COMPLOTS
Saison 1 - épisode 03
par Miranda Wolf
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Il était un peu plus de quinze heures, et cela faisait à peine une demi-journée que la protection policière mise en place autour de Kathy était effective. Pourtant, Lauren Walters se sentait vaguement mal à l'aise, enfermée dans cette grande maison isolée, avec pour seuls compagnons quatre officiers taciturnes. Bien sûr, elle ne regrettait pas sa décision et était toujours décidée à rester auprès de la fillette, mais d'un autre côté, ce dispositif, qui aurait dû la rassurer, ne lui rappelait que trop bien la réalité de cette menace invisible qui planait sur l'enfant.
David Shelton ne lui avait fourni que très peu de précisions sur l'endroit où elle se trouvait ; d'après ce qu'elle avait compris, la demeure avait appartenu à un personnage peu fréquentable qui dormait désormais en prison. Selon toute évidence, ce truand avait bon goût, et le confort douillet de sa maison devait sûrement lui manquer : l'habitation, en effet, était spacieuse, et les environs semblaient agréables. Pourtant, Lauren commençait à avoir l'impression d'être elle-même emprisonnée. C'était absurde, et elle le savait bien, mais plus le temps passait, et plus elle avait du mal à supporter cet enfermement forcé. D'ailleurs, Kathy paraissait partager ce sentiment : assise en tailleur sur le canapé, la petite faisait mine de regarder la télévision, mais elle n'avait pas l'air d'accorder trop d'attention au programme diffusé.
Finalement, elle se désintéressa tout à fait de l'écran, déplia ses jambes et vint à la rencontre de Lauren, qui s'était postée derrière la fenêtre.
" Pourquoi est-ce qu'on doit rester enfermées ? ", lui demanda-t-elle timidement.
La jeune femme se détourna de la baie vitrée et observa brièvement le visage de sa jeune interlocutrice ; ce qu'elle y lut ne lui plut pas : Kathy avait les traits tirés par l'angoisse, et l'appréhension se reflétait dans ses grands yeux.
" C'est pour ton bien, ma puce. ", lui assura-t-elle.
Le regard de Kathy se durcit pourtant : " Je n'aime pas ça.
- Moi non plus. ", avoua Lauren. " Mais ça vaut mieux ainsi, pourtant. Et ce n'est que provisoire.
- Qu'est-ce qu'ils vont faire de moi ? ", questionna-t-elle en désignant l'un des quatre policiers.
Lauren essaya d'apaiser ses craintes : " Ils ne vont rien te faire du tout. Ils sont là pour nous protéger, tu comprends ? "
Kathy acquiesça pour signifier que c'était le cas ; elle resta silencieuse durant quelques secondes puis posa brusquement une autre question : " Et David, il va revenir ?
- Bien sûr. Il m'a dit qu'il viendrait nous voir ce soir. "
Un petit sourire se dessina sur les lèvres de la fillette : " Je l'aime bien. ", lui confia-t-elle. " Il a été très gentil avec moi. Et vous aussi. ", ajouta-t-elle en glissant sa main dans celle de la psychologue.Pendant ce temps, David Shelton se trouvait en compagnie du médecin-légiste ; l'inspecteur détestait pousser les portes qui menaient à la Morgue, et il ne le faisait jamais gratuitement, même si le coroner était un personnage enjoué et sympathique. Cet endroit glacé et silencieux ressemblait presque à un gigantesque congélateur, et c'était d'ailleurs ainsi que les policiers avaient pris l'habitude de surnommer la pièce lorsqu'ils en parlaient entre eux.
Le légiste répondait au nom de Ronald Whitemore. C'était un homme de petite taille, assez corpulent, et qui écoutait systématiquement de la musique rock en pratiquant ses autopsies. Jason Barlow, le coéquipier de David, le taquinait souvent avec ça, lui demandant s'il cherchait à réveiller les morts ; Whitemore ne manquait pas d'humour, et il protestait invariablement, prenant une voix presque scandalisée : " Réveiller les morts ? Vous n'y pensez pas ! Je n'aurais plus qu'à pointer au chômage, après ça ! Non, franchement, je n'y tiens pas du tout ! "
Contrairement à son partenaire, David n'arrivait jamais à plaisanter lorsqu'il se trouvait dans cet environnement sinistre. Durant toute sa carrière, il avait eu l'occasion de s'accoutumer à la vision des cadavres, mais jamais ce malaise qu'il ressentait lorsqu'il franchissait le seuil de l'institut médico-légal ne s'était dissipé. Ronald Whitemore ne l'ignorait pas, et c'est pour cette raison que la visite impromptue de l'inspecteur n'avait pas manquée de le surprendre. Et lorsque David lui demanda de lui parler du cadavre de la jeune noyée qu'un touriste avait découvert dans la Baie, le légiste ne dissimula plus son étonnement : " J'ignorais qu'on vous avait mis sur cette affaire !
- Ce n'est pas le cas. ", avoua David.
Whitemore fronça les sourcils : " Alors pourquoi vous y intéressez-vous ?
- Je pense que ce décès pourrait avoir un lien avec une enquête en cours. "
David préférait rester évasif ; les événements qui s'étaient enchaînés les jours précédents l'avaient incité à redoubler de prudence. Comme il s'y attendait, Ronald Whitemore se contenta de cette réponse : " Je vois. ", dit-il seulement. " Que voulez-vous savoir ?
- Commencez par me résumer tout ce que vous pouvez.
- Pour être honnête, je n'ai pas grand-chose à vous raconter, Inspecteur. Ce qui est évident, c'est que cette pauvre fille est morte noyée : j'ai retrouvé une importante quantité d'eau dans ses poumons, ce qui prouve qu'elle était vivante au moment de l'immersion.
