HÉCATOMBE

Saison 1 - épisode 02

par Miranda Wolf
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Il était presque cinq heures du matin, mais Lauren Walters ne dormait toujours pas. Elle avait pourtant essayé, mais tous ses efforts s'étaient avérés inutiles : le sommeil ne voulait pas venir, et elle devinait aisément la cause de cette insomnie. Toute la nuit durant, elle avait repensé à ce qu'elle avait vécu les jours précédents : sa première rencontre avec la jeune Kathy, le cambriolage de son bureau, le cadavre de la pauvre Mona, l'immense flaque de sang à côté de son bureau, la photographie de cette inconnue qu'on avait retrouvée noyée et qui ressemblait tant à la fillette… Toutes ces images ne cessaient de lui revenir en mémoire, se superposant parfois, et elle ne pouvait s'empêcher d'essayer de trouver un lien entre ces évènements. Ce qui était certain, c'est que Kathy était au centre de ce gigantesque puzzle : quelqu'un voulait la retrouver, et cette personne ne reculait visiblement devant rien, pas même devant le meurtre. Mais pourquoi ? Qu'est-ce qui pouvait bien motiver un intérêt aussi malsain ?
Consciente qu'elle ne parviendrait pas à fermer les yeux plus de trente secondes, Lauren décida de se lever pour aller boire une infusion. Elle venait juste de franchir le seuil de la cuisine lorsque la sonnerie de son téléphone la fit sursauter. Ce bruit brutal, qui venait de briser la quiétude nocturne, fit déferler en elle une vague d'angoisse incontrôlable, et elle se précipita en direction du combiné, qu'elle décrocha violemment, sans même songer à précéder sa phrase du traditionnel "Allô ?" qui, en théorie, se doit de débuter toute conversation téléphonique.
" Oui ? ", demanda-t-elle seulement, voulant ignorer son appréhension.
Ce sentiment d'anxiété se dissipa un peu lorsque son interlocuteur se présenta : il s'agissait d'un médecin qu'elle connaissait depuis qu'elle avait intégré l'hôpital Kennedy. Il lui expliqua en quelques mots la situation qui justifiait son appel : " On vient de trouver une gamine assise devant la porte de votre bureau. Elle a l'air d'avoir à peu près dix ans…et elle a vraiment une attitude bizarre. Elle ne fait que répéter votre prénom chaque fois qu'on veut lui adresser la parole… Je ne comprends rien à ce cirque, mais je crois que vous feriez mieux de venir ! "
Lauren le croyait aussi, et elle le fit savoir au médecin. Elle s'habilla à toute vitesse, ne prenant même pas le temps de se coiffer ou d'enfiler un blouson, et elle quitta son domicile au pas de course. Elle résista à la tentation de griller les feux rouges, sachant qu'elle n'aiderait pas Kathy en ayant un accident. Lorsqu'elle arriva à l'hôpital, la petite fille était toujours prostrée devant son bureau, et Patrick Hedley, le médecin qui l'avait avertie, lui tenait compagnie. En vérité, il donnait plus l'impression de la surveiller, comme le gardien d'un zoo aurait surveillé un animal sauvage aux réactions imprévisibles.
Kathy s'était assise à même le sol, et elle portait un pyjama bleu pastel. Ses longs cheveux blonds emmêlés lui retombaient devant les yeux ; elle avait réuni ses bras autour de ses genoux, et ce spectacle était si touchant, si bouleversant, que Lauren resta un moment pétrifiée, ne sachant comment réagir.
" Vous la connaissez ? ", lui demanda brusquement Patrick Hedley.
Elle confirma d'un geste : " Oui, c'est bon, je la connais… Vous pouvez retourner travailler, il n'y a aucun problème.
- Vous êtes sûre ?
- Certaine. " Elle se força à sourire : " Merci de m'avoir appelée. "
Le médecin s'éloigna rapidement, pressé de reprendre le cours normal de son service, et Lauren se demanda s'il l'avait cru lorsqu'elle lui avait assuré que tout allait bien. Il suffisait d'observer Kathy pour réaliser que ce n'était pas vrai.
Elle s'approcha de la fillette et s'agenouilla devant elle : " Kathy ? Qu'est-ce que tu fais ici, ma puce ? Qu'est-ce qui s'est passé ? "
La petite releva lentement la tête, dévisagea Lauren puis se jeta à son cou en sanglotant : " Ne les laissez pas m'emmener ! ", articula-t-elle entre deux pleurs. " S'il vous plait, empêchez-les de m'emmener ! Je ne veux pas qu'ils m'emmènent ! Je ne veux pas ! "
Lauren lui caressa les cheveux d'une main, tandis qu'elle s'accrochait toujours à son cou : " Calme-toi, Kathy, calme-toi… Tout va bien, tu n'as plus à avoir peur. Tu es en sécurité, maintenant, d'accord ? "
La fillette ne répondit pas, mais elle desserra un peu son étreinte, et ses pleurs faiblirent. Visiblement, elle cherchait à se maîtriser, et elle y parvenait plutôt bien. Cependant, Lauren sentit son cœur se serrer lorsqu'elle croisa son regard implorant.
" On ne peut pas entrer dans mon bureau, Kathy. ", lui expliqua-t-elle doucement. La Police, en effet, y avait placé des scellés, et la pièce était en quelque sorte provisoirement condamnée. En vérité, la psychologue n'en était pas mécontente : elle n'avait nullement envie de se retrouver seule dans ce lieu qui avait vu mourir la malheureuse Mona. " Je sais ce qu'on va faire : on va aller à la cafétéria, tu veux bien ? On pourra discuter tranquillement autour d'une grande limonade. Je parie que tu aimes beaucoup la limonade, non ? "
Kathy garda le silence ; la limonade ne faisait pas partie de ses préoccupations actuelles, et Lauren n'eut aucun mal à le comprendre. Elle allait lui demander de lui raconter ce qui lui était arrivé, et comment elle avait fait pour retrouver, de nuit, la route qui conduisait à l'hôpital, lorsque son cellulaire se mit à sonner avec insistance. Elle farfouilla précipitamment dans son sac et le porta à son oreille, sans quitter Kathy des yeux. Cette fois, elle pensa à dire "Allô ?", mais elle n'en eut pas le temps : " Mademoiselle Walters ? Ici David Shelton. Kathy a disparu de l'orphelinat, quelqu'un est venu l'enlever… "
Lauren s'empressa de l'interrompre : " Kathy est avec moi. ", lui apprit-elle.
