c’est ce que j’ai supposé, oui. » Elle marqua une pause. « En partant maintenant, vous avez encore une chance de les éviter.
-Je n’ai rien fait à ton père, Marlene. Je n’y suis pour rien.
-Je sais. », dit-elle.
Mais en rencontrant son regard et la lueur de doute qui hantait ses prunelles, il sut que ce n’était pas entièrement vrai.
Il resta silencieux durant quelques secondes, puis il posa la main sur la poignée de la porte, qui s’entrebâilla sans un bruit. Il ne sortit pourtant pas tout de suite :
« Tu lui parles souvent ? », demanda-t-il en lançant un dernier regard à Jason.
Marlene eut un autre sourire triste.
« Tout le temps.
-Tu crois qu’il peut t’entendre ?
-Les médecins disent que c’est possible…
-Alors dis-lui que je le pardonne, d’accord ? »
L’adolescente hocha la tête, tout doucement.
« D’accord. », lui assura-t-elle.
Il lui sourit à son tour et ouvrit la porte en grand.
« David ? »
Il était déjà au milieu du couloir quand elle le rappela.
Il se retourna ; elle se tenait dans l’encadrement de la porte, noyée dans son pull trop grand.
« Faites attention à vous. », lui glissa-t-elle seulement.
Il acquiesça pour lui signifier qu’il ne comptait pas faire autrement, puis il s’arrêta devant l’ascenseur, avant de repérer l’escalier. Il décida de renoncer au progrès et à la facilité, et entreprit de descendre les marches d’un pas énergique qui ne tarda pas à prendre des allures de course.
Médusé par sa propre réaction, il se rendit compte qu’il fuyait.
En arrivant dans le hall, cependant, il comprit que c’était perdu.
Trois officiers en tenue se tenaient face à lui. Ils n’avaient pas sorti leurs armes, mais leurs mains étaient tout de même posées sur le cuir de leurs holsters, et ils formaient de par leur position une sorte de barrage humain.
Derrière eux, se dressait la haute stature de Patrick Lawrence.
C’est trop tard pour tout, lui avait dit Marlene.
Manifestement, ce n’était que l’exacte vérité…

À SUIVRE…

(1) En Anglais, Grumpy signifie grincheuse… Tout le contraire de Joy, qui veut dire joie.