- Et cette eau, a-t-elle été analysée ? "
Cette question sembla presque offusquer le coroner : " Bien sûr ! ", répondit-il promptement. " Et il n'y a aucune ambiguïté à ce sujet : c'était l'eau de la Baie. J'ai également décelé des traces de drogue dans son sang. De la cocaïne, pour être exact. Elle devait en avoir pris une sacrée dose, et pour moi, ça explique sa noyade. Son cœur n'a probablement pas été long à lâcher : l'eau froide n'a pu que provoquer un choc thermique, et la drogue a très certainement accéléré le processus ; elle ne doit pas avoir eu le temps d'appeler à l'aide.
- Vous pensez donc qu'il s'agit d'un banal accident ? "
Le légiste haussa les épaules : " Je ne voudrais pas m'avancer trop vite. Ce que j'en dis, c'est que c'est une hypothèse tout à fait envisageable.
- Avez-vous relevé des traces de piqûres sur ses bras ?
- Une seule. C'était peut-être la première fois qu'elle essayait… Chez certaines personnes, la drogue peut réveiller des pulsions suicidaires. C'était peut-être son cas.
- Ou bien alors quelqu'un l'a droguée avant de la jeter à l'eau…
- C'est possible aussi. ", admit Whitemore. " J'ai repéré des hématomes, bien sûr, mais cela ne prouve rien non plus : elle a très bien pu se cogner en plongeant. Associé à la cocaïne, ce choc l'a peut-être même rendue inconsciente.
- Et est-ce qu'elle présente des signes particuliers ? Avez-vous remarqué quelque chose qui pourrait faciliter son identification ?
- Non, rien du tout. Pas de cicatrices, pas de grains de beauté ou de tatouages. Rien d'autre qu'un bijou de pacotille. "
David n'avait jamais entendu parler de ce détail : " Est-ce que vous pouvez me le montrer ?
- Sans problème. "
Whitemore farfouilla dans un profond tiroir métallique et en sortit un petit sachet transparent sur lequel se trouvait collée une étiquette. " Vous pouvez l'ouvrir. ", lui apprit-il en lui tendant la pochette. " D'après moi, c'est un bijou fantaisie qui doit se trouver partout. Je ne pense pas que ça vous aidera, mais enfin… "
L'inspecteur extirpa le bijou en question du sachet qui le protégeait. C'était un collier argenté qui, effectivement, ne devait sûrement pas posséder une grande valeur : un petit pendentif en forme de rose se balançait au bout d'une chaîne aux mailles grossières. David l'examina durant quelques secondes avant de s'adresser à nouveau au légiste : " Je peux le garder ?
- Si vous voulez. Tout ce que je vous demanderai en échange, c'est de signer le registre. "
David s'acquitta de cette formalité et décida de prendre congé de Ronald Whitemore. Il n'avait plus de questions à lui poser, mais avant de partir, il lui demanda tout de même de lui faire parvenir une copie du compte-rendu de l'autopsie.La Morgue était accolée au commissariat, et David retrouva donc rapidement son bureau. Son coéquipier feuilletait un journal tout en sirotant un soda.
" Je vois que tu travailles dur. ", nota-t-il en prenant place face à lui.
Jason ne releva pas le nez de la feuille qu'il était occupé à déchiffrer, mais il lui répondit tout de même : " Ne m'en parle pas, vieux : je commence à avoir mal aux bras. Et je ne te parle même pas de mes yeux ! La prochaine fois, je crois bien que j'emporterai un microscope pour lire ce canard !
- Sérieusement : qu'est-ce que tu fabriques ?
- Tu me connais, Dave : je regarde les images ! " Il soupira, secoua la tête, puis replia le journal : " Tu veux que je te dise ? Je vais me remettre au vélo. ", affirma-t-il en vidant d'un trait ce qui restait de sa boisson.
" Tu cherches toujours une nouvelle voiture ?
- Je ne fais même que ça. J'ai fait le tour des concessionnaires, et ils sont tous redoutables. J'ai frôlé la crise cardiaque quand j'ai découvert leurs tarifs ! Et si tu veux tout savoir, mon portefeuille en tremble encore !
- Et les particuliers ?
- Pour l'instant, je n'en ai rencontré que deux. Le premier était un naïf qui s'imaginait que sa vieille Dodge rouillée valait une fortune. Le second s'exerçait à l'escroquerie, et il s'est fermé comme une huître lorsqu'il a su que j'étais flic… Non, vraiment, je te jure, je crois que je vais simplement m'acheter un vélo ! Ou alors je demanderai à Kevin de me prêter son skate… " Cédant à sa manie, Jason Barlow attrapa un stylo qu'il fit tournoyer sur le bout de ses doigts, puis il changea de sujet :
" Et toi ? Que t'a appris ta visite au Congélateur ?
- Je n'en ai pas tiré grand-chose, malheureusement. D'après Ronald, il peut aussi bien s'agir d'un accident, d'un suicide ou d'un meurtre.
- Qu'est-ce qui te fait croire que cette pauvre fille a un lien avec l'affaire dont tu t'occupes ? "
La question était légitime, mais elle ne manqua pourtant pas d'embarrasser celui à qui elle était destinée. Il préférait ne pas informer Jason du lien de parenté qui unissait certainement Kathy à la noyée. Pour le moment, il sentait qu'il était plus raisonnable de ne pas faire ouvertement le rapprochement.
" Je ne sais pas. ", répondit-il enfin. " Disons juste que c'est une impression. "
Jason parut sceptique : " Vraiment ? Et depuis quand tu te fies à tes impressions ? "
David préféra ignorer la remarque, et il ouvrit machinalement un dossier. La situation lui déplaisait beaucoup, et il espérait que son collègue se déciderait à aborder un autre thème. Il n'en fut pourtant rien : " Et la gamine ? ", demanda-t-il. " Elle se trouve où ?
- Kathy ? Elle a été placée en lieu sûr. Lauren est restée avec elle.
- La psy ? "
David confirma d'un signe.
" C'est toi qui lui as demandé de lui tenir compagnie ? "
L'inspecteur sourit discrètement : " Non, pas vraiment… En fait, je lui ai même décommandé de le faire, mais elle a préféré ignorer le conseil. Je crois qu'elle s'est vraiment attachée à elle.
- Et toi aussi. ", remarqua Jason.
" C'est bien possible. ", admit David. " Et si tu avais eu l'occasion de rencontrer Kathy, je crois que tu en comprendrais la raison.
- Je ne dis pas le contraire, mais je crois vraiment que tu ferais mieux de prendre de la distance.
- Pourquoi tiens-tu tant à me voir abandonner ce dossier ? "
Jason abandonna son exercice de jonglerie pour soutenir le regard inquisiteur de son équipier : " Je cherche juste à t'éviter les problèmes, Dave. Et des problèmes, tu risques d'en avoir beaucoup si tu continues à te mêler de cette embrouille.
- Mais Kathy aussi a des problèmes, et si personne ne l'aide, elle ne pourra jamais s'en sortir. "
Jason ne trouva rien à répliquer à cet argument, et il décida que la conversation avait assez duré.
" Bien. ", dit-il seulement en se levant de sa chaise. " Et si on bossait ?
- Excellente idée. ", approuva David. " Je dois passer à l'hôpital Kennedy. Tu m'accompagnes ?
- Je te suivrais sur la Lune si tu me le demandais : j'ai des crampes dans les jambes, à force de rester assis dans ce maudit fauteuil, et si je ne me bouge pas, je crois bien que je vais carrément me transformer en momie !
- Remarque, tu serais mignon, avec des bandelettes. ", observa David, légèrement amusé par cette possibilité.
Jason enfila son veston et lissa sa chemise d'un geste appliqué : " Eh ! Pas d'insulte, vieux : je suis déjà mignon ! Mon miroir me le répète d'ailleurs tous les jours !
- Tu n'as jamais pensé à arrêter de fumer la moquette, Jason ? "
L'interpellé sourit et suivit son collègue jusqu'à la sortie : " Blague idiote mise à part : qu'est-ce qu'on va y faire, à l'hôpital ?
- Tu te souviens de cette religieuse qui a été blessée lorsque Kathy a failli être enlevée ?
- La directrice de l'orphelinat, c'est ça ? "
David acquiesça : " C'est ça. Il faut que je lui pose quelques questions.
- Tu crois qu'elle pourrait reconnaître ses agresseurs ?
- J'en doute un peu : ils étaient tous masqués. Mais je veux quand même tenter le coup. Elle aura peut-être remarqué quelque chose qui pourra nous être utile. "Lorsque les inspecteurs quittèrent l'enceinte de l'hôpital, trente minutes plus tard, David Shelton dut reconnaître qu'il s'était montré un peu trop optimiste : Sœur Mary-Ann ne se souvenait en effet de rien de précis, et malgré ses efforts, elle n'était pas parvenue à lui fournir des réponses exactes.
" Vous comprenez, lui avait-elle expliqué, visiblement désolée, tout cela s'est enchaîné beaucoup trop rapidement. Je me rappelle encore des cris de cette pauvre enfant, bien sûr. Quand je suis arrivée, ils venaient juste d'entrer dans sa chambre. J'ai essayé d'intervenir, mais l'un d'eux m'a frappée au visage, et je suis tombée. Je me souviens seulement avoir crié à Kathy de s'enfuir. J'ai essayé de me remettre debout, mais je n'y suis pas arrivée, et un autre homme a sorti une arme. J'ai entendu la détonation, puis je me suis évanouie… "
La religieuse avait été soulagée d'apprendre que Kathy avait réussi à échapper à ses poursuivants, et elle s'était excusée de ne pouvoir être plus utile. Les policiers avaient fini par quitter sa chambre pour lui permettre de se reposer, et ils avaient repris le chemin du commissariat.
David ne prononça pas un mot durant le trajet, ce qui étonna Jason :
" Qu'est-ce qui te travaille, vieux ?
- Je me demande encore comment ils ont réussi à retrouver Kathy. ", répondit-il en garant la voiture à son emplacement habituel. " S'ils l'avaient suivie, je m'en serais rendu compte…
- Tu ne pouvais pas t'attendre à ce genre d'intervention, alors ne te fais pas de reproches, ok ? "
David soupira et détacha sa ceinture avant de descendre du véhicule : " J'aimerais bien comprendre d'où sortent ces types. ", déclara-t-il encore. " Sœur Mary-Ann n'était pas en mesure d'intervenir, elle ne représentait pas vraiment une menace pour eux, et ils n'ont pourtant pas hésité à lui tirer dessus, comme ça, froidement… Pourquoi ? "
Jason haussa les épaules : " Pour ne pas laisser de traces, sûrement.
- Tu ne crois pas que nous devrions la protéger ? Après tout, ils chercheront peut-être à terminer le travail. "
Son interlocuteur chassa cette possibilité d'un geste : " Cette Bonne Sœur ne sait rien, et pour le moment, ils doivent sûrement essayer de retrouver la trace de la gamine. C'est elle, leur vraie cible. C'est certainement sur elle qu'ils concentrent leurs efforts.
- Tu as sûrement raison. ", admit David.
" Comme toujours ! ", affirma joyeusement son équipier. " C'est une déformation, chez moi !
- Je reconnais là ta modestie naturelle. "
Ils franchirent le seuil du commissariat, et ils venaient juste de se débarrasser de leurs vestes lorsqu'un officier s'approcha d'eux : " Inspecteur Shelton, le Capitaine vous attend dans son bureau.
- Vraiment ? ", s'étonna David, dévisageant le messager. " Pourquoi ?
- Je ne sais pas. ", répondit l'officier. " Mais je crois que c'est important.