Le policier laissa échapper un soupir de soulagement : " Je préfère ça ! J'ai fait fouiller tout le bâtiment, et comme on ne la trouvait nulle part, j'ai pensé qu'ils avaient réussi à la trouver…
- Que se passe-t-il ? Que faites-vous à St-Matthew ? "
L'inspecteur ne lui répondit que par une autre question : " Où êtes-vous ?
- En ce moment ? À l'hôpital… Je comptais emmener Kathy à la cafétéria…
- N'y allez pas. ", lui commanda David.
Il y avait tant d'autorité dans cette phrase que Lauren ne sut pas vraiment quoi répondre : " Enfin, est-ce que vous pourriez m'expliquer ce que ça signifie ?
- Restez à l'hôpital, n'en sortez sous aucun prétexte. J'arrive dans dix minutes.
- Mais… " Elle n'alla pas plus loin : la communication venait d'être coupée. Elle décida qu'il était plus prudent de suivre les recommandations de l'inspecteur, et elle renonça donc au projet qu'elle avait de conduire Kathy à la cafétéria. Elle tendit la main à la fillette pour l'inviter à se lever, et celle-ci ne s'y opposa pas. Elle la suivit calmement jusque dans le hall ; l'hôpital, de ce côté-ci, était particulièrement tranquille, mais il en était tout autrement dans l'aile réservée aux urgences. Au loin, on entendait les sirènes des ambulances qui se succédaient sur le parking, ou qui partaient pour répondre à un appel de détresse. Lauren prit place sur une chaise, et Kathy s'assit à ses côtés, sans dire un mot. Lorsque David Shelton arriva, un quart d'heure plus tard, elle n'avait quasiment pas bougé.
" Qu'est-ce que tout ça veut dire ? ", lui demanda la jeune femme, sans prendre la peine de le saluer.
David l'entraîna un peu à l'écart, de manière à ce que la fillette ne puisse pas entendre leur conversation : " Quelqu'un a essayé d'enlever Kathy ; ses cris ont alerté le personnel, et la directrice de St-Matthew a voulu s'interposer. Elle a été grièvement blessée…
- Sœur Mary-Ann ? Ce n'est pas possible!
- Si, malheureusement. Kathy a vraisemblablement réussi à s'enfuir en enjambant la fenêtre. Ses poursuivants ont été bloqués par un incendie…
- Un incendie ? ", répéta Lauren, incrédule.
" Des arbres et des buissons sont littéralement partis en fumée, et un véhicule a explosé, ce qui les a obligés à prendre la tangente. Lorsque j'ai constaté qu'elle n'était plus à St-Matthew, j'ai pensé qu'ils avaient tout de même réussi à la rattraper.
- Ceux qui ont voulu l'enlever, à quoi ressemblaient-ils ?
- Difficile à dire. Les témoins ne manquent pas, mais nous avons affaire à des professionnels, des types bien entraînés qui ne laissent rien au hasard. Ils portaient des cagoules, des combinaisons noires… Ils étaient quatre. Deux d'entre eux avaient des pistolets, et ça ne m'étonnerait pas d'apprendre que ces armes sont du même calibre que celle qui a servi à tuer Mona. Nous n'en savons pas plus.
- Et cet incendie ? Comment s'est-il déclenché ?
- Bonne question. Tout ce que je sais, c'est que sans ce divertissement, Kathy n'aurait probablement pas pu leur échapper. Soit cette gamine a une sacrée chance, soit…
- Soit quoi ? ", questionna Lauren, étonnée.
Il haussa les épaules : " Je ne sais pas. Il y a quelque chose qui nous échappe totalement, dans cette histoire. Vous n'avez encore rien remarqué d'étrange en présence de Kathy ?
- Qu'est-ce que vous entendez par étrange, au juste ?
- Disons…quelque chose d'inhabituel. Ou de surprenant. Choisissez le terme que vous préférez. " Constatant que sa compagne ne voyait pas où il voulait en venir, il décida de ne pas insister :
" Oubliez ce que je viens de vous demander. Il y a plus urgent, pour l'instant. "
Lauren approuva : " Qu'allez-vous faire pour Kathy ?
- Je crois qu'elle doit être placée sous protection policière. Mais c'est une procédure qui ne se fait pas en une minute…
- Je pourrais la garder chez moi, en attendant. "
David chassa cette proposition d'un geste énergique : " Hors de question.
- Pourquoi ça ?
- Vous avez bien regardé ce qui se passe autour de vous, depuis deux jours ?
- Kathy ne se méfie plus autant de moi, je sens qu'elle commence à me faire confiance, et si je reste près d'elle, je suis sûre qu'elle finira par me parler…
- Peut-être, mais ce n'est pas la question : personne n'aurait dû la retrouver à St-Matthew. À votre avis, il leur faudra combien de temps pour la localiser, si elle s'installe chez vous ?
- Qu'est-ce que vous envisagez, alors ? Vous allez l'enfermer dans une cellule, histoire qu'elle soit en sécurité ? " Lauren réalisa qu'elle s'était un peu trop énervée, et elle regretta immédiatement les mots qu'elle venait de prononcer : " Je suis désolée, je n'avais aucune raison de vous dire ça… Je crois que je suis un peu trop fatiguée… "
David sourit pour lui prouver qu'il ne lui en tiendrait pas rigueur : " Ce n'est pas grave. Les choses se compliquent un peu trop à mon goût, et j'avoue que ça me rend plutôt nerveux, moi aussi.
- Comment ont-ils fait pour savoir qu'elle avait été placée à St-Matthew ? Qui était au courant ?
- Personne, à part le personnel de l'orphelinat, vous et moi. " Il marqua une pause, songeur : " Bien sûr, cette information figure également dans mon rapport, mais j'ai du mal à croire que la fuite pourrait venir de là.
- S'ils ont déjà réussi à remonter jusqu'à l'orphelinat, ils pourront la retrouver n'importe où…
- Tant qu'elle ne sera pas placée sous protection policière, c'est certain.
- Et qu'est-ce qui se passera, lorsqu'elle y sera placée ?
- Elle sera conduite dans un lieu tenu secret, et des officiers seront chargés de veiller à sa sécurité. Ce qui s'est passé à St-Matthew va vraisemblablement me permettre d'accélérer le processus.
- Vous pensez vraiment que ça suffira à décourager ceux qui sont à ses trousses ? "
Lauren aurait bien voulu ne pas poser cette question, mais elle s'y était sentie obligée. Elle espérait peut-être recevoir une réponse apaisante, une réponse qui lui permettrait de retrouver le sommeil et de vaincre son angoisse…mais ce ne fut pas le cas : " Tant que nous ignorerons l'identité de ces types, je ne pourrai pas en être sûr. Mais j'espère sincèrement que ça suffira à les tenir à distance. À votre avis, est-ce que Kathy serait en mesure de nous renseigner, à ce sujet ?
- Je n'en ai aucune idée, mais si vous voulez, je pourrai essayer de lui poser la question. Il me serait peut-être possible de rester avec elle, lorsque cette protection sera en place… Vous croyez qu'on m'y autoriserait ?
- D'un point de vue légal, ça ne poserait sûrement aucun problème, mais je ne suis pas certain que ce soit une excellente solution…
- Kathy commence à me faire confiance. Elle ne me l'a pas dit clairement, mais c'est quelque chose que je sens. Et le fait qu'elle soit venue se réfugier ici, devant mon bureau, le prouve bien. Si je reste près d'elle, elle finira peut-être par se confier à moi…
- Et vous, vous finirez sûrement par avoir des ennuis.
- C'est possible. ", admit-elle, repensant brusquement à son bureau cambriolé et à la fin tragique de la malheureuse Mona. " Mais Kathy aussi a des problèmes, et elle n'a pas seulement besoin d'être protégée. Il faut qu'elle puisse partager son secret avec quelqu'un avant qu'il ne la ronge de l'intérieur. Vous comprenez ce que je veux dire ? "
David comprenait parfaitement, mais la détermination de la psychologue ne lui plaisait pas trop. Cette affaire devenait de plus en plus dangereuse, et il aurait voulu ne pas la voir s'y impliquer autant.
" Vous y tenez vraiment ? ", lui demanda-t-il seulement.
" Je ne veux pas laisser tomber Kathy. ", affirma-t-elle fermement.
David sut alors qu'il devait capituler : " Très bien, c'est d'accord. Vous pourrez rester près de Kathy jusqu'à ce que les choses s'éclaircissent. "
Lauren jeta un coup d'œil par-dessus son épaule : Kathy était toujours prostrée sur sa chaise, les mains posées sur les genoux, le regard perdu dans le vide. Cette vision la désola, et elle décida de tout tenter pour la sortir de son mutisme. Si personne n'intervenait, la fillette risquait fort de s'emprisonner elle-même dans sa prison de silence.
" Qu'est-ce qui peut bien les intéresser chez elle ? ", murmura-t-elle, plus pour elle-même que pour son interlocuteur. " Ce n'est qu'une petite fille : qu'est-ce qui peut les motiver ? Qu'est-ce qui la rend aussi précieuse à leurs yeux ? C'est vraiment insensé, cet acharnement…
- J'ai une autre question à vous poser. ", annonça David.
Lauren le dévisagea, un peu surprise : " Laquelle ?
- Comment a-t-elle réussi à retrouver son chemin pour venir jusqu'ici ?
- Je me le suis déjà demandé. ", avoua-t-elle. " Elle s'en souvenait peut-être…
- Elle n'a pourtant fait ce trajet qu'une seule fois. ", souligna l'inspecteur.
" Qu'est-ce que vous vouliez dire, tout à l'heure, lorsque vous m'avez demandé si je n'avais jamais rien observé d'étrange en présence de Kathy ?
- Je ne sais pas vraiment… J'ai parfois eu des…des impressions bizarres.
- De quel type ?
- Elle a réussi à repérer une pièce de dix cents dans l'obscurité la plus totale, par exemple. Et il y a aussi ces maudites bandes dessinées… Le soir, elles étaient encore posées en haut d'une étagère, et le lendemain matin, en me réveillant, je les ai retrouvées par terre, comme par magie.
- Elle a probablement grimpé sur une chaise…
- Justement, c'est impossible d'expliquer le phénomène de cette manière : il me faut utiliser un escabeau pour atteindre ces bouquins…et j'ai prêté mon unique échelle à mon voisin. Il y a forcément une explication, mais je n'arrive pas à la trouver ! Enfin, ce n'est sûrement pas le plus préoccupant, pour le moment.
- Qu'allez-vous faire d'elle, jusqu'à ce que cette protection policière soit mise en place ?
- Pour être franc, je me pose la même question. Bien sûr, je peux l'héberger, mais il faut aussi que je prenne mon service, et le poste n'est pas l'endroit idéal pour une enfant de son âge.
- Et si je restais avec elle ?
- Vous ne travaillez pas ?
- Mon bureau est toujours sous scellés, et la direction n'a pas encore réussi à libérer une autre salle. Je crois qu'on peut dire que je suis au chômage technique.
- Très bien. C'est d'accord. Mais à une condition : que vous ne la conduisiez pas chez vous. "
La jeune femme accepta, et elle retourna auprès de Kathy ; la fillette s'était déjà levée, comme si elle avait compris qu'ils allaient quitter l'hôpital, et elle attrapa Lauren par le poignet. David remarqua ce geste, et il repensa aussitôt à la noyée, celle qui présentait tant de ressemblances avec la petite, et qui avait sûrement cherché, elle aussi, à s'agripper à quelque chose avant de sombrer dans l'eau glacée de la Baie. Était-ce vraiment ce que Kathy cherchait à faire ? Essayait-elle d'échapper à une sorte de noyade ? Si tel était le cas, David était bien décidé à l'y aider.

Moins de trente minutes plus tard, Kathy franchit le seuil de l'appartement du policier pour la seconde fois, suivie par Lauren Walters. David se débarrassa de son blouson et l'accrocha à un vieux portemanteau un peu bancal : " Mon coéquipier dit que je ne suis pas très doué pour le rangement. ", apprit-il à sa visiteuse. Il supervisa les lieux et fut forcé d'admettre que Jason Barlow n'avait pas entièrement tort sur ce point : il n'avait toujours pas remis les fameuses bandes dessinées à leur place, et elles traînaient encore sur le sol. Il s'était promis de les ranger à leur emplacement d'origine, mais il n'avait pas encore réussi à le faire : avant, il avait besoin de comprendre comment elles avaient pu atterrir là. C'était peut-être absurde, mais il tenait vraiment à le découvrir. Parce que, aux dernières nouvelles, les bandes dessinées ne migraient pas toutes seules…
Kathy parut en tous cas ravie de retrouver sa lecture, et elle ramassa un album avant de se diriger vers le canapé. Un journal y était posé, et elle tendit le bras pour le repousser, mais son mouvement s'interrompit brusquement, et la bande dessinée lui glissa des mains tandis qu'elle laissait échapper un petit cri plaintif : " Non ! " Elle saisit le quotidien à deux mains et répéta, cette fois en hurlant presque : " Non ! Non ! Non ! "
Lauren et David échangèrent un regard rempli d'incompréhension, et l'inspecteur s'approcha un peu. Ce n'est qu'à cet instant qu'il se souvint de ce qui figurait en première page du journal : la photographie de la mystérieuse noyée, cette inconnue qui ressemblait de façon si troublante à Kathy, et que Kathy venait sans nul doute de reconnaître.
" Non ! ", répéta-t-elle en chiffonnant la feuille de papier. " Ce n'est pas vrai ! "
Elle projeta le journal devant elle, et au même moment, une odeur de brûlé s'éleva dans la pièce. La température parut augmenter durant quelques secondes…et brusquement, une immense flamme jaillit du canapé. Kathy poussa un autre hurlement, et elle recula précipitamment avant de s'effondrer à terre, secouée par des pleurs hystériques. David Shelton, lui, se précipita en direction de la cuisine ; lorsqu'il en revint, il tenait deux grands seaux à la main, et il se servit de l'eau qu'ils contenaient pour éteindre ce qui ressemblait fort à un début d'incendie. Les flammes disparurent aussi rapidement qu'elles étaient apparues, et David resta un long moment silencieux, contemplant ce qui restait du divan. Lauren s'avança à son tour, précautionneusement, comme si elle craignait d'être brûlée.
" Mon Dieu ! ", articula-t-elle, stupéfaite.
Kathy ne s'était pas relevée, et elle pleurait toujours, le visage entre les bras. La psychologue essaya de reprendre le contrôle de ses nerfs et se dirigea vers elle. Elle s'assit à ses côtés, ne sachant pas vraiment comment la consoler, ni même, simplement, comment l'aborder. Finalement, ce fut la fillette qui parla la première, entre deux crises de larmes : " Je ne voulais pas. ", se défendit-elle. " Je ne voulais pas faire ça !
- Je sais. Ce n'est pas ta faute. "
La petite releva la tête ; ses joues ruisselaient de larmes, et la source ne semblait pas prête à se tarir : " C'est à cause de moi ! ", cria-t-elle. " Je suis méchante !
- Tu ne dois pas dire ça : c'était…un accident. " Elle regarda ce qui subsistait du canapé et se demanda si le terme accident était vraiment celui qui convenait le mieux pour décrire la situation. Probablement pas. Mais elle était trop secouée pour en chercher un autre.
" Je suis méchante ! ", répéta Kathy, pleurant toujours.
David s'agenouilla près d'elle : " Ce n'était qu'un vieux canapé, tu sais… Je devais le changer, de toute façon. " Mais comme il s'y était attendu, la phrase ne la consola pas ; elle tentait pourtant de vaincre ses larmes, mais le chagrin semblait plus fort qu'elle. En réalité, ce n'était pas vraiment du chagrin : c'était plutôt du désespoir.
" Voyons, Kathy, calme-toi… Tu as dit que tu ne voulais pas faire ça…
- Mais je l'ai fait quand même. ", répliqua la fillette. " J'aurais pu… " Elle renifla bruyamment et s'essuya maladroitement les yeux avant de reprendre la parole : " J'aurais pu blesser quelqu'un.
- Ce n'est pas le cas, alors tout va bien. ", déclara David en lui tendant un paquet entier de mouchoirs en papier. Kathy ignora le paquet, mais elle posa sur lui un regard suppliant : " Je ne recommencerai plus. ", promit-elle d'une voix chevrotante. " Ne les laissez pas m'enfermer. Je ne recommencerai plus jamais.
- Personne ne t'enfermera. ", lui garantit-il.
" C'est promis ?
- Promis. Croix de bois, croix de fer. "
Kathy parut rassurée, et elle attrapa un mouchoir pour essuyer vigoureusement ses paupières gonflées. Lauren lui laissa le temps de se calmer quelque peu, puis elle décida d'éclaircir le mystère : " Comment as-tu fait ça, Kathy ?
- Je… Je ne voulais pas, mais j'étais en colère… C'est arrivé tout seul…
- Et ce n'est pas la première fois, n'est-ce pas ? "
Kathy approuva d'un geste, mais elle ne précisa rien.
" Je crois qu'on vient de découvrir la motivation de ceux qui cherchent à l'enlever. ", observa pensivement David, ne pouvant s'empêcher de considérer à nouveau les restes calcinés de son divan.
