MENACES
Saison 1 - épisode 01
par Miranda Wolf
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Cela faisait seulement deux jours que la petite Kathy avait été placée à l'orphelinat St-Matthew, et Lauren Walters n'avait pas encore eu l'occasion de s'informer des progrès de l'enquête. En effet, elle avait été obligée de décaler tous ses rendez-vous pour rencontrer la fillette, et elle était maintenant forcée de rattraper le retard qu'elle avait pris. Cependant, l'inspecteur Shelton ne l'avait pas encore contactée, et elle devinait de ce fait que les investigations menées par la Police n'avaient pour le moment rien donné, et que Kathy ne s'était pas montrée plus bavarde avec le psychologue attaché à la Brigade Criminelle qu'elle ne l'avait été avec elle.
Comme chaque matin, Lauren prenait son service à 8 heures, mais elle arriva à l'hôpital avec un petit quart d'heure d'avance. L'endroit était encore relativement calme, mais elle savait par expérience qu'il en serait bientôt tout autrement. Elle salua trois infirmiers au passage puis prit la direction de son bureau. Sans trop savoir pourquoi, elle s'arrêta au milieu du couloir : elle avait l'impression désagréable que quelque chose n'allait pas, mais si on lui avait posé la question, elle aurait été parfaitement incapable de s'expliquer. C'était là, devant elle, ça se propageait dans l'air, à la manière d'un virus, et ça lui répétait inlassablement le même mot : danger, danger, danger
Le couloir était encore plongé dans une semi-obscurité, car personne n'avait pensé à ouvrir le rideau qui recouvrait l'unique fenêtre permettant à la lumière du jour de passer. Lauren tendit machinalement le bras en avant et écarta le morceau de tissu ; le couloir se métamorphosa tout à fait, et ce ne fut vraiment qu'à cet instant que la jeune femme réalisa que son pressentiment était peut-être justifié : la porte de son bureau était entrouverte.
Elle hésita, pensa faire demi-tour pour revenir accompagnée, puis chassa cette solution de son esprit : ce n'était pas vraiment utile, après tout. Il ne pouvait rien lui arriver, surtout pas à cette heure de la matinée, alors que tout le personnel soignant de l'hôpital commençait à affluer dans le hall. D'accord, la porte de son bureau était ouverte. Et ensuite ? Qu'est-ce que ça pouvait signifier ? Que quelqu'un avait simplement oublier de la refermer en partant Il n'y avait aucune autre interprétation possible. Après tout, elle n'avait jamais jugé nécessaire de fermer cette porte à clef. Parfois, il lui arrivait d'oublier de remettre un dossier médical à sa place, et un médecin avait ainsi la possibilité de venir le rechercher sans ameuter tout l'hôpital. Était-ce ce qui s'était passé ? Un médecin avait-il eu besoin d'un dossier qu'elle avait oublié de lui restituer ?
Lauren haussa brusquement les épaules ; elle commençait à trouver que son attitude frôlait le ridicule. De quoi avait-elle peur, au juste ? C'était stupide. Elle n'allait tout de même pas s'enraciner là, en plein milieu de ce maudit couloir, simplement parce que la porte de son bureau était entrouverte !
Elle reprit donc sa marche d'un pas résolu, et elle s'arrêta juste devant la porte. Elle marqua une autre hésitation, puis elle se décida et posa la main sur la poignée.
Elle fit un pas en avant, franchit le seuil de la pièce et n'alla pas plus loin.
" Mon Dieu ! ", murmura-t-elle, à la fois scandalisée et effrayée.
Un véritable cyclone semblait s'être abattu sur son bureau, d'ordinaire soigneusement rangé. Des meubles étaient retournés, certains avaient même carrément été démolis, comme coupés en deux ; des papiers s'étalaient sur le sol, formant un étrange tapis.
Lauren était trop abasourdie pour songer à revenir sur ses pas. Elle aurait pu sortir de la pièce, s'empresser de prévenir quelqu'un, décrocher un téléphone pour composer le 911 mais elle n'y pensa même pas. La scène l'hypnotisait presque. Elle avança encore, se rapprocha du meuble qui lui faisait normalement office de bibliothèque et s'immobilisa soudainement. Une vague d'angoisse déferla sur elle, tandis qu'elle analysait sans vraiment vouloir y croire les informations confuses que lui envoyait son cerveau. Il n'y avait pas seulement des livres ouverts devant elle. Il n'y avait pas seulement des morceaux de verre coloré, provenant de la lampe en forme de champignon qui se trouvait normalement posée sur une petite table d'angle, et qui avait été transformée en une sorte de puzzle absurde. Il y avait aussi une énorme tache rougeâtre, presque brune. En vérité, ce n'était même pas vraiment une tache, mais plutôt une flaque. Une flaque de sang.
Lauren n'était pas sûre de vouloir voir la suite, mais elle s'y força pourtant et reprit sa progression interrompue. Un pas. Deux pas. Trois pas. Une pause. Quatre pas. Cinq pas. Elle arriva à la hauteur du bureau dévasté. C'était le seul meuble qui était resté debout, mais ses tiroirs gisaient par terre, vidés de leur contenu. Et au milieu d'une mare de feuilles aux coloris et aux formats divers, il y avait deux pieds Lauren se figea, incapable d'aller plus loin. Ces pieds étaient protégés par des chaussures, et elle sut immédiatement à qui ils appartenaient. Elle n'avait pas besoin de voir le visage du cadavre. Ces bottines d'un rose criard, elle ne les rencontrait pas pour la première fois.
" Mon Dieu ! ", répéta-t-elle, cette fois au bord de la panique.
Soudain pressée de fuir ce spectacle et cet endroit devenu trop menaçant, Lauren fit volte-face et se précipita dans le hall, sous le regard médusé des infirmiers et des médecins.Lorsque la Police arriva, moins d'un quart d'heure plus tard, l'hôpital tout entier était déjà en effervescence. Certains patients, alertés par le vacarme, avaient quitté leurs chambres, curieux de savoir ce que cela signifiait, les médecins houspillaient les infirmiers afin qu'ils reprennent leur travail et les officiers présents s'efforçaient de contenir cette agitation, sans toutefois y parvenir tout à fait.