- Très bien… Merci. "
L'officier s'éloigna, et David quitta sa chaise : " Je me demande ce qu'il me veut. ", déclara-t-il.
" Peut-être qu'il cherche à savoir pourquoi tu t'intéresses tant à cette noyée. ", hasarda Jason. " Je viens avec toi ?
- Je ne pense pas que ce sera utile : visiblement, c'est à moi que Lawrence souhaite parler.
- Tu deviens plus populaire que moi, par ici ! ", constata Jason. " Ça va finir par me vexer ! "
Il regarda son collègue se diriger vers le bureau du Capitaine, et son sourire s'atténua tout à fait lorsque David disparut à l'intérieur de la pièce : " Je n'aime pas ça du tout. ", murmura-t-il en attrapant un stylo.Patrick Lawrence était âgé d'environ cinquante ans, et il avait de longues années d'expérience derrière lui. C'était un personnage respecté, qui ne manquait ni d'autorité, ni de largeur d'esprit. Il savait se faire obéir, mais il admettait également qu'on puisse discuter ses ordres, et il faisait entièrement confiance à ses hommes, au point de les couvrir lorsque le besoin s'en faisait sentir. Il ne cherchait pas à tout diriger, mais il n'en restait pas moins efficace, et tout le monde, dans le commissariat, semblait l'apprécier.
Lorsque David avait rejoint la Criminelle, Lawrence y occupait déjà le poste de Capitaine, et de ce fait, il avait appris à bien le connaître. C'est à cause de cela qu'il remarqua tout de suite que quelque chose n'allait pas : le Capitaine, en effet, ne paraissait pas à son aise, et David comprit qu'il s'apprêtait à lui faire part d'une désagréable nouvelle. Ce n'est que lorsqu'il fit deux pas en direction de son supérieur que l'inspecteur réalisa qu'ils n'étaient pas seuls dans la pièce : une femme se tenait dans un angle, et elle donnait l'impression de superviser la scène. Il l'observa brièvement, cherchant à reconnaître ses traits, mais sa mémoire ne lui fut d'aucun secours. L'inconnue n'avait pas l'air extrêmement sympathique, et elle ne devait d'ailleurs fournir aucun effort pour qu'il en soit autrement.
" Inspecteur, je vous présente l'agent Hartling, du FBI.
- Enchanté. ", dit-il en serrant la main de l'agent en question. " Qu'est-ce qui nous vaut la visite de la cavalerie ?
- L'agent Hartling a reçu pour consigne de poursuivre les investigations au sujet de cette petite fille que vous avez découverte sur le bord de la route. "
Même si le Capitaine avait tenu à poursuivre ses explications, il n'en aurait pas eu la possibilité : l'agent fédéral lui coupa la parole, sans faire preuve de la moindre politesse : " Dorénavant, cette affaire ne vous concerne plus. C'est au FBI de reprendre l'enquête. "
David dévisagea tour à tour ses deux interlocuteurs : " Qu'est-ce que ça signifie ?
- En un mot, ça veut dire que vous êtes dessaisi du dossier. ", répondit sèchement la femme.
" Et pour quelles raisons ? Qu'est-ce qui vous en donne le droit ? "
L'agent Hartling sourit, mais ce sourire n'avait rien d'agréable: " L'ordre me vient du directeur-adjoint. Voulez-vous lui téléphoner vous-même pour vérifier ?
- Tout est correct. ", intervint Patrick Lawrence.
Au ton de sa voix, on pouvait deviner qu'il le regrettait presque.
" Cette affaire ne concerne que le Bureau. ", affirma la femme. " Nous avons suffisamment perdu de temps : où est la fille ?
- Qu'est-ce que vous lui voulez ? "
Elle n'apprécia pas la réplique : " Je crois que nous ne nous sommes pas bien compris : vous n'êtes plus en droit de poser les questions, Inspecteur.
- Mais je peux encore me renseigner, non ?
- Ces informations ne vous regardent pas. Tout ce que je vous demande, c'est de me conduire jusqu'à elle. Vous n'avez plus d'autre rôle à jouer dans cette histoire.
- C'est à moi d'en juger. ", rétorqua-t-il en soutenant son regard.
" C'est ce que vous croyez. Et maintenant, répondez-moi : où se trouve la gamine ?
- Que savez-vous à son sujet ?
- Si vous tenez vraiment à l'aider, répondez à ma question. Bien sûr, je n'ai pas besoin de vous pour la trouver. " Elle tira un cellulaire de son sac et le brandit devant elle : " Il me suffirait de passer un coup de fil pour obtenir la réponse, mais je vous assure que vous avez tout intérêt à collaborer. "
David savait que son obstination ne le mènerait nulle part, et il n'eut pas d'autre choix que de capituler : " Très bien, je vais vous y conduire. "
La femme rempocha son téléphone : " Je suis heureuse de constater que vous pouvez être raisonnable, Inspecteur. ", déclara-t-elle, non sans ironie.
Il préféra ne pas répondre à la provocation, et il quitta le bureau du Capitaine sans un mot. Jason attendait que la machine à café daigne fonctionner, et il l'interpella au passage : " Qu'est-ce qui se passe ? ", demanda-t-il après avoir assené un coup de poing rageur à l'appareil qui refusait toujours d'obtempérer. Il désigna l'agent Hartling, qui se trouvait déjà près de la sortie :
" Et c'est qui, cette nana ?
- Je t'expliquerai ça plus tard.
- Il y a un pépin ? "
David soupira, indécis : " Ça dépend probablement de la manière dont on envisage les choses. ", répondit-il seulement avant de sortir du bâtiment.Lauren et Kathy étaient occupées à disputer une partie de mikados lorsque la sonnette retentit. D'instinct, la fillette lâcha le bâtonnet qu'elle venait juste de dégager, et elle se leva de sa chaise pour se tourner en direction de la porte.