" Kathy, qui était la personne sur la photo, dans le journal ? "
Les yeux de la fillette devinrent à nouveau brumeux, mais elle parvint à retenir ses larmes, au prix d'une terrible lutte.
" C'est Johanna. ", répondit-elle enfin. " C'est… C'est ma grande sœur. "
Elle ne posa aucune question, et Lauren devina qu'elle avait parfaitement compris ce que disait l'article. C'était même ce qui était à l'origine de sa colère et de cet incendie qu'elle avait bien failli déclencher. Si elle n'avait pas eu la preuve du contraire sous les yeux, elle aurait été tentée de croire que tout ceci n'était qu'une hallucination, une de ces illusions bizarres qui hantent les rêves. Mais c'était bien réel, et l'odeur de roussi que dégageait toujours le canapé était là pour le lui rappeler.
David décida qu'il était temps pour lui de passer à l'action : " Il faut que j'aille au poste. ", décréta-t-il. " Est-ce que ça ira ?
- Oui, je crois… Vous allez en parler à quelqu'un ?
- Non, pas pour le moment. Ça ne serait peut-être pas une bonne idée. Il vaut mieux faire comme si rien de tout ça ne s'était produit. Restez avec elle en attendant que je revienne, et ne sortez pas de cet appartement. Fermez le verrou derrière moi, et ne l'ouvrez que lorsque je serai de retour. " Il ouvrit un placard, en tira une petite boîte métallique et tourna une petite clef dans la serrure ; le coffret contenait un revolver, et il le tendit à Lauren : " Vous savez vous servir de ça ?
- Non…et pour tout vous dire, je n'ai pas vraiment envie d'apprendre.
- Prenez-le quand même. Ça pourra toujours être utile.
- Je n'en ai pas besoin…
- Mais ça pourrait venir. Gardez-le avec vous, c'est tout ce que je vous demande. "
Elle se résigna à obéir ; elle n'avait jamais eu l'occasion de toucher une arme à feu, et le contact du métal froid sous ses doigts la surprit, de même que le poids du revolver. David lui expliqua brièvement ce qu'il fallait faire pour l'utiliser, et elle pria secrètement pour ne pas avoir besoin de mettre ces conseils en pratique.
" Ne décrochez pas le téléphone. ", ajouta-t-il. " Le répondeur se met automatiquement en route au bout de trois sonneries. Ne répondez que si vous entendez ma voix. Est-ce que vous avez votre portable sur vous ?
- Oui…
- Éteignez-le. Et faites le moins de bruit possible. "
Lauren se rendit compte que toutes ces recommandations contribuaient à augmenter son anxiété.
" Est-ce que vous en aurez pour longtemps ?
- Je ne pense pas. Deux heures, trois au maximum. Vous êtes sûre que ça ira ? "
Elle se força à sourire : " Il n'y a pas de raison. Pas vrai, Kathy ? "
David quitta les lieux, et elle verrouilla la porte derrière lui, comme il lui avait commandé. Cela fait, elle examina longuement le revolver avant de le remettre dans la boîte. Curieusement, la présence de cette arme la mettait peut-être plus mal à l'aise que la carcasse brûlée du canapé. L'horloge digitale du magnétoscope lui apprit qu'il était un peu plus de 6h30.
Deux heures, trois au maximum… Ce qui voulait dire qu'à 9h30 au plus tard, David Shelton devrait être revenu. Elle déclencha un compte à rebours mental avant de retourner auprès de Kathy. Tout ce qu'elle espérait, c'était que ces heures passeraient rapidement, et qu'elles se dérouleraient sans le moindre accident.

Jason Barlow quitta son domicile à 6h45 ; il s'apprêtait à reprendre son travail après sept jours de repos forcé. L'inaction lui pesait, et il était heureux de voir ce calvaire se terminer, mais il n'en demeurait pas moins préoccupé. Il ne cessait de repenser à la conversation qu'il avait eue avec cet homme dont il ignorait l'identité, et qui avait su se montrer si persuasif.
" Nous avons une offre à vous faire. ", avait-il annoncé. " Une offre très intéressante. "
Là-dessus, il n'avait pas menti, c'était certain. L'homme était visiblement prêt à aligner les billets pour acheter son silence et sa coopération. Mais pourquoi ? C'était là que se trouvait la vraie question, non ? Qui était ce type, et pourquoi agissait-il ainsi ?
Et toi, pourquoi tiens-tu autant à le savoir ?
Dans le fond, toutes ces interrogations ne servaient à rien : ce qui importait le plus, à bien y réfléchir, c'était l'offre en elle-même. Il lui avait suffi de prononcer deux mots pour voir sa situation financière s'améliorer de façon considérable. Deux petits mots contre dix belles liasses de billets… C'était plutôt bien payé, mais ça ne l'aidait pas à répondre à ces deux éternelles questions : qui était ce type, et pourquoi se comportait-il de cette façon ?
Et puis il y avait autre chose, une chose que feu Tanya Barlow, la mère de Jason, aurait sûrement qualifiée de cas de conscience : en acceptant ce marché, n'avait-il pas trahi la confiance de son équipier ? Il avait communiqué à ces hommes dont il ignorait tout une information qui avait vraisemblablement beaucoup d'importance et que David lui avait confiée sans même songer à se méfier. C'était une attitude qui correspondait vraiment très bien à la définition du mot trahison, quand on prenait la peine d'approfondir le problème. Mais pour l'heure, Jason préférait justement ne pas trop se pencher sur le sujet. Il espérait seulement que David ne se douterait de rien, qu'il ne viendrait jamais à le soupçonner.
Lorsqu'il referma la porte de son studio derrière lui et s'engagea dans l'étroit couloir, Jason constata, non sans un certain étonnement, que l'ascenseur n'était plus en panne. Cela tenait du miracle, et il décida de profiter de cette occasion qui ne durerait sûrement pas. Lorsque les portes s'ouvrirent, il réalisa qu'il n'était pas le seul à avoir eu cette idée : trois personnes s'entassaient déjà à l'intérieur de la machine, et il ne les reconnut pas tout de suite. Il ne les identifia que lorsque les trois silhouettes émergèrent de la cage de l'ascenseur et vinrent lui bloquer le passage : il avait déjà rencontré ces hommes, dans son appartement, et c'était eux qui lui avaient proposé de coopérer.
" Alors, Monsieur Barlow ? Comment allez-vous, aujourd'hui ? "
Cette fois-ci, le gros type ne portait pas ses lunettes de soleil, et Jason le regretta presque : le regard de cet homme avait quelque chose de foncièrement mauvais. Jason ne s'était jamais laissé facilement impressionner, mais il ne se sentait vraiment pas à son aise face à ces trois personnages qui, avec leurs costumes sombres et leurs visages fermés, ressemblaient presque à des croque-morts.
" Qu'est-ce que vous faites ici ? ", leur demanda-t-il vivement, essayant de dissimuler ses sentiments. " Je suis pressé, et je n'ai plus rien à vous dire, il me semble.
- Je ne suis pas de cet avis. ", déclara calmement son interlocuteur en exhibant ses dents de prédateur.
Jason tenta de soutenir son regard : " Je vous ai donné le renseignement que vous vouliez, non ? Qu'est-ce que je devrais faire de plus ?
- L'information que vous nous avez si aimablement communiquée était exacte, c'est vrai, mais nous avons malheureusement eu quelques soucis, et maintenant, elle nous est parfaitement inutile.
- J'en suis navré pour vous, rétorqua Jason, mais c'est votre problème. "
Le sourire carnassier se fit plus franc : " Vous vous trompez : maintenant, c'est également le vôtre. "
Jason secoua énergiquement la tête pour démentir : " Je ne sais pas ce que vous recherchez, j'ignore tout de vos motivations, et je ne tiens même pas à les connaître. J'étais dans le pétrin, vous m'avez fait une offre et j'ai accepté. Dieu seul sait si j'ai eu tort ou raison…mais je ne tiens pas à recommencer.
- Allons, Monsieur Barlow, avez-vous bien réfléchi ? L'argent que nous vous avons offert l'autre jour ne représente rien à côté de tout ce que nous pouvons vous donner si vous acceptez de travailler pour nous.
- Vous vous trompez de personne : je suis un flic intègre. J'ai marché une fois, mais je ne recommencerai pas, alors oubliez-moi et trouvez-vous un autre pigeon. "
Le sourire de l'inconnu s'atténua quelque peu, mais il ne disparut pas pour autant : " Croyez-vous que votre intégrité suffira à assurer l'avenir de vos enfants ? La loyauté n'a jamais payé, Monsieur Barlow, et vous le savez parfaitement. Souvenez-vous de ce que je vous ai déjà dit : on peut tout acheter, à condition de savoir se montrer généreux. Notre société se veut juste et équitable, mais nous savons, vous et moi, que ce n'est pas vrai : sans argent, nous sommes pareils à des poussières, nous n'avons aucune liberté, aucune chance de réussir. Êtes-vous vraiment prêt, par loyauté, à transformer vos propres enfants en d'insignifiants grains de poussière ? Bien sûr, c'est votre famille, et c'est à vous de décider… Mais je vous conseille tout de même de bien y réfléchir. "
Jason ouvrit la bouche, cherchant désespérément quelque chose à dire, mais il ne trouva rien, et les trois hommes disparurent derrière les portes de l'ascenseur. L'inspecteur resta un long moment cloué sur place, passablement écœuré par ce qu'il venait d'entendre, puis il se décida à descendre lorsqu'il constata qu'il risquait d'arriver en retard au commissariat.

Quand il arriva à son bureau, David Shelton s'empressa de composer le numéro de l'hôpital Kennedy pour prendre des nouvelles de la directrice de l'orphelinat St-Matthew. Il apprit que cette dernière était sortie d'affaire, et cela le soulagea un peu : il espérait que la religieuse, qui était entrée la première dans la chambre de Kathy, serait en mesure de lui fournir quelques informations complémentaires sur ses agresseurs.
Lorsqu'il raccrocha, David s'aperçut que son coéquipier venait juste d'arriver : " Tiens ! ", lui lança-t-il. " Un revenant ! Alors ? Content de retourner au bagne ?
- Je suis même ravi ! ", annonça Jason en s'asseyant. " Je commençais à avoir des crampes à force d'appuyer sur tous les boutons de la télécommande ! "
Fidèle à sa manie, Jason s'empara d'un crayon gris et se mit à le faire tournoyer sur le bout de ses doigts : " Quoi de neuf dans ce charmant petit coin de paradis ? Il y a de l'occupation pour moi ?
- Ce n'est pas ce qui manque : quatre homicides cette nuit, deux braquages hier soir, sans parler d'une fusillade entre deux bandes rivales. La routine, en somme.
- Et on bosse sur quoi, nous ? Tu as retrouvé le meurtrier de cette infirmière ?
- Non, pas encore. Je n'ai même rien découvert de nouveau depuis notre dernière discussion. "
Jason releva la tête, sans pour autant cesser son amusement :
" Et pour la gamine ?
- Kathy ? C'est à peu près la même chose : nous ne savons toujours pas d'où elle vient. " Il marqua une pause, se demandant s'il devait raconter ce qui s'était passé quelques minutes plus tôt dans son appartement, puis il décida qu'il valait mieux s'en abstenir. Tout d'abord, Jason aurait probablement beaucoup de mal à le croire avant d'avoir vu par lui-même le canapé carbonisé… Et puis David avait toujours accordé de l'intérêt à l'adage qui dit que "les murs ont des oreilles".

" Par contre, reprit-il enfin, elle a reconnu la fille dont tu m'as montré la photo.
- La Jane Doe ?
- Oui : elle dit qu'elle la connaît. Elle n'a rien expliqué, mais d'après Lauren, elle pourrait bientôt se décider à nous faire confiance. En attendant, je vais la faire placer sous protection policière.
- Pourquoi ça ? Tu crois qu'elle est encore en danger ?