Désireuse d'échapper à tout ce remue-ménage, Lauren s'était installée dans la salle de repos réservée aux chirurgiens, attendant qu'on vienne l'interroger.
Finalement, la porte de la pièce s'ouvrit, et elle sursauta malgré elle, ne pouvant vaincre sa nervosité. Son anxiété se calma quelque peu lorsqu'elle remarqua qu'elle connaissait celui qui venait d'entrer : il s'agissait effectivement de David Shelton.
" Je ne pensais pas que nous serions amenés à nous revoir aussi rapidement. ", lui avoua celui-ci.
Lauren s'efforça de sourire, sans trop y réussir : " Ne le prenez pas mal, Inspecteur, mais j'aurais préféré qu'il en soit autrement.
- Je comprends ça Comment allez-vous ?
- Mieux que Mona, je présume. C'est bien elle, n'est-ce pas ? "
David ne démentit pas : " Oui, en effet.
- Je n'ai vu que ses chaussures. C'est idiot, mais c'est à ça que je l'ai reconnue : ses chaussures. Des bottines invraisemblables, d'un rose presque fluorescent Je n'ai pas eu besoin de voir son visage pour savoir que c'était elle. "
David pensa intérieurement que c'était une bonne chose ; le visage autrefois jovial de l'infirmière Noire n'était plus vraiment présentable. La balle qu'elle avait reçue en pleine tête l'avait presque rendue méconnaissable.
Lauren considéra un moment le gobelet en plastique qui se trouvait posé face à elle avant de trouver le courage de reprendre la parole : " Qu'est-ce qui s'est passé, d'après vous ?
- Le plus simple, ce serait de privilégier la version du cambrioleur, qui aurait été surpris par Mona et qui l'aurait tuée avant qu'elle ne puisse s'enfuir.
- Mais vous n'y croyez pas, pas vrai ?
- Et vous ?
- Mon bureau ne présente aucun intérêt. Je ne vois pas pourquoi quelqu'un aurait voulu le cambrioler et je ne comprends pas en quoi il pourrait intéresser un voleur On a déjà essayé de forcer la serrure de la réserve de médicaments à plusieurs reprises, mais ça n'a rien de très surprenant : les toxicomanes espèrent y trouver de la drogue, des seringues
- Et qu'est-ce que Mona faisait dans votre bureau, d'après vous ? "
Lauren soupira : " Je n'en sais rien. Je suis désolée, j'aimerais vous aider davantage, mais j'ai encore du mal à admettre que tout ceci est bien réel. Ça ne se tient absolument pas, c'est c'est totalement inconcevable.
- Vous n'avez pas à vous excuser. ", la rassura David. " Vous avez le droit d'être bouleversée.
- Peut-être, mais ce n'est pas en réagissant ainsi que j'y verrai plus clair. Par où le cambrioleur a-t-il pu entrer, d'après vous ?
- D'après ce que j'ai vu, cet hôpital est découpé en deux blocs, non ? "
Elle approuva : " Une partie du bâtiment sert aux urgences, l'autre aux hospitalisations courantes.
- Et le soir, ça se passe comment ?
- Les portes côté urgences restent ouvertes, mais les autres sont verrouillées. Bien sûr, il n'y a aucune séparation stricte Aucune porte, aucune barrière Mais le standard des urgences sert en quelque sorte de frontière entre ces deux blocs
- Les standardistes présents auraient donc eu la possibilité de remarquer une intrusion dans ce secteur ?
- Oui, sûrement
- Mais les médecins n'ont pas à se justifier lorsqu'ils veulent se rendre dans l'autre bloc ?
- Non, je ne crois pas Il faudrait poser ces questions à quelqu'un d'autre Je ne suis pas très qualifiée dans ce secteur. Ce n'est pas vraiment mon domaine
- Je vérifierai ce point en posant la question à un chef de service.
- Je devrais m'assurer qu'il ne manque rien, vous ne pensez pas ? Après tout, il y a forcément une raison, et d'après l'état de mon bureau, il est évident que le voleur cherchait quelque chose de précis
- En effet, ce sera un point à éclaircir, mais vous n'êtes pas obligée d'y aller maintenant. "
Lauren ne tint pas compte de cette dernière remarque : elle s'était déjà levée. David ne chercha pas à la retenir et la suivit jusqu'à son bureau. Lorsqu'ils arrivèrent, le médecin légiste venait juste de remonter la fermeture éclair de la housse qui protégeait le corps de l'infortunée infirmière. Deux hommes en blouse blanche soulevèrent la civière, et Lauren les regarda s'enfoncer dans le couloir. La voix de David Shelton l'arracha à ce spectacle : " Ça ira ? "
En guise de réponse, la jeune femme franchit le seuil de la pièce. Un personnage aux cheveux grisonnants s'affairait autour du classeur à rideaux fracturé, et ce fut à lui que David s'adressa en premier : " Vous pensez pouvoir trouver quelque chose, Harvey ? "
Le dénommé Harvey secoua la tête, indécis : " Difficile à dire, Inspecteur. Vu le bazar que c'est, ça va être délicat. Il y avait bien des empreintes sur la porte "
Lauren intervint : " Elles peuvent aussi bien appartenir à Mona, à des patients que j'ai reçus ou même à moi. Cette action devait être préméditée ; je serais étonnée d'apprendre que ce cambrioleur ne portait pas de gants "
David jeta un coup d'il circulaire autour de lui avant d'approuver : " Selon toute évidence, il s'est efforcé de brouiller les pistes. Il a dû fouiller d'abord, puis il s'est ensuite acharné sur le mobilier, après avoir trouvé ce pour quoi il était venu. Vous n'aviez pas d'argent ici, pas d'objet de valeur donc à mon avis, il n'y a qu'une chose qui pouvait l'intéresser Où gardez-vous vos dossiers ? "
Lauren désigna le meuble éventré : " Là-dedans. Parfois, j'ai besoin de consulter les dossiers médicaux de mes patients, mais dans ce cas, je les rends aux médecins lorsque j'ai fini de les utiliser
- Vous sauriez dire s'il en manque un ?