Lauren se leva à son tour : " Ce n'est rien, Kathy. ", dit-elle en espérant avoir raison.
Un des officiers se précipita devant la porte, tandis que ses trois collègues sortaient leurs armes de leurs holsters et se mettaient en position, prêts à faire feu en cas de besoin.
" Qui est là ? ", questionna le policier placé en éclaireur, une main posée sur la crosse de son revolver.
" C'est l'inspecteur Shelton. Vous pouvez ouvrir. "
L'homme entrouvrit prudemment la porte, et sa méfiance retomba d'un coup : " C'est bon. ", lança-t-il à l'intention de ses camarades. Lorsque David entra dans la pièce, Kathy se précipita vers lui : toute sa peur avait fondu d'un seul coup, et son visage rayonnait de joie. Cependant, la fillette s'immobilisa dès qu'elle remarqua la présence de l'agent Hartling.
" Tout va bien. ", lui assura David. " C'est une amie. "
Kathy ne sembla pas convaincue, et elle fit demi-tour pour retourner auprès de Lauren.
" Que se passe-t-il ? ", interrogea cette dernière. " Et qui êtes-vous ? ", demanda-t-elle, dévisageant cette femme qu'elle n'avait pas encore rencontrée, et qui ne dégageait aucune sympathie.
" Je vous retourne la question. ", répliqua sèchement la personne concernée.
David sentit que c'était à lui de procéder aux présentations : " Mademoiselle Walters est psychologue, et elle a accepté de rester auprès de Kathy jusqu'à ce que l'enquête soit bouclée.
- Je vois. "
Le ton que venait d'employer son interlocutrice déplut fortement à Lauren : " Qui êtes-vous ? ", répéta-t-elle encore, sans chercher à dissimuler davantage son animosité.
" Je suis l'agent spécial Patricia Hartling. ", annonça-t-elle tout en lui présentant un porte-cartes.
Lauren considéra le badge qu'elle lui tendait avec stupeur :
" Vous appartenez au FBI ? Enfin, qu'est-ce que ça signifie ?
- Ça signifie que vous pouvez rentrer chez vous ; nous n'avons plus besoin de vos services. "
La jeune femme était trop étourdie pour trouver une réplique percutante : " Je ne comprends pas…
- C'est pourtant clair : l'enquête m'a été confiée, et j'ai reçu l'ordre de conduire l'enfant en lieu sûr. "
Kathy saisissait parfaitement le sens de cette conversation, et elle s'agrippa fermement au poignet de Lauren, qui en eut à peine conscience : " Que cherchez-vous à faire ?
- La même chose que vous, je suppose : la protéger.
- Et qu'est-ce qui la rend si intéressante aux yeux des fédéraux ? "
Patricia Hartling se désintéressa provisoirement de Lauren lorsque David lui posa cette question : " Ce point-là ne regarde que nous. ", remarqua-t-elle froidement.
Mais David ne prêta aucune attention à cette phrase : " Que savez-vous d'elle ?
- Navrée, mais rien de tout ça ne vous concerne, Inspecteur.
- Qui sont les personnes qui cherchent à l'enlever ?
- Moins vous en saurez à ce propos, et mieux vous vous porterez. Tournez la page et tâchez d'oublier tout ce que vous avez pu observer ces derniers jours. "
Cette recommandation suffit à réveiller la colère de Lauren : " Oublier ? Vous voudriez vraiment qu'on oublie tout ce qu'on a vu ? Mon bureau a été cambriolé, j'y ai découvert le cadavre d'une infirmière que j'appréciais, la directrice de l'orphelinat qui a accueilli Kathy a failli se faire tuer, et vous, vous ne trouvez rien d'autre à nous conseiller ? Est-ce que c'est une plaisanterie, ou bien ai-je seulement mal interprété vos paroles ? "
L'agent Hartling demeura impassible : " Pour l'instant, répondit-elle, je pense que c'est vous qui comprenez mal : cette histoire vous dépasse, et vous n'êtes pas de taille à affronter la vérité.
- Et vous, vous l'êtes, peut-être ? Où étiez-vous lorsque ces hommes ont essayé de kidnapper Kathy, dans ce cas ? Et qu'avez-vous fait pour les empêcher de tuer Mona et de tirer sur Sœur Mary-Ann ?
- Nous avons suffisamment perdu de temps. ", décréta l'interrogée en tendant la main à la fillette. Vraisemblablement, elle ne jugeait pas utile de répondre aux questions qui venaient de lui être adressées. " Viens avec moi, maintenant. "
Mais au lieu d'obtempérer, la petite se cramponna davantage encore au bras de Lauren.
" Où voulez-vous l'emmener ? ", questionna David.
" Vous pensez vraiment que je compte vous le dire ?
- Cette maison a été placée sous surveillance policière ; Kathy y est en sécurité.
- Pour l'instant, peut-être. Mais ça ne durera pas. ", rétorqua Patricia Hartling.
Lauren ne se laissa pas impressionner par cette phrase : " Et si je demande à l'accompagner ? ", demanda-t-elle, se forçant à retrouver son calme.
L'agent Hartling en avait assez de voir la conversation s'éterniser, et elle finit par s'emporter à son tour :
" Bon sang ! Vous n'avez pas encore compris ? Le simple fait de rester avec cette gamine vous met tous les deux en danger ! Tous vos ennuis cesseront lorsqu'elle sera sortie de votre vie !
- Ce n'est pas pour moi que je m'inquiète, mais plutôt pour Kathy. ", répliqua Lauren, cinglante. " Qu'avez-vous vraiment l'intention de lui faire ? "
L'intéressée leva les yeux au ciel, exaspérée : " Nous allons la torturer, c'est évident. Tout le monde sait que les fédéraux s'amusent à martyriser les petits enfants à leurs moments perdus, non ?
- Est-ce que vous avez l'intention de l'interroger ? ", demanda David.
" Effectivement. Et ça n'a absolument rien de scandaleux ; au contraire, ça me paraît même tout à fait approprié. Nous avons quelques questions à lui poser, c'est vrai. Qu'est-ce que ça a d'affreux ?
- Elle ne vous répondra pas. ", déclara-t-il tranquillement. " En tous cas, elle ne vous dira rien si vous ne permettez pas à Lauren de rester auprès d'elle.
- Et qu'est-ce qui vous fait penser ça ? "
David sourit poliment, ignorant l'agacement de son interlocutrice : " Appelez ça une intuition, si vous voulez. Vous souhaitez interroger Kathy ? Très bien : qu'est-ce qui vous empêche de le faire ici ? Faites venir des agents supplémentaires si vous ne faites pas confiance au dispositif actuel. Kathy n'appréciait déjà pas le poste de police : je doute qu'elle soit plus à son aise dans un building fédéral.
- Cet interrogatoire doit rester secret. ", rétorqua Patricia Hartling.
" Et si je vous disais que je crois savoir ce qui vous intéresse tant chez Kathy ? "
Lauren avait hésité avant de prononcer ces mots, mais elle avait fini par s'y résoudre. Elle rencontra le regard glacial de l'agent fédéral, qui cherchait probablement à vérifier qu'elle disait la vérité : " Qu'est-ce que vous savez, au juste ? "
La jeune femme était parfaitement consciente de la gravité de la situation, mais elle ne faiblit pas pour autant et ne chercha pas à se dérober : " Je sais que Kathy n'est pas une petite fille comme les autres, et je devine que vous le savez aussi. Sinon, que feriez-vous ici ? "
L'agent fédéral se tourna vers David : " Je suppose que vous êtes aussi au parfum, n'est-ce pas ? "
L'inspecteur acquiesça : " C'est vrai, mais j'admets que je n'y comprends rien. En réalité, je me pose tellement de questions qu'il y aurait probablement de quoi en faire une encyclopédie.
- Vous feriez mieux de ne pas en rechercher les réponses. ", remarqua froidement Patricia Hartling.
Mais David préféra ignorer le conseil : " J'aimerais pouvoir expliquer ce que j'ai vu. ", répondit-il posément. " Est-ce que vous pouvez le concevoir ?
- Et qu'avez-vous vu, exactement ? "
Il était trop tard pour reculer : " J'ai vu mon canapé s'enflammer comme par magie. Kathy dit qu'elle est à l'origine de ce phénomène, et je veux bien la croire. Mais ça ne répond pas à la question essentielle : comment est-ce possible ?
- Nous ne disposons pas de tous les éléments. Le Bureau aussi se pose beaucoup de questions, et c'est également pour cela qu'il faut que j'interroge cette gamine. "
Contre toute attente, Kathy se décida à intervenir. Elle lâcha le bras de Lauren et fit un pas en direction de Patricia Hartling : " Je veux rester avec Lauren et David. ", affirma-t-elle. Son ton était posé, mais sa détermination n'en était pas moins évidente. L'agent Hartling en fut presque déstabilisée : " Nous avons les moyens de te protéger. ", affirma-t-elle en retour.
Mais Kathy secoua lentement la tête, comme pour mieux marquer son opposition : " Je veux rester avec eux. ", répéta-t-elle d'une voix ferme. " Sinon, je ne vous dirai rien du tout. "
Patricia Hartling marmonna quelques mots qu'elle fut la seule à comprendre, puis elle sortit son portable de son sac : " Très bien. D'après ce que je vois, nous allons être obligés de changer nos plans. " Elle dévisagea tour à tour David et Lauren : " Autant vous le dire tout de suite : vous allez droit au-devant des ennuis ! ", ajouta-t-elle avant de s'éloigner pour composer un numéro.
Elle ne passa que cinq minutes au téléphone, et elle se contenta d'exposer le problème à son interlocuteur. Elle écouta ce que celui-ci avait à lui dire puis appuya sur une touche pour mettre fin à la communication : " C'est d'accord. ", annonça-t-elle enfin tout en remettant le téléphone à sa place. " Vous pouvez rester avec elle. Mais ce soir, il faudra que je la conduise en lieu sûr. "
Lauren ne dissimula pas son soulagement, et Kathy elle-même esquissa un timide sourire.
" Et maintenant, acceptez-vous de répondre à nos questions ? ", lui demanda David.
" Je peux vous fournir quelques pistes. ", répondit l'agent fédéral. " Mais il reste de nombreuses zones d'ombre, et ce que je sais n'est que la partie la plus visible d'un gigantesque iceberg.
- Qui vous a parlé de l'existence de Kathy ?
- Quelqu'un nous a fait parvenir un document la concernant.
- Quel genre de document ? ", s'étonna Lauren.
" C'était un peu comme un dossier médical, sauf que les informations qu'il contenait n'avaient rien d'ordinaire. Il y était question des capacités pyrokinésiques de Kathy, ainsi que de sa télékinésie.
- Télékinésie ? ", répéta l'inspecteur, abasourdi.
Kathy intervint à nouveau, cette fois avec plus de détachement : " C'est quand on déplace les objets à distance, juste en y pensant. ", expliqua-t-elle, comme si elle trouvait cela évident.
David l'observa brièvement :
" C'est comme ça que tu as réussi à attraper les bandes dessinées, n'est-ce pas ? "
Kathy opina du chef, et Lauren participa à son tour : " Quant à ce que vous nommez pyrokinésie, je suppose que ça a quelque chose à voir avec le feu, non ? "
Patricia Hartling acquiesça : " C'est un pouvoir qui lui permet d'enflammer un objet par la simple force de sa volonté. La télékinésie est un phénomène relativement connu, même s'il n'est pas souvent observé. Mais pour la pyrokinésie, c'est différent…
- C'est dangereux. ", souffla la fillette.
L'agent Hartling ne s'attendait visiblement pas à une telle prise de conscience. Elle demeura un instant silencieuse avant d'approuver : " C'est vrai, c'est dangereux.
- Surtout pour les canapés. ", murmura David.
Patricia Hartling prêta à peine attention à cette intervention : " D'après ce que nous savons, la pyrokinésie se contrôle nettement moins bien que la télékinésie : une simple réaction provoquée par la colère, la peur ou simplement la contrariété peut tout déclencher.
- Et qui est à l'origine de ces expériences ? ", questionna Lauren.
" Une organisation souterraine appelée Athena. ", lui apprit l'agent fédéral. " C'est un groupe très puissant, et le FBI s'y intéresse depuis des années. Malheureusement, ses dirigeants ne manquent pas de ressources, et le Bureau n'est jamais parvenu à les identifier. Athena est un complexe paramilitaire et scientifique colossal, et nous pensons que l'organisation a des contacts sur tout le territoire américain. Nous nous demandons même s'ils ne posséderaient pas quelques bases supplémentaires en Europe.
- Quels sont leurs buts ?
- Nous l'ignorons encore, mais les informations dont nous disposons nous laissent supposer qu'ils n'ont pas des intentions très charitables, si vous voyez ce que je veux dire.
- C'est vrai que leurs méthodes sont plutôt sanglantes. ", commenta David Shelton.
Patricia Hartling ne le contredit pas : " Leur spécialité est de faire le ménage derrière eux. ", déclara-t-elle. " C'est pour cela que les cadavres paraissent s'accumuler à leur passage. Ils sont très organisés, ils agissent toujours avec méthode, et ils n'ont pas leur pareil pour effacer les preuves. Ils ne laissent généralement aucun témoin, aucun indice valable. C'est pour cette raison que nous n'avons jamais pu remonter jusqu'à eux. Le FBI a même créé une unité spéciale, à laquelle j'appartiens : toutes nos enquêtes ont un rapport plus ou moins direct avec Athena.
- Et cette unité existe depuis longtemps ?
- Un peu plus d'un an. Pour le moment, nos investigations piétinent, mais nous espérons pouvoir prochainement obtenir des informations intéressantes.
- Grâce à Kathy ?
- En partie, oui. Nous voulons mesurer le degré de connaissance des scientifiques du groupe, et c'est pour cela que nous devrons pratiquer quelques analyses. Nous cherchons également à identifier la personne qui nous a fait parvenir ce dossier.
- Il s'agit peut-être de la sœur de Kathy. ", hasarda Lauren.
Patricia Hartling pivota sur elle-même pour lui faire face ; elle était sans nul doute déconcertée : " Pardon ? "
Ce fut David qui lui fournit les éclaircissements nécessaires : " Le corps d'une jeune fille a été repêché dans la Baie. Kathy a vu sa photo par accident, et c'est d'ailleurs à la suite de ça que mon canapé a été transformé en cendres. "
Kathy remarqua le regard interrogateur que posait sur elle l'agent fédéral, et elle devina qu'elle attendait une confirmation : " C'était ma sœur. ", dit-elle calmement. " C'était Johanna. "
Patricia Hartling s'adressa à nouveau à David : " Quelle est l'origine du décès ?
- Le médecin-légiste n'a pas su le déterminer avec précision. D'après lui, il peut tout aussi bien s'agir d'un meurtre, d'un accident ou encore d'un suicide. Il a relevé des traces de drogue dans son sang et remarqué la présence de quelques hématomes, mais il ne peut rien affirmer.
- Ça ne me surprend pas trop. Athena semble s'être spécialisé dans l'art et la manière de brouiller les pistes. Je demanderai tout de même au Bureau de m'envoyer un de nos coroners pour refaire l'autopsie. " Elle jeta un coup d'œil à sa montre avant de reprendre : " Je vais y aller, maintenant. Je serai de retour à 19h. Je dois régler quelques détails. Vous devriez rester sur place jusqu'à ce que je revienne chercher la petite, Inspecteur. Ce serait peut-être préférable. "
David ne s'y opposa pas, et l'agent Hartling quitta bientôt la maison pour regagner le siège du FBI." Allez, bonne nuit, mon coco ! "
Ronald Whitemore referma la housse qui contenait le corps meurtri d'un pauvre bougre qui avait été trouvé raide mort sur le banc d'une église et repoussa le tiroir d'un geste énergique. La journée touchait à sa fin, et le légiste était pressé de rentrer chez lui. Il avait loué deux films d'horreur pour occuper sa soirée, et il avait prévu de les regarder devant une pizza géante. Certains rabat-joie auraient pu se demander ce que ce programme pouvait bien avoir de captivant, mais pour Ronald, il était tout simplement parfait.
Les films d'horreur et le rock : il n'y a que ça de vrai ! songea distraitement le coroner, tandis qu'il accrochait sa blouse au porte-manteau après s'être savonné les mains et les avoir essuyées à un torchon d'une couleur un peu douteuse.
Il enfila prestement son vieil imperméable beige qui, d'après son frère, n'avait rien à envier à celui du célèbre Columbo, puis il récupéra les clefs de sa voiture et prit la direction qui menait au parking tout en sifflotant un air improvisé. Lorsqu'il traversa ce dernier, il donnait l'impression d'être parfaitement désert, et Whitemore ne se douta pas un seul instant qu'on guettait son départ.
Pourtant, lorsque la petite voiture rouge du légiste disparut, une portière claqua, et deux hommes descendirent d'une fourgonnette qui vantait les mérites d'une blanchisserie. Ils portaient un costume sombre qui leur donnait presque un air de croque-morts. Ils s'approchèrent de la porte, et l'un d'eux brandit une arme pour en faire sauter la serrure. Le pistolet était équipé d'un silencieux, et l'action se déroula dans une quiétude parfaite. L'individu ouvrit la marche, tenant toujours l'arme d'une main, puis il revint sur ses pas et fit signe à son acolyte de le suivre. Les deux hommes se retrouvèrent bientôt dans la salle réservée aux autopsies, et ils se dirigèrent vers les nombreux tiroirs qui contenaient les cadavres. Ils repérèrent rapidement celui qui les intéressait et le tirèrent sans hésiter. Un des hommes entrouvrit la housse, considéra un instant le corps qu'elle dissimulait et la referma sans manifester la moindre émotion. Son collègue lui lança un regard interrogateur, et l'autre hocha la tête, comme pour répondre à une interrogation muette. Le deuxième homme rangea alors son arme et s'empara du cadavre, qu'il fit aisément basculer sur son épaule. Le corps ne devait pas être très lourd, car l'homme ne semblait pas fournir beaucoup d'efforts pour en supporter le poids.
Sans même prendre la peine de refermer le tiroir, les deux personnages traversèrent la pièce dans l'autre sens, regagnèrent le petit parking et s'immobilisèrent finalement derrière la camionnette. La porte arrière s'ouvrit soudainement, et un homme très enrobé en descendit péniblement, un sourire aux lèvres. La scène paraissait le ravir : " Beau travail, Messieurs. ", déclara-t-il tandis que son sourire s'élargissait encore, dévoilant des dents d'une blancheur étincelante.
Les deux hommes, toujours muets, grimpèrent dans le fourgon et disposèrent le corps sur une civière ; ils l'attachèrent à l'aide de sangles, puis l'un d'eux sortit et verrouilla la porte. Le gros homme se hissa tant bien que mal sur le siège réservé au passager, et son compagnon ne tarda pas à faire démarrer le véhicule. L'opération n'avait pas pris plus de dix minutes.Jason Barlow resta un moment à considérer pensivement le portable qu'il tenait à la main : son coéquipier venait de l'appeler pour lui dire qu'il n'était pas obligé de l'attendre. Lorsqu'il lui avait demandé ce qui se passait, David avait habilement détourné la conversation, et Jason sentait que cela n'augurait rien de bon : selon toute évidence, son partenaire n'était pas décidé à suivre son conseil, et il essayait encore de résoudre le mystère qui entourait cette fillette prénommée Kathy.
Jason se décida finalement à réagir, et il remit son téléphone à la ceinture avant d'enfiler sa veste pour prendre le chemin de la sortie. Il avait prévu de passer un moment avec ses enfants ; il allait même leur offrir des places de cinéma, pour leur changer les idées. La veille, il avait eu l'occasion de discuter avec son ex-femme ; il avait voulu savoir pourquoi elle avait été licenciée, et Naomi lui avait répété ce que Marlene lui avait déjà dit : d'après elle, rien ne pouvait justifier ce renvoi. Et curieusement, même si cela lui paraissait totalement incroyable, Jason avait envie de la croire.
Il allait traverser la rue pour atteindre un arrêt de bus lorsqu'une grosse berline noire s'arrêta juste à sa hauteur. L'une des vitres teintées s'abaissa, et un individu l'interpella : " Voulez-vous que je vous reconduise chez vous, Monsieur Barlow ? "
Jason s'immobilisa, tétanisé par cette voix qu'il n'avait que trop entendue. À bien y réfléchir, il lui semblait maintenant que tous ses problèmes avaient commencé lorsque ce gros homme aux dents de requin était apparu dans sa vie.
Il se força à regarder ce personnage dont il ne connaissait même pas le nom : " Non, merci. ", articula-t-il. Il trouva que sa voix n'avait pas assez de force ; ses cordes vocales étaient comme paralysées. Il réalisa brusquement que cet homme lui faisait peur, sans qu'il sache vraiment pourquoi.
" Vous devriez pourtant accepter : nous avons besoin de discuter.
- Je vous ai dit tout ce que je savais, non ? "
L'homme sourit, conciliant : " C'est vrai, votre aide nous a été précieuse. Nous avons pu rectifier nos erreurs et effacer ce qui aurait risqué de nous compromettre. Mais nous n'avons toujours pas récupéré le bien qui nous appartient. "
Jason le dévisagea, réellement interloqué : " De quoi parlez-vous ? "
Les dents de prédateur refirent leur apparition : " Mais de la fille, bien sûr ! Où se trouve-t-elle ?
- Je n'en ai aucune idée. ", répondit-il d'un trait. " Je ne le sais vraiment pas.
- Vous disiez que votre coéquipier l'avait placée sous protection policière…
- C'est exact. Et c'est pour ça que je n'en sais pas plus. Il ne m'a rien dit d'autre. "
Le sourire carnassier disparut aussi vite qu'il était apparu : " Alors essayez de le savoir.
- Je ne peux pas. ", protesta Jason, s'efforçant de ne pas bafouiller. " Si je lui pose trop de questions, David finira par se douter de quelque chose !
- Ce n'est pas mon problème, Monsieur Barlow. Souvenez-vous de notre arrangement, et rappelez-vous que ce qui est valable dans un sens l'est également dans l'autre.
- Qu'est-ce que ça signifie ? "
En vérité, Jason commençait à comprendre ce que son interlocuteur sous-entendait.
L'autre, cependant, souriait à nouveau : " Faites ce que nous vous demandons, et vos enfants ne manqueront de rien ; refusez de nous aider, et ils finiront à la rue. "
Jason voulut répliquer, mais il n'en eut pas le temps : l'homme lui adressa un petit signe d'au revoir, et la vitre remonta, tandis que le véhicule s'éloignait. Ce n'est qu'à cet instant précis que Jason Barlow comprit qu'il était piégé et qu'il n'avait plus aucun moyen de faire marche arrière. Il n'y avait pour lui qu'une seule façon de se sortir de ce traquenard : il fallait qu'il leur livre ce qu'ils voulaient. Il fallait qu'il leur permette de capturer Kathy.
À SUIVRE