- Quatre hommes cagoulés ont essayé de l'enlever cette nuit. Elle a réussi à leur échapper, mais la directrice de l'orphelinat a été sérieusement blessée. "
Jason Barlow laissa brusquement tomber son crayon, et ce dernier alla s'échouer sur le carrelage. David observa son collègue avec un certain étonnement : " Qu'est-ce qu'il y a ? "
Jason parut reprendre ses esprits : " Rien, rien du tout… C'est juste que je trouve toute cette histoire drôlement bizarre. Tu ferais mieux de laisser tomber, Dave : ça sent vraiment le roussi. "
Tu ne crois pas si bien dire, songea distraitement David, revoyant encore l'image de son canapé dévoré par les flammes.
" Tu as raison, admit-il, mais Kathy a besoin d'aide, et je ne vais pas faire marche arrière maintenant. "
Jason ignora ce qu'il venait de dire : " Laisse tomber tout ça. ", répéta-t-il seulement avec insistance. " Le poisson que tu t'apprêtes à sortir de l'eau est peut-être trop gros pour toi. "
En temps normal, les expressions imagées qu'employait son collègue avait tendance à faire sourire David, mais ce coup-ci, il n'en fut rien : la métaphore paraissait superbement convenir à la situation. Une petite fille perdue au bord d'une nationale, un faux cambriolage, deux cadavres et une agression… C'était beaucoup trop pour un seul dossier. Sans parler, bien sûr, de ce que Kathy avait fait à son canapé. Oui, Jason avait sans aucun doute raison : le poisson était gros, pour ne pas dire énorme, et la question était de savoir s'il tenait vraiment à le ferrer.

Pendant une demi-heure, Kathy resta silencieuse, et Lauren ne fut guère plus bavarde. Malgré les circonstances, et en dépit de son appréhension, la jeune femme avait allumé la télévision et essayait de s'intéresser à un débat qui n'avait en vérité rien de captivant. Elle avait mis le volume au minimum, de façon à ce que l'on ne puisse pas entendre le bruit de l'extérieur, et elle avait également tiré les rideaux, mais ces précautions ne la tranquillisaient pas : toutes les cinq minutes, son regard se tournait inévitablement vers l'horloge. Les chiffres verts du magnétoscope semblaient presque la narguer en faisant du surplace. Finalement, Lauren appuya sur la touche off de la télécommande, et le noir vint envahir l'écran du téléviseur, interrompant net la réplique maladroite d'un jeune politicien survolté. Lauren se tourna vers Kathy : " Est-ce que tu veux que je te prépare quelque chose à manger ? "
La fillette ne répondit que par un léger haussement d'épaules, et la psychologue décida de s'aventurer dans la cuisine. Comme elle s'y était un peu attendue, le frigidaire de l'inspecteur Shelton était tellement vide qu'on aurait pu penser qu'une terrible famine ravageait tout le pays. Elle attrapa néanmoins un yaourt nature et un pack de jus d'orange avant de refermer la porte du réfrigérateur. Lorsqu'elle se retourna, elle se rendit compte que Kathy l'avait suivie ; la petite, en effet, se tenait dans l'encadrement de la porte, comme si elle attendait d'obtenir la permission d'entrer. Lauren lui tendit un verre de jus de fruit : " Tu as soif ? "
Kathy hocha timidement la tête et se décida à venir la rejoindre. Elle avala une gorgée de son rafraîchissement avant de poser le verre sur la table : " Vous avez peur de moi. ", déclara-t-elle soudain d'une voix étrangement monocorde. Ce n'était pas une question, mais bien une affirmation, et cette évidence donnait l'impression de l'accabler.
" Voyons, ce n'est pas vrai. ", démentit Lauren. " Qu'est-ce qui te fait croire ça ?
- Je le vois. ", répondit tristement la fillette. " Vous avez peur de moi, vous avez peur que je recommence.
- Je suis très surprise, c'est vrai, parce que je ne comprends pas ce que j'ai vu…mais je t'assure que tu ne me fais pas peur, Kathy. "
La fillette serra les mains autour de son verre : " Mais moi, je me fais peur. ", murmura-t-elle.
Voyant que sa jeune interlocutrice était disposée à dialoguer, Lauren décida qu'elle devait en profiter, et elle prit place sur une chaise avant d'entamer son yaourt : " Est-ce que tu veux bien tout me raconter ? Veux-tu me parler de Johanna ? "
Lorsque Kathy releva la tête, Lauren se rendit compte que ses yeux étaient encore remplis de larmes : " C'est à cause de moi qu'ils lui ont fait du mal. ", déclara-t-elle en tremblant.
" Qui lui a fait du mal, Kathy ? Est-ce que tu les connais ? " Kathy se murait à nouveau dans son silence, mais Lauren ne renonça pas pour autant : " Est-ce que ce sont les gens qui ont essayé de t'enlever cette nuit ?
- Ils veulent m'enfermer, répondit-elle seulement.
- À cause de ce que tu peux faire ? "
La petite ne confirma pas, mais Lauren devina qu'elle n'était pas très loin de la vérité.
" Kathy, il faut que tu me fasses confiance, d'accord ? Tu veux que l'on retrouve ceux qui ont fait du mal à Johanna, n'est-ce pas ?
- Ils sont très méchants. ", chuchota la fillette.
" Et tes parents ? Où sont-ils ? Est-ce qu'ils habitent ici ?
- Je n'ai plus de maison. C'est Johanna qui l'a dit. " Une grosse larme coula le long de sa joue, et elle l'écrasa d'un geste de la main. " Je suis toute seule, maintenant. ", constata-t-elle tristement.
" Non. ", démentit Lauren. " Ce n'est pas vrai, tu n'es pas toute seule : je suis avec toi, Kathy, et je te promets de ne pas t'abandonner. "
Kathy ne dit rien, mais lorsqu'elle reprit son verre de jus d'orange pour le porter à ses lèvres, ses mains tremblaient un peu moins.

David était occupé à remplir un ultime formulaire lorsque le portable de son équipier se mit à sonner ; Jason décrocha, prononça quelques mots puis se leva pour s'éloigner vers la machine à café, le téléphone collé contre l'oreille. David l'observa brièvement, un peu surpris par cette attitude, puis il s'intéressa à nouveau au papier qu'il avait sous les yeux : il n'avait jamais pensé qu'il y aurait tant de formalités à remplir pour mettre en œuvre une protection policière.
Il signa le formulaire, indiqua comme convenu son grade et son numéro de matricule puis reboucha son stylo et enferma les feuilles dans une grande enveloppe beige avant de quitter son siège pour enfiler son blouson. Il jeta un coup d'œil en direction de Jason Barlow : celui-ci venait juste de rempocher son cellulaire, et il avait l'air soucieux. David récupéra son enveloppe et se dirigea vers lui : " Pas de problème, au moins ? "
Jason sursauta, comme si on venait juste d'interrompre sa sieste, puis il lui adressa un sourire des plus artificiels : " Non, penses-tu : ça roule, vieux ! Comme sur des roulettes ! "
David en doutait, mais il préféra ne pas trop insister : " Bien, tant mieux ! ", répondit-il seulement. Si Jason ne voulait pas lui parler de ce qui le contrariait, c'était son droit, et mieux valait le laisser tranquille. " Il faut que j'y aille. Je te laisse la boutique. Amuse-toi bien. "
Jason lui rendit son salut et retourna s'asseoir à son bureau ; il se laissa choir lourdement sur sa chaise et déposa son téléphone devant lui. Le coup de fil qu'il venait de recevoir provenait de sa fille. D'habitude, il était ravi de pouvoir discuter avec elle ; Marlene était une adolescente pleine de vie, qui ne manquait pas d'ambition et de projets. C'était également une élève assidue, extrêmement sérieuse, et pour cette raison, elle faisait le bonheur de tous ses professeurs. Toujours de bonne humeur, souriante, débordante de vitalité, Marlene n'avait pas son pareil pour vaincre les coups de cafard de ses proches. Lorsque Jason la voyait sourire, toutes ses idées noires disparaissaient, comme si la joie de vivre de sa fille était en quelque sorte contagieuse.
Mais lorsqu'il lui avait parlé au téléphone, Marlene ne souriait pas. Au contraire, elle sanglotait, et pendant un instant, il avait cru qu'un malheur était arrivé. Il s'était empressé de la questionner, et elle lui avait fourni des explications confuses :
" Maman a été renvoyée, avait-elle raconté en ravalant ses larmes. Elle n'a rien fait, mais ils l'ont mise à la porte ! Ils n'avaient pas le droit de la virer comme ça, ce n'est pas juste ! Qu'est-ce qu'on va faire, maintenant, Papa ? On a le loyer à payer, et puis l'eau, et l'électricité… Et je devais acheter des livres pour le lycée ! Qu'est-ce qu'on va devenir ? "
Jason s'était efforcé de la rassurer : il ne fallait pas qu'elle s'inquiète, il leur avancerait l'argent, et Naomi pourrait ainsi payer toutes les charges en temps voulu. Il lui achèterait tous ses livres, aussi, ce n'était pas grave.
Mais Marlene avait toujours eu le sens pratique, et malgré sa peine, elle n'avait pas eu de mal à faire entendre une objection : " Mais ça ne pourra pas durer, Papa : tu dois te racheter une voiture, et puis il faut aussi que tu paies ton loyer… Il faudrait que je trouve un petit boulot, tu ne crois pas ? Serveuse, ou simplement caissière, quelque chose comme ça… "
Jason avait immédiatement rejeté cette solution : il ne voulait pas que sa fille travaille avant d'avoir terminé ses études, c'était absolument hors de question. Il s'était même montré un peu dur sur le sujet et avait carrément interdit à Marlene de partir à la recherche d'un emploi. Avant de mettre fin à la communication, il lui avait juré qu'il allait tout arranger et lui avait répété qu'elle n'avait aucune raison de s'inquiéter, mais il se doutait bien qu'elle ne cesserait pas, au contraire, de penser aux factures qui s'entassaient sur le bureau de sa mère.
Il faudra que j'en discute avec Naomi, décida-t-il. Depuis leur divorce, il s'était toujours abstenu d'intervenir dans la vie de son ex-femme, mais les circonstances allaient l'y obliger : il fallait qu'il comprenne pourquoi elle avait été congédiée de cette manière. Marlene lui avait dit que ce licenciement n'avait aucun motif, mais elle se trompait forcément : cela faisait plus de cinq ans que Naomi travaillait pour le même salon de coiffure. Elle ne pouvait pas avoir été mise à la porte sans raison. C'était tout à fait inconcevable, il y avait forcément une explication derrière tout ça, et Naomi serait probablement en mesure de la lui fournir. Elle ne le ferait sûrement pas de gaieté de cœur, mais elle finirait malgré tout par s'y résigner. Qu'avait-elle pu faire pour mériter un traitement pareil ? Ce n'était pourtant pas son genre de se faire renvoyer. Consciente de sa situation précaire, elle s'était toujours cramponnée à son salaire de peur de se retrouver du jour au lendemain au chômage, sans ressources. Alors que s'était-il passé ? Quelle erreur avait-elle pu commettre ?
"Nous sommes pareils à des poussières", avait dit l'homme au costume sombre.
Malheureusement, ce n'était que l'exacte vérité : Naomi, Kevin et Marlene n'étaient que de simples poussières qu'un coup de vent trop violent pouvait fort bien balayer. Mais il existait peut-être un moyen de contrer le blizzard qui s'annonçait…
Jason réalisa soudain que le vibreur de son portable venait de s'activer. Il pressa une touche pour ouvrir le message que l'appareil venait juste de recevoir et déchiffra les quelques mots qui s'affichaient à l'écran :

ET MAINTENANT, QUE DITES-VOUS DE NOTRE OFFRE ?

Le message n'était pas signé, mais ce n'était de toute manière pas nécessaire : Jason savait parfaitement de qui il émanait. Et il connaissait également la réponse qu'il allait faire à cette question.

À SUIVRE…