- Un dossier ? Enfin, pourquoi quelqu'un s'introduirait-il dans mon bureau pour dérober un simple dossier ? Ça n'aurait aucun sens Les cas dont je m'occupe sont classiques : des dépressions, des troubles du comportement, des désordres alimentaires Et mes patients sont tous des gens sans histoire "
Ce fut cette dernière phrase qui alerta David. Brusquement, le souvenir du visage angoissé de la petite Kathy s'imposa à lui : pour le moment, la fillette donnait justement l'impression de ne pas avoir d'histoire. On ne connaissait rien d'elle, son passé demeurait un mystère et cela faisait à peine deux jours qu'elle était entrée dans ce bureau.
" Et le dossier de Kathy ? "
Lauren le dévisagea avec étonnement : " Kathy ?
- Oui Son dossier, est-il encore là ?
- Enfin, pourquoi est-ce qu
- Est-ce que vous pourriez vérifier, s'il vous plait ? "
La psychologue n'insista pas et se décida à faire ce qu'il lui demandait. Elle récupéra toutes les chemises cartonnées qui recouvraient le sol, les regroupa puis alla les poser sur son bureau. Elle prit rapidement connaissance des noms inscrits au feutre noir sur les dossiers : celui concernant Kathy avait disparu.
" Ce n'est pas possible ! ", déclara-t-elle, revenant près du classeur à rideaux. " Il est forcément quelque part " Elle regarda autour d'elle mais ne vit rien. " C'est insensé ! Qui aurait intérêt à voler ce dossier ? Et pourquoi ? Pourquoi s'être servi de toute cette mise en scène, si c'était vraiment cela que le cambrioleur cherchait ? Il aurait pu tout aussi bien se contenter de prendre le dossier dans ce meuble avant de repartir, sans laisser la moindre trace de son passage Mon bureau n'est jamais fermé à clef, et j'aurais probablement mis plusieurs jours avant de m'en rendre compte.
- Il aurait pu agir ainsi, en effet sauf si Mona est intervenue avant qu'il ne trouve ce dossier.
- Comment ça ?
- Mona a peut-être entendu un bruit suspect qui l'a incitée à venir voir ce qui se passait. Elle est entrée pour vérifier que tout allait bien, sans se rendre compte que l'intrus l'attendait. Il est possible qu'il se soit simplement caché derrière la porte. Quelque chose a trahi sa présence, Mona l'a vu, elle a voulu crier et il l'a abattue.
- Comment l'a-t-il tuée ?
- D'après les premières conclusions du légiste, il a utilisé un pistolet. Comme personne n'a rien entendu, je suppose qu'il avait pris soin d'emporter un silencieux ce qui me laisse à penser que c'est un professionnel paré à toutes les éventualités. Il a tiré deux fois, sûrement par précaution. D'après le légiste, la première balle aurait suffi. "
Lauren reporta malgré elle son attention sur la flaque de sang et ne put s'empêcher de frissonner.
" J'ai du mal à admettre que c'est la réalité. ", reconnut-elle. " C'est comme si je venais d'atterrir en plein milieu d'un mauvais film policier. Après tout, je n'ai vu Kathy qu'une seule fois ! Son dossier ne contient presque rien ! D'accord, je sais maintenant ce que cherchait ce voleur, mais j'ai l'impression que ça ne fait que m'embrouiller davantage "
David réfléchit un instant, puis il demanda brusquement : " Et les dossiers médicaux, où sont-ils rangés ?
- Dans une petite salle, près de l'accueil Vous ne pensez tout de même pas que
- Si, précisément : je pense que celui qui est venu visiter votre bureau était tout particulièrement intéressé par tout ce qui concernait Kathy : ce dossier, les résultats des examens médicaux, de la prise de sang et ça peut se prouver très facilement. "
Comprenant le sens de cette phrase, Lauren Walters escorta l'inspecteur jusqu'à la pièce en question ; une femme d'une quarantaine d'années, aux cheveux d'un blond qui n'avait rien de très naturel, était occupée à répondre aux questions d'usage d'un policier. Lauren attrapa un trousseau de clefs posé sur le guichet et s'en servit pour ouvrir une porte latérale. La pièce que David découvrit était uniquement meublée par des meubles métalliques équipés de plusieurs tiroirs.
" Tout a l'air parfaitement normal. ", nota la psychologue, un peu soulagée.
" Ça ne veut rien dire. ", affirma son compagnon. " À mon avis, c'est uniquement l'intervention de Mona qui a obligé votre visiteur à mettre autant de bazar dans vos affaires. Il espérait sûrement brouiller davantage les pistes.
- J'espère que vous vous trompez. ", déclara Lauren en ouvrant le tiroir voulu.
David sourit discrètement : " Croyez-le ou non, mais je l'espère aussi ! "
Pourtant, il n'en était rien, et ils ne purent que constater que toutes les maigres informations médicales concernant Kathy avaient également disparu. Lauren fouilla en vain dans le tiroir, ainsi que dans les suivants : le dossier demeura introuvable. Il semblait s'être volatilisé.
" Qu'est-ce que ça signifie ? ", finit-elle par demander, tout en essayant de faire taire son anxiété, qui revenait à la charge, plus forte que jamais.
David Shelton soupira, découragé par ce casse-tête : " Je n'en ai aucune idée, mais si vous avez une suggestion, n'hésitez surtout pas, je suis preneur ! La seule chose qui me paraît vraiment évidente, c'est que Kathy a des ennuis. Personne n'est venu signaler sa disparition, elle refuse toujours de nous expliquer ce qu'elle faisait au bord de cette nationale, sous la pluie, à neuf heures du soir mais quelqu'un cherche visiblement à la retrouver, et pas en utilisant la voie légale.
- Mais pourquoi ? Est-ce qu'elle aurait pu être témoin d'un meurtre ? "
Il balaya cette hypothèse d'un geste : " Les malfrats qui cherchent à éliminer un témoin gênant s'intéressent rarement à leur dossier médical. Non, c'est forcément autre chose
- Kathy ne vous a toujours rien dit ?
- Je ne l'ai pas revue depuis que je l'ai conduite à l'orphelinat, mais elle n'a pas prononcé un seul mot en présence de notre psychologue. D'après lui, elle ne se trouve pas en état de choc ; si elle se tait, c'est uniquement parce qu'elle l'a choisi.
- Je partage cette opinion. Elle a peur, c'est évident, mais ce n'est pas ce qui l'empêche de parler.
- Peut-être veut-elle protéger quelqu'un
- Ou peut-être veut-elle se protéger elle-même. Écoutez, je sais ce que je vais faire : je vais lui rendre visite. Elle sera peut-être plus bavarde, cette fois-ci
- Faites attention. Celui qui a volé ces dossiers n'a vraisemblablement qu'un objectif : retrouver Kathy. Pourquoi, je n'en sais rien, mais ça semble évident. Dites aux responsables de l'orphelinat de ne la laisser sortir sous aucun prétexte, même accompagnée. Passez au commissariat vers midi, si ça ne vous dérange pas : j'aurais peut-être découvert de nouvelles pistes, d'ici là. "
David ne croyait pas trop à cette possibilité, mais il préférait malgré tout se montrer optimiste.
Lauren ne s'opposa pas à cet arrangement et ne tarda pas à quitter l'enceinte de l'hôpital. Ce n'est qu'en ouvrant la portière de sa voiture qu'elle se rappela de ce qu'elle avait ressenti au moment où Kathy s'était éloignée aux côtés de David Shelton : à cet instant-là, elle avait eu la certitude qu'elle serait amenée à revoir la fillette.
" J'avais raison. ", constata-t-elle dans un murmure, elle-même surprise par l'exactitude de sa prédiction. Comment s'en était-elle doutée ? C'était peut-être le regard de la petite fille qui avait ancré cette conviction dans son esprit. Kathy ne lui avait certes pas beaucoup parlé, mais dans un sens, ce silence n'était-il pas un appel à l'aide déguisé ?
La sirène d'une voiture de police la ramena à la réalité, et elle s'empressa de monter en voiture.Lorsque David Shelton regagna le poste de Police, il avait au moins résolu un mystère : il pouvait maintenant deviner ce qui avait conduit l'infirmière défunte jusqu'au bureau de Lauren Walters. En effet, il avait appris que Mona avait quitté son service à deux heures du matin, et qu'elle s'était rendue compte qu'elle avait oublié son manteau dans un placard situé juste à côté de l'accueil. Elle était donc sortie du secteur réservé aux urgences pour aller chercher son bien ; David supposait qu'elle avait été surprise lorsqu'elle avait vu que la lumière du bureau de la psychologue était encore allumée à une heure aussi tardive. Peut-être y était-elle allée pour vérifier que tout allait bien, ou bien simplement pour appuyer sur l'interrupteur Ou bien elle avait entendu des bruits suspects qui l'avaient alarmée En somme, elle avait eu la malchance de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment et en mauvaise compagnie. Tous les crimes ne pouvaient-ils pas se résumer ainsi ? Parfois, David trouvait que son métier était plutôt déprimant.
Il venait juste de contourner la machine à café qui, comme presque tous les jours, faisait la grève, lorsqu'une main se posa brusquement sur son épaule : " Eh ! Je croyais que tu avais disparu, vieux ! "
David se retourna et se retrouva face à celui dont il avait déjà reconnu la voix : " Jason ? Bon sang, qu'est-ce que tu fiches ici ?
- Bah Je m'ennuyais. C'est dingue, ça, quand même : quand on bosse, on veut être en vacances, et quand on est en vacances, on s'ennuie tellement qu'on retourne bosser ! "
Jason Barlow et David Shelton faisaient équipe depuis trois ans ; Barlow était afro-américain, et ses tenues lui donnaient plus l'allure d'un businessman que celle d'un policier. Cependant, il obtenait d'excellents résultats et était particulièrement apprécié de ses collègues.
David désigna le bandage qui recouvrait la main de son partenaire : " Je croyais que tu ne devais pas revenir avant jeudi ! "
Jason Barlow considéra le pansement d'un air presque navré : " Ouais, bon, ok, pour le terrain, faut pas que je rêve Mais disons juste que je suis venu en spectateur. Comme pour un match de basket ! Tu reviens d'où, au juste ?
- De l'hôpital Kennedy.
- L'hôpital Kennedy ? C'est un sacré hasard, ça : c'est justement là-bas qu'on m'a conduit, quand j'ai eu la mauvaise idée de rencontrer ce chauffard ! "
Une semaine plus tôt, en effet, Jason avait croisé la route d'un conducteur inconscient qui avait visiblement décrété que les panneaux STOP ne servaient qu'à décorer les routes. Il s'en était tiré avec quelques contusions, mais sa voiture était ancienne, et sous le choc, la portière s'était bloquée. Il avait été obligé de casser la vitre pour sortir de son véhicule, ce qui lui avait profondément entaillé la main ; c'était cette mésaventure qui lui avait valu sept jours d'arrêt maladie.
" Il s'est passé quoi, là-bas ?
- Une infirmière a été retrouvée morte.
- Un meurtre ?
- Si ce n'en est pas un, alors c'est drôlement bien imité !
- J'ai l'impression que vous n'avez pas chômé, dans le coin !
- Personnellement, j'ai eu de quoi m'occuper, c'est certain ! Et je ne comprends vraiment pas ce que tu fais ici, alors que tu pourrais être tranquillement chez toi, devant ta télévision, à manger du pop-corn en regardant un film quelconque ! "
Barlow sourit : " Je dois être cinglé.
- Là-dessus, je ne chercherai même pas à te contredire ! "
Ils étaient arrivés à la hauteur de leurs bureaux, et Jason Barlow se laisse choir sur la chaise qui lui appartenait : " Bon, je peux te rendre service ? " Il tendit un index accusateur en direction d'une pile de dossiers : " En tous cas, tu n'as pas profité de mon absence pour prendre des cours de classement, vieux ! Un éléphant aurait du mal à y retrouver sa famille ! " Il marqua une pause, attrapa un crayon et se mit à le faire tournoyer sur deux doigts ; cet amusement était une de ses spécialités, et David n'avait jamais réussi à l'imiter. " Au fait, c'est toi qui t'occupes de la fille de la Baie ? "
David ne voyait pas de quoi il voulait parler, et il le fit savoir :
" Quelle fille ?
- Celle qu'on a retrouvée vendredi après-midi. La Jane Doe* qui se serait suicidée
- J'ai été un peu débordé, ces derniers jours. Je n'ai pas entendu parler de cette affaire.
- C'est un touriste qui l'a découverte. Un Français. Un voyage acheté, un cadavre offert Super manière de visiter la Californie ! "
David fronça les sourcils ; maintenant, cette affaire lui disait vaguement quelque chose.
" Tout compte fait, j'en ai peut-être entendu parler à la radio.
- Ça ne m'étonnerait pas. La fille n'avait pas de papiers sur elle, et visiblement, le coroner n'a pas su dire si c'était un suicide ou autre chose. " Jason se leva sans prévenir, fit le tour de deux bureaux, puis revint finalement à sa place, tenant un journal dans sa main valide. Il lança le quotidien à son collègue : " Tiens, c'est en première page. Ils lancent un appel à témoins. "
David déplia machinalement le journal et examina la page indiquée. Lorsque son regard se posa sur la photographie de l'inconnue, il eut l'impression de recevoir un coup de poignard et déposa la page devant lui, interloqué. Ce manège n'avait pas échappé à Jason Barlow : " Eh, Dave, tu as vu un fantôme ou quoi ?
- C'est presque ça. " David réexamina attentivement l'image. L'impression n'était pas d'excellente qualité, mais tout de même, la ressemblance était là
" Tu connais cette fille ?
- Non, non, mais
- Mais quoi ? Qu'est-ce qui te tracasse, vieux ?
- Elle ressemble à quelqu'un " Sur la photo, la morte semblait presque endormie. Ses cheveux blonds, ses traits réguliers et jusqu'à la forme de son nez et de son menton Cette femme ressemblait sans aucun doute à Kathy, à un tel point que c'en était presque ahurissant.
" Et c'est qui, ce quelqu'un ?
- Une petite fille que j'ai rencontrée C'est assez compliqué " En quelques phrases, David tenta de résumer la situation à son équipier. Ce récit laissa Jason songeur : " Tu crois qu'il pourrait y avoir un lien entre cette gamine et cette femme ?
- Je n'en sais rien. Bien sûr, je peux me tromper, mais je te jure qu'elles se ressemblent vraiment ! Si tu avais vu Kathy, je suis sûr que tu penserais la même chose.
" Il rajouta, plus pour lui-même que pour son partenaire : " D'ailleurs, il faudra que je montre cette photo à Lauren, lorsqu'elle passera.
- Je croyais qu'on t'avait généreusement refilé cette affaire, c'est pour ça que je t'ai posé la question. À une époque, le Capitaine nous considérait comme les spécialistes de ce genre de boulot, tu te souviens ? Enfin Ce n'est pas tout ça, mais je vais y aller : j'ai promis à Kevin et Marlene de les emmener au restaurant.
Ce qui, en langage jeune, ne signifie qu'une chose : le McDonald's ! Bienvenue dans le monde magique de la gastronomie américaine ! Si tu ne me vois pas revenir jeudi, c'est que j'aurais été victime d'un hamburger géant ! "
David regarda son collègue s'éloigner en souriant à demi : par moment, Jason ressemblait à un grand enfant qui aurait grandi trop vite. Mais lorsqu'il portait son badge et son holster, il redevenait le redoutable inspecteur Barlow, celui qui avait contribué à l'arrestation de nombreux assassins. Il n'avait pourtant pas eu une vie facile : élevé par un père alcoolique et une mère malade, il avait grandi au sein du ghetto de Watts, à Los Angeles, au milieu des délinquants de tout poil. Jason n'avait jamais essayé de taire ce passé, et encore moins de le rejeter. Au contraire, il semblait en être fier et dans un sens, il y avait de quoi. Il lui avait fallu beaucoup de volonté pour s'en sortir, mais il y était parvenu, il avait réussi, et son grade d'inspecteur avait probablement été sa plus belle récompense.
David reporta à nouveau son attention sur la première page du San Francisco Chronicles et fut encore troublé par la ressemblance indéniable qui existait entre cette noyée dont personne ne connaissait le nom et Kathy, qui restait murée dans son silence." Coucou, Kathy ! Comment vas-tu, aujourd'hui ? "
Lauren s'était postée à l'entrée de la petite chambre occupée par la fillette. Elle était arrivée dix minutes plus tôt et avait échangé quelques mots avec la responsable de St-Matthew, une religieuse qu'elle connaissait bien, et qu'elle n'avait pas revue depuis de longs mois.
Kathy était assise dans un coin de la pièce, à même le sol, sans aucune occupation. Sur Mary-Ann avait avoué, non sans laisser échapper un soupir de découragement et de tristesse, que personne n'était encore parvenu à sortir la petite de son mutisme.
Lauren ferma la porte derrière elle et alla s'asseoir sur le lit recouvert d'un édredon bleu. Kathy la suivit des yeux, mais elle ne bougea pas.
" Tu ne veux pas venir t'asseoir à côté de moi ? ", lui proposa la psychologue, tapotant la place inoccupée d'une main. " Le carrelage n'est pas très confortable, non ? "
Kathy ne fit aucun geste, mais elle ramena ses genoux sous son menton et les encercla de ses bras.
" Tu te souviens de moi, n'est-ce pas ? "
La fillette cligna des yeux, puis elle se décida à hocher la tête. C'était un signe presque imperceptible, mais Lauren le remarqua tout de même, et cela lui donna un peu d'espoir.
" Bien. J'ai pensé que tu aimerais peut-être que l'on bavarde, toutes les deux. Tu n'as pas perdu ta langue, au moins ?
- Non. "
Lauren sursauta lorsqu'elle entendit la voix de Kathy. Elle paraissait comme éraillée, et en cela, elle ressemblait un peu à un vieux disque qu'on aurait trop écouté, et qui se serait usé.
" Tant mieux. Dis-moi, Kathy, est-ce que tu serais d'accord pour qu'on fasse un petit jeu ? "
Cette fois, la petite se contenta de hausser les épaules.
" On va jouer au jeu de la vérité, d'accord ? Tu me poses une question, je te réponds, et ensuite c'est à moi de te poser une question. Ça te va ? "
La fillette ne répondit pas immédiatement, mais elle se leva gracieusement et fit un pas en direction de son interlocutrice. Lauren en déduisit que cela correspondait à une affirmation.
" Très bien. C'est toi qui commences, alors. "
Kathy croisa les bras, avança encore d'un pas, puis se décida : " Comment vous vous appelez ?
- Lauren.
- Lauren " Elle avait répété le prénom, comme pour mieux l'enregistrer.
La jeune femme décida de lui poser des questions générales ; elle ne voulait pas la bloquer en abordant immédiatement les thèmes sur lesquels elle restait muette.
" Quel âge as-tu ?
- Neuf ans. " Kathy marqua une pause, et son regard clair rencontra celui de Lauren. " Pourquoi est-ce que vous voulez m'aider ? ", reprit-elle enfin, sur un ton plus hésitant.
Lauren ne s'attendait pas à une question aussi directe : " Je veux t'aider parce que je crois que tu en as besoin, Kathy. Les petites filles ne devraient pas être aussi tristes que toi, et je voudrais seulement comprendre ce qui t'est arrivé. "
Le regard de la fillette se chargea de gravité : " On ne peut pas m'aider. ", chuchota-t-elle.
" Je ne peux pas te promettre de résoudre tous tes problèmes, Kathy mais si tu acceptes de me faire confiance, si tu veux bien me raconter ce qui s'est passé, je te jure que je ferai tout pour arranger les choses. Est-ce que tu es d'accord ? "
Kathy secoua énergiquement la tête de gauche à droite, faisant ainsi clairement savoir qu'elle n'était toujours pas décidée à se confier. Lauren ne put s'empêcher de soupirer, mais elle ne parvint pas à se mettre en colère. Elle ne s'en sentait pas capable, et elle devinait qu'une réaction violente ne l'aiderait en aucun cas à vaincre le blocage de la fillette.
" Est-ce que tu veux bien me dire pourquoi, au moins ? "
Kathy ouvrit la bouche, voulut prononcer un mot, puis y renonça. Elle parut réfléchir un peu, peser ses mots, puis elle finit par murmurer tristement : " Il ne faut pas.
- Quelqu'un te l'a interdit, c'est ça ? Est-ce que c'est une sorte de secret, Kathy ? "
Le regard de la petite s'anima un peu, et elle confirma d'un geste : " Un secret. ", répéta-t-elle, visiblement ravie par ce terme.
" Tu sais, il y a parfois des secrets qui sont trop lourds à garder.
- Je ne peux pas le dire. ", s'obstina la fillette. Elle ajouta, un ton plus bas, presque larmoyante : " Je ne veux pas qu'on m'enferme.
- Tu as peur qu'on ne t'enferme si tu me confies ton secret ? "
Kathy ne confirma pas, mais elle se détourna de son interlocutrice et retourna s'asseoir dans le coin. Lauren comprit que c'était sa manière de signifier qu'elle n'avait plus envie de discuter, et elle n'insista pas davantage.
Elle se leva donc et sortit de la chambre. Au moment de se retourner pour dire au revoir à Kathy, elle se rendit compte que celle-ci était en train de pleurer. De grosses larmes roulaient sur ses joues, mais elle demeurait silencieuse, et ce chagrin muet avait quelque chose de terriblement tragique. Lauren voulut tout d'abord faire marche arrière pour aller la consoler, ou tout au moins essayer de le faire, puis elle décida qu'il valait mieux qu'elle laisse la fillette tranquille, qu'elle lui accorde du temps pour réfléchir.
" Si tu veux me parler, n'hésite pas à le dire à Sur Mary-Ann, d'accord ? Elle me téléphonera, et je viendrai te voir le plus rapidement possible. "
Kathy fit semblant de ne pas avoir entendu cette dernière phrase, et Lauren ne s'en formalisa pas. Elle referma la porte de la petite chambre derrière elle et quitta bientôt l'orphelinat, pour prendre la direction du commissariat.Lauren Walters n'avait jamais eu l'occasion de se rendre au commissariat, et lorsqu'elle en poussa la porte, elle ne le regretta pas. L'hôpital ne pouvait pas être réellement qualifié de silencieux, mais le poste de police, lui, méritait tout à fait les adjectifs tels que bruyant, cacophonique et même infernal.
Elle ne s'était pas attendue à un tel décor : elle pensait, peut-être un peu naïvement, que chaque inspecteur disposait d'une pièce bien à lui ; en réalité, les bureaux étaient accolés les uns aux autres, et presque superposés. Des officiers se bousculaient, des voyous malchanceux hurlaient, des clochards s'entassaient sur un banc le tout dans un vacarme terrifiant.
Lauren se fraya un passage entre les bureaux, essayant en même temps de s'adapter à l'ambiance locale, et elle finit par repérer celui qu'elle cherchait. En vérité, ce fut David Shelton qui la repéra le premier et lui signala sa présence d'un grand signe de la main. Il paraissait plutôt pressé de lui parler, et Lauren n'en comprit pas immédiatement la raison. Espérait-il que Kathy avait accepté de lui fournir quelques éclaircissements ? Si tel était le cas, il risquait d'être déçu
Cependant, lorsqu'elle arriva à sa hauteur, elle comprit qu'il y avait une toute autre raison à cette impatience : en effet, l'inspecteur, sans même la saluer, lui glissa une feuille arrachée à un journal dans les mains. Elle ne s'intéressa pas immédiatement à l'article : " Que se passe-t-il ?
- Je ne sais pas, mais j'ai besoin de connaître votre avis. Regardez cette photo. "
Lauren s'exécuta, un peu perplexe et resta pétrifiée :
" Mais elle ressemble à Elle ressemble à Kathy !
- C'est aussi ce que je me suis dit. Je voulais juste vérifier, voir ce que vous en pensiez. Cette affaire me tracasse beaucoup, j'avais peur de me faire des idées "
La psychologue se plongea dans une étude plus approfondie de la femme figée à jamais sur la pellicule du photographe. La couleur des cheveux, la forme du visage, cette mine un peu boudeuse Tout lui rappela le physique de Kathy.
" Vous croyez que c'est un hasard ? ", finit-elle par demander, parvenant, non sans peine, à détacher son regard de la coupure de presse.
" Je ne crois pas au hasard. ", répliqua David. " Le hasard n'est rien d'autre qu'une issue de secours, une échappatoire qu'on utilise lorsqu'on est en manque d'arguments valables. Mais il faudra tout de même vérifier ; je vais demander un test génétique. Étant données les circonstances, je ne devrais pas avoir de mal à l'obtenir rapidement. "
Lauren lui rendit l'article, et il le rangea dans une chemise cartonnée. Depuis le départ de son partenaire, il s'était résolu à faire un peu de rangement, et son bureau avait l'air un peu plus dégagé.
" Comment va Kathy ? ", lui demanda-t-il finalement.
" C'est difficile à dire : elle a accepté de me parler, mais elle ne m'a pas appris grand-chose. D'après ce que j'ai compris, elle cherche à garder un genre de secret Et puis "
David la dévisagea, un peu surpris par cette hésitation : " Oui ? "
Elle haussa les épaules, déconcertée : " Elle a eu une réaction bizarre. Je lui ai dit que rien ne l'obligeait à garder ce secret, surtout s'il était trop pénible pour elle et en réponse, elle m'a répondu qu'elle ne pouvait rien me dire, et qu'elle ne voulait pas être enfermée. C'est ce qu'elle m'a dit sur le parking de l'hôpital, lorsque je lui ai parlé pour la première fois. Je m'en souviens très bien
- Et elle a également prononcé ces mots au moment d'entrer ici. C'est curieux Elle peut être claustrophobe, d'après vous ?
- Non, c'est impossible. Si c'était le cas, elle ne pourrait pas rester dans un espace fermé. On dirait plutôt qu'elle redoute qu'on ne l'enferme quelque part, dans un endroit précis. Une fois qu'elle est mise en confiance et qu'elle réalise que le risque n'existe pas, son angoisse disparaît. Si elle était claustrophobe, il en serait tout autrement Je suis navrée d'avoir à le reconnaître aussi directement, mais je n'arrive vraiment pas à cerner sa personnalité, à comprendre ses réactions.
Lorsqu'elle a accepté de me parler, tout à l'heure, j'ai pensé que le plus dur était passé et c'était une erreur. Elle est très intelligente, j'en suis persuadée, elle sait ce qui se passe, et elle comprend ce qui lui arrive. Et malgré cela, elle préfère se taire. Comme si Comme si elle n'avait plus rien à perdre, en quelque sorte.
Lorsque je suis arrivée à St-Matthew, elle était assise dans un coin de sa chambre, comme si elle venait juste d'être punie
- C'est peut-être ça, la solution : elle se sent peut-être coupable de quelque chose, et c'est pour se punir qu'elle refuse de parler.
- Possible Mais j'avoue que je ne sais vraiment pas quelle hypothèse privilégier. Lorsque je me trouve devant elle, j'ai l'impression d'avoir oublié la totalité de ce que j'ai appris à l'université ! Je voudrais vraiment l'aider, mais tant que je ne parviendrai pas à la comprendre, ça ne sera pas possible. Bien sûr, elle a probablement besoin de temps mais ce qui s'est passé à l'hôpital prouve que c'est maintenant qu'elle a besoin d'aide, et non dans une semaine. "
David était tout à fait d'accord avec cette réflexion.
" Au fait, en parlant de cela Vous avez découvert du nouveau ? "
Il lui expliqua brièvement ce qui avait conduit Mona jusqu'à son bureau. " Je n'ai rien trouvé d'autre pour l'instant. ", déclara-t-il en guise de conclusion. " La balistique ne devrait pas tarder à me faire parvenir ses résultats, de même que le légiste et la Scientifique. Mais pour être franc, je serais étonné qu'on découvre un élément tangible, ou même un début de piste. Le type qui a fait ça était un professionnel, c'est évident. Il savait où chercher, et il a su se faufiler dans le service sans se faire remarquer. Sans parler du silencieux, qui ne fait pas partie de l'équipement du cambrioleur débutant. Et les professionnels ne laissent jamais de traces derrière eux, surtout lorsqu'ils ont le temps de peaufiner leurs crimes. "
Lauren tenta d'effacer de sa mémoire le souvenir de l'immense tache de sang qui s'étalait juste devant son bureau. Elle avait toujours l'impression étrange que toute cette histoire n'était pas réelle. Pour un peu, elle se serait pincée, juste pour s'assurer qu'elle ne rêvait pas.
" Vous avez eu une matinée plutôt mouvementée. ", nota David. " Vous devriez rentrer chez vous et essayer de vous reposer un peu. "
Elle acquiesça. Se reposer Effectivement, ça semblait être une bonne idée. Seulement, elle se demandait si elle serait vraiment capable de fermer les yeux sans penser à la pauvre Mona, à ses bottines roses et aux deux balles qu'elle avait reçues dans le corps.
Elle ouvrit son sac à main pour en ressortir une petite carte de visite qu'elle tendit à David Shelton : " Si jamais vous aviez du nouveau, aussi bien au sujet de Kathy qu'au sujet de ce cambriolage, appelez-moi. "
Il lui assura qu'il le ferait, et elle regagna finalement son véhicule S'éloigner de l'atmosphère étouffante du commissariat la soulagea, et elle décida de suivre le conseil de l'inspecteur : elle allait effectivement rentrer chez elle, faire réchauffer un plat surgelé au micro-onde et s'octroyer une ou deux heures de repos.
Décidée à ne pas s'écarter de ces résolutions, elle fit démarrer sa voiture et engagea celle-ci sur la route qui menait à son domicile.Il était un peu plus de dix-sept heures, et Jason Barlow revenait de l'épicerie, les bras chargés de paquets. Normalement, c'était en voiture qu'il allait faire ses courses, mais sa vieille Ford USA Customline n'avait pas survécu à l'accident. Jason s'était promis de faire le tour des concessionnaires, mais c'était une corvée qu'il remettait toujours au lendemain, probablement parce que l'idée de faire une telle dépense le mettait hors de lui. Certes, il avait des économies sur un compte en banque, mais depuis toujours, il avait destiné cet argent à ses enfants. Le dépenser pour acheter une nouvelle voiture, c'était en quelque sorte les trahir.
Marlene et Kevin vivaient avec leur mère, à moins de trois kilomètres de chez lui. Les Barlow avaient divorcé sept ans auparavant, lorsque Naomi Barlow en avait eu assez de partager sa vie avec un homme qui n'était presque jamais à la maison, et qui ne fréquentait en plus de ça que des cadavres et des assassins.
Naomi était coiffeuse, et ses maigres revenus suffisaient tout juste à faire vivre son foyer ; Jason voyait régulièrement ses enfants, il déjeunait avec eux au moins une fois par semaine, et il les gâtait du mieux qu'il le pouvait. Il voulait leur assurer un bon avenir, et il savait bien que tout bon avenir commençait par des études supérieures. C'était pour leur donner les meilleures chances de réussite qu'il conservait jalousement ses économies, et c'était pour cela également que la seule pensée de les dilapider pour acquérir un autre véhicule le révoltait.
Pourtant, il ne lui serait pas éternellement possible de se déplacer à pied, ou même de prendre le bus. Un policier devait pouvoir se rendre rapidement sur le lieu d'un crime lorsqu'il y était appelé, et ce à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. Posséder une voiture était, dans ce métier, une vraie nécessité, et Jason le savait parfaitement. Cela ne faisait qu'accroître la colère qu'il ressentait pour cet idiot de chauffard qui n'avait rien trouvé de plus intelligent à faire que de lui couper la route. S'il avait pu lui parler en face, il lui aurait volontiers résumé ce qu'il pensait de sa façon de conduire.
Jason ne tarda pas à s'engouffrer dans un immeuble à la façade décrépie, pour rejoindre l'appartement exigu qui lui servait de logement depuis son divorce. C'était un endroit sans prétention, à l'allure un peu sinistre, mais le quartier était tranquille, et il n'en demandait pas plus.
Comme presque tous les jours, l'ascenseur était en panne, et une pancarte gondolée avait été scotchée à la hâte pour annoncer la bonne nouvelle : " EN PANNE. PRENEZ L'ESCALIER ". Jason était agacé, et il marmonna, jetant un regard hargneux au bout de carton : " Évidemment, je ne sais pas encore voler ! "
Il prit son temps pour gravir l'escalier en béton, essayant d'ignorer sa main qui l'élançait douloureusement. Ses commissions semblaient peser des tonnes, et il n'y avait pourtant là que le strict nécessaire indispensable à la survie de tout célibataire digne de ce nom. Enfin, il parvint à l'étage voulu et posa ses courses pour ouvrir la porte. Ce n'est qu'à cet instant précis, lorsqu'il essaya de tourner la clef dans la serrure, qu'il réalisa que la porte n'était plus fermée. Son instinct de policier prit le dessus, et il regretta de ne pas avoir son arme sur lui. Il donna un coup de pied dans la porte et se plaqua contre le mur, s'attendant à être accueilli par une avalanche de coups de feu. Il n'avait pas que des amis dans cette ville, et il en était parfaitement conscient ; il exerçait une profession qui ne plaisait pas à tout le monde, et surtout pas à ceux qu'il avait envoyé passer de longues vacances derrière les barreaux. Pourtant, aucune détonation ne retentit, et Jason se risqua à passer la tête par l'entrebâillement : il n'y avait rien de suspect, l'appartement donnait l'impression d'être désert.
Il décolla du mur et s'avança davantage, tout en se demandant si c'était là une excellente initiative. Il se rappela que c'était précisément une des choses que Naomie lui reprochait souvent : " Tu prends trop de risques, tu veux toujours jouer les super-héros et être en première ligne. Quand est-ce que tu admettras que tu n'es qu'un être humain comme les autres, Jason ? "
D'accord, il était en première ligne, mais il n'avait en aucun cas le sentiment d'être un super-héros. Au contraire, il ne se sentait pas très à l'aise. Il ne se sentait même pas à l'aise du tout, à bien y réfléchir. Mais ce malaise se dissipait progressivement : tous les meubles étaient encore à leur place, rien ne semblait avoir été bousculé, et tout était parfaitement calme. Il avait peut-être tout bêtement oublié de fermer cette maudite porte, après tout. Ce n'était pas malin, mais ce n'était pas dramatique non plus
" Nous vous attendions, Monsieur Barlow. "
Jason pivota sur lui-même, presque aussi prestement que s'il avait été une toupie. Un gros type vêtu d'un costume sombre et portant d'épaisses lunettes de soleil aux verres fumés venait juste de franchir le seuil de son appartement. Deux autres personnages, accoutrés de la même manière, bien que beaucoup plus minces, s'étaient postés dans le couloir.
" Qui êtes-vous ? ", leur lança-t-il, essayant de conserver une voix ferme.
" Nous sommes vos amis. ", déclara calmement l'inconnu. " Enfin, nous pouvons le devenir, si vous vous montrez raisonnable.
- Qu'est-ce que ça signifie ? D'où sortez-vous ? Qu'est-ce que vous me voulez ? "
L'homme sourit ; selon toute évidence, la situation l'amusait beaucoup : " Chaque chose en son temps, voulez-vous. Nous avons une offre à vous faire, Monsieur Barlow. Une offre très intéressante.
- J'ignore de quoi vous voulez parler, mais je ne suis pas à vendre. "
Le sourire s'élargit, dévoilant des dents de requin : " C'est ce que vous croyez. Mais tout peut s'acheter. Il suffit juste d'y mettre le prix. Pensez à vos enfants, Monsieur Barlow "
Jason scruta attentivement le visage de son interlocuteur. Il ravala sa salive, ouvrit la bouche et s'entendit prononcer une seule phrase : " Qu'est-ce que vous avez à me proposer ? "
L'homme sourit encore et fit signe à ses acolytes d'entrer ; la porte claqua derrière eux, dans un bruit sec, et le silence envahit les lieux.
À SUIVRE
* note de l'auteur : la police américaine désigne par Jane Doe les cadavres de femmes qui n'ont pas été identifiés