TRAHISON
Saison 1 - épisode 04
par Miranda Wolf
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Lauren Walters et David Shelton se trouvaient au cinquième étage d'un building fédéral, et tous deux étaient postés derrière une vitre. Ils observaient en silence ce qui se passait de l'autre côté de cette immense glace sans teint : comme convenu, l'agent spécial Patricia Hartling soumettait Kathy à un interrogatoire minutieux. Un micro était enclenché et leur permettait d'entendre la conversation ; mais pour l'instant, seule Patricia Hartling parlait. La petite, elle, demeurait muette.
" Parle-moi de tes parents, Kathy. Comment s'appellent-ils ? Et où habitent-ils ? "
Kathy ne détacha pas son regard du sol ; elle paraissait fermement décidée à ignorer les questions de Patricia Hartling, et elle étudiait attentivement le carrelage, sans prononcer un seul mot. Cette attitude n'était pas sans agacer l'agent fédéral, qui avait la vague impression de monologuer. Cela faisait déjà vingt minutes qu'elle s'était enfermée dans cette pièce, seule avec la fillette, et celle-ci n'avait encore répondu à aucune de ses questions. L'agent Hartling sentait que le peu de patience qu'elle avait en réserve était en train de se volatiliser, seconde après seconde ; pour le moment, elle perdait son temps, et c'était l'une des choses qu'elle détestait le plus. Elle insista pourtant, peu décidée à renoncer. Elle savait se montrer persuasive quand le besoin s'en faisait sentir, et elle avait déjà interrogé de nombreux témoins récalcitrants. Le fait qu'elle se retrouve devant une petite fille de huit ans et non face à un criminel endurci ne changeait rien à sa détermination et à son entêtement.
" Quel est ton nom de famille ? ", insista-t-elle en se levant de sa chaise pour s'approcher de Kathy. " Tu t'en souviens bien, non ? "
L'interpellée ne réagit pas pour autant, et Patricia se demanda si elle n'était pas tout bonnement devenue invisible. Elle haussa le ton, sans même s'en rendre compte : " Est-ce que tu peux me dire à quoi tu joues, à la fin ? ", hurla-t-elle, excédée.
" Qu'est-ce que tu cherches, au juste ? À faciliter la vie de ceux qui veulent t'enlever ? Ils ont probablement tué ta sur. Est-ce que tu veux les protéger, malgré tout ? Est-ce que c'est ce que tu veux vraiment ? Parce que si c'est le cas, tu t'en sors très bien ! Tu es même si douée que tu mériterais une médaille ! "
Kathy releva la tête, pétrifiée par ces mots agressifs, et pendant une seconde, elle croisa le regard glacial de Patricia Hartling. Elle ouvrit la bouche pour parler, mais elle n'y parvint pas, et les larmes commencèrent à couler sans bruit le long de ses joues. Elle se sentait fatiguée. Fatiguée et perdue. Elle n'avait pas envie de parler. Pas à cette femme qui semblait incapable de la comprendre, en tous cas.
Elle entendit à peine le bruit que fit la porte en s'ouvrant ; en réalité, la porte faillit même heurter le mur, et Lauren Walters fit irruption dans la pièce, indignée : " D'où tenez-vous vos méthodes ? De la Gestapo ? ", lança-t-elle à l'agent fédéral. " Vous voulez la traumatiser, c'est ça ? "
Patricia Hartling fit volte-face ; elle n'appréciait visiblement pas l'interruption.
" Je ne vous ai pas autorisée à assister à cet interrogatoire pour vous permettre de critiquer mon travail. ", répliqua-t-elle froidement. " Sortez de cette pièce, et laissez-moi continuer. "
Mais Lauren n'en fit rien, et elle s'approcha de la chaise sur laquelle Kathy était assise.
" Vous n'obtiendrez rien d'elle de cette façon. ", constata-t-elle en posant une main sur l'épaule de la fillette, qui pleurait toujours. " Est-ce que vous voyez dans quel état vous l'avez mise, au moins ?
- Je vois surtout que vous n'avez toujours pas quitté ce bureau. ", rétorqua son interlocutrice.
David Shelton franchit à son tour le seuil de la pièce ; lui aussi n'appréciait pas les manières de l'agent Hartling. " Elle a raison. ", souligna-t-il. " Kathy ne vous dira rien si vous la brusquez de la sorte. Tout ce que vous risquez de faire, c'est de la bloquer davantage. Elle a eu une semaine très agitée et "
Mais Patricia Hartling ne lui laissa pas le temps d'achever sa phrase : " J'ai eu une semaine très agitée, moi aussi. Et c'est pour ça que je suis pressée d'en finir. Est-ce que vous vous rendez compte de l'enjeu que cette gamine représente ? C'est le seul lien capable de nous conduire jusqu'à Athena ! Le seul élément tangible que nous possédons ! La seule vraie preuve de leurs activités !
- Kathy n'est pas une simple preuve, comme vous dites. ", répliqua Lauren. " C'est également une petite fille effrayée. Et cela, vous semblez décidée à l'ignorer. "
Mais l'intéressée ne cilla pas pour autant : " Vous êtes actuellement dans un building fédéral, et ce n'est sûrement pas à vous de me dicter ma conduite. Une seule personne dans cet immeuble est habilitée à me donner des ordres, et cette personne m'a justement demandé d'obtenir le plus d'informations possible. Est-ce que vous saisissez ce que ça signifie ?
- Est-ce une raison pour traiter Kathy de cette façon ?
- Je n'ai pas le temps de me plonger dans la lecture des manuels de psychologie. Et si la scène vous déplaît à ce point, rien ne vous oblige à y assister.
- Je ne vous ferai pas le plaisir de partir. ", répondit sèchement Lauren. " Très bien. Alors restez, si ça vous chante. Mais sortez de cette pièce et laissez-moi poursuivre cet entretien. "
Lauren voulut protester, mais David Shelton l'en empêcha juste à temps ; il la prit par le bras et l'entraîna hors de la salle.
Patricia Hartling en profita pour refermer la porte, qui claqua avec une telle force que l'inspecteur se demanda si elle n'allait pas tout simplement sortir de ses gonds et s'effondrer à terre.
" Vous feriez mieux de ne pas vous énerver davantage. ", conseilla-t-il à sa compagne.
La psychologue le fusilla du regard, furieuse : " Parce que vous trouvez ça normal, peut-être ?
- Je n'ai jamais rien dit de tel. ", se défendit-il.
" Alors pourquoi la laissez-vous continuer ? ", questionna-t-elle, se replaçant derrière la vitre.
" Parce que nous n'avons pas le droit d'intervenir, c'est tout. ", répondit David. " Si vous insistez encore, Hartling en déduira que vous entravez l'enquête, et elle vous interdira de revoir Kathy. Elle en a le pouvoir, et vous le savez très bien. Est-ce que c'est ce que vous souhaitez ? "
Lauren prit une profonde inspiration, comme pour essayer de mieux maîtriser sa colère :
" Non, bien sûr que non, mais
- L'affaire ne dépend plus que des fédéraux, maintenant. Et si nous voulons vraiment aider Kathy, nous n'avons pas le choix : nous devons les laisser mener la danse, du moins pour le moment. "
Lauren soupira à nouveau, mais cette fois par lassitude.
" D'accord. J'essaierai de m'en souvenir. ", promit-elle. Elle resta silencieuse durant quelques minutes, observant ce qui se passait dans la pièce, puis elle se désintéressa du miroir sans teint et se tourna vers David : " Pourquoi vous impliquez-vous autant pour aider Kathy ? "
L'interrogé sourit discrètement : " C'est une question que je pourrais également vous poser, vous ne trouvez pas ? "
Lauren haussa les épaules : " Si, c'est possible. ", admit-elle.
David s'approcha à son tour de la surface vitrée : " En fait, je crois que c'est Kathy qui m'a demandé de l'aider, à sa manière. Elle ne l'a pas exprimé clairement, mais elle me l'a fait comprendre. Cette formulation peut sembler un peu mystérieuse, mais je ne vois pas d'autre manière de l'expliquer
- Je comprends ce que vous voulez dire. ", lui assura-t-elle. " Je ressens la même chose. Je sais que rien ne m'oblige à rester avec elle, et je me doute qu'il serait plus prudent pour moi de quitter cet endroit et de laisser l'agent Hartling s'occuper d'elle, mais je sens que je n'en ai pas le droit. Kathy me fait confiance, et si j'agissais ainsi, je crois qu'elle considérerait ça comme une sorte de trahison. "
David acquiesça avant de s'intéresser aux évènements qui se déroulaient de l'autre côté de la glace ; Patricia Hartling avait retrouvé une partie de son sang-froid, du moins provisoirement, mais cela n'avait pas rendu la fillette plus loquace. Elle ne pleurait plus, mais elle avait croisé les bras, et ses jambes se balançaient lentement dans le vide.
" À votre avis, pourquoi ne veut-elle pas lui répondre ? ", demanda-t-il finalement.
" Elle n'est peut-être pas prête à se replonger dans son passé. ", répondit Lauren. " Et puis, je suppose qu'on lui a aussi interdit de le faire. Ce dont je suis certaine, c'est que l'agent Hartling n'emploie pas la bonne méthode. J'espère seulement qu'elle s'en rendra compte rapidement " Elle s'interrompit, surprise par la sonnerie insistante d'un téléphone ; elle chercha
durant un instant à en localiser la provenance, puis tout s'éclaira lorsqu'elle s'aperçut que Patricia Hartling venait de
s'emparer d'un portable. Lorsqu'elle remit l'appareil dans son étui, l'agent fédéral paraissait furieuse ; elle se dirigea vers la
sortie, sans un regard pour Kathy.
" Qu'est-ce qui se passe ? ", s'enquit David, étonné par ce comportement.
Patricia Hartling ne répondit pas immédiatement et se dirigea vers l'ascenseur tout en enfilant sa veste. Lauren la suivit, cherchant à comprendre la raison de cette précipitation : " Enfin, qu'est-ce que vous faites ? Il y a du nouveau ? "
L'interpellée fit volte-face, et ce fut vers David que son regard se dirigea : " Non, il n'y a rien de nouveau. ", aboya-t-elle. " La Police vient juste de nous faire une fois de plus la démonstration de son talent.
- Comment ça ? ", questionna l'inspecteur, décontenancé.
" Figurez-vous que le cadavre de celle que Kathy a désignée comme sa sur a disparu ! "
David la dévisagea, complètement sidéré : " Comment ça, disparu ? "
Cette question ne fut pas pour calmer la colère de son interlocutrice : " Il faut que je vous fasse un dessin, peut-être ? On l'a volé, voilà tout ! À moins, bien sûr, que cette fille n'en ait eu assez d'être enfermée dans un tiroir et qu'elle n'ait décidé d'aller se dégourdir les jambes !
- Mais c'est C'est totalement impossible !
- Ce mot ne fait pas partie du vocabulaire d'Athena, et c'est une chose que vous feriez mieux de ne pas oublier ! ", répliqua-t-elle, alors que les portes de l'ascenseur venaient juste de s'ouvrir. David n'hésita pas longtemps et s'engouffra lui aussi dans l'appareil : " Je vous accompagne. ", décréta-t-il. " Je veux savoir ce qui s'est passé. "
Lauren regarda les portes de l'ascenseur se refermer, encore abasourdie par ce rebondissement inattendu, et lorsqu'elle se décida enfin à revenir sur ses pas, elle réalisa que Kathy était sortie de la salle d'interrogatoire et l'observait attentivement.
Certes, ses larmes s'étaient taries, mais les yeux de la petite fille brillaient encore, et Lauren la trouva encore plus pâle que d'habitude. Elle était si livide qu'on aurait presque pu la croire malade.
" Alors, ma puce ? Comment ça va ? ", lui demanda-t-elle en s'agenouillant devant elle.
Kathy ne lui répondit pas, mais elle murmura : " Je n'aime pas être ici. La dame est méchante. "
Lauren se força à sourire, espérant y parvenir de manière convaincante : " Je pense qu'elle n'est pas vraiment méchante. ", relativisa-t-elle. " Elle est seulement un peu trop pressée. Elle veut retrouver ceux qui ont fait du mal à Johanna, et elle s'énerve parce qu'elle n'y arrive pas.
- Et elle croit que je peux l'aider ?
- Oui, et c'est pour ça qu'elle te pose toutes ces questions. "
Le regard de Kathy s'embua à nouveau : " Mais je ne peux pas lui répondre. ", déclara-t-elle d'une voix chevrotante. " Je voudrais le faire, mais je ne peux pas. Je n'y arrive pas. "
Lauren ne s'était pas vraiment attendue à ce type d'aveu : " Est-ce que tu veux dire que tu ne t'en rappelles pas ? "
La fillette hocha doucement la tête : " Je crois. Mais je ne sais pas pourquoi. " Elle essuya d'un geste maladroit les larmes qui s'échappaient à nouveau de ses paupières : " Est-ce que vous m'en voulez beaucoup ? "
Lauren prit ses mains dans les siennes pour la réconforter : " Bien sûr que non, Kathy. Personne ne t'en veut. Absolument personne. "
La petite tenta de sourire, mais elle n'y parvint pas et alla se réfugier dans les bras de la psychologue.
" Tout va s'arranger, Kathy. ", lui promit celle-ci en la berçant pour apaiser ses pleurs. " Je te jure que tout va finir par s'arranger. "
Mais au plus profond d'elle-même, elle se demandait si tout, au contraire, n'allait pas s'embrouiller davantage." C'est insensé. "
David Shelton se trouvait dans la chambre froide et contemplait le tiroir vide qui avait contenu le corps de la jeune noyée. Il avait encore du mal à admettre que ce qu'il observait était bien réel.
" C'est surtout lamentable. ", rectifia sèchement Patricia Hartling, qui se trouvait à ses côtés.
L'inspecteur contra cette accusation indirecte : " Nous ne pouvions pas prévoir qu'ils chercheraient à récupérer le cadavre. ", plaida-t-il. " Et vous ne vous en doutiez pas non plus, visiblement, puisque vous n'avez pas jugé utile de le faire transférer au siège du FBI. "
Contre toute attente, l'agent fédéral ne protesta pas.
" Je ne comprends rien à leur logique, ce coup-ci. ", reconnut-elle. " S'ils l'avaient voulu, ils auraient pu faire en sorte qu'on ne la repêche jamais. Alors pourquoi l'ont-ils jetée dans la Baie pour ensuite aller récupérer son corps ici ? C'était un risque inutile, après tout ! " Elle s'écarta du tiroir pour se diriger vers Ronald Whitemore. Le médecin-légiste était assis sur un tabouret inconfortable et avait l'air perdu dans ses pensées. Il releva néanmoins la tête lorsqu'il réalisa qu'on le regardait, mais il ne soutint pas longtemps le regard de Patricia Hartling et préféra se tourner vers David : " Je vous assure que je n'y comprends rien, Inspecteur. ", déclara-t-il. Il se leva péniblement et ignora les grincements désagréables produits par le vieux tabouret : " Franchement, on aura tout vu ! ", s'exclama-t-il encore. " Des voleurs de cadavres ! Mais où allons-nous, je vous le demande ?
- Qu'avez-vous remarqué lorsque vous êtes arrivé ? ", lui demanda l'agent Hartling.
" La serrure. ", lui répondit le coroner. " J'ai vu qu'on avait fait sauter la serrure, et c'est pour ça que je ne suis pas allé plus loin. J'ai fait demi-tour et je suis revenu en compagnie d'un officier. Je passe peut-être ma vie en compagnie des morts, mais ce n'est pas pour autant que j'ai envie de finir au cimetière !
- Et vous avez immédiatement constaté la disparition du corps ?
- Oui. " Il désigna le tiroir désormais inoccupé. " Celui qui a fait ça ne s'est même pas donné la peine de remettre le tiroir en place. S'il l'avait fait, je ne m'en serais pas immédiatement rendu compte, évidemment " Il secoua les épaules, comme dépassé par la situation, avant de conclure : " Il devait être pressé, je suppose.
- Lorsque vous êtes parti hier soir, vous n'avez rien remarqué de suspect ?
- Non, rien du tout. Qu'est-ce que j'aurais pu voir, d'après vous ? Je m'occupe d'une Morgue, après tout, pas d'un coffre-fort !
Si on m'avait dit un jour qu'on me volerait un cadavre ! Qui a pu faire ça, d'après vous ? Un cinglé ? Un fétichiste ? Un taré de ce genre ? "
Patricia Hartling ignora proprement cette série d'interrogations : " Faites-moi parvenir une photocopie du compte-rendu de l'autopsie. Et le plus rapidement possible, compris ? ", lui commanda-t-elle seulement.
Whitemore hocha confusément la tête, et elle s'éloigna sans se donner la peine de le saluer.
" C'est vraiment dingue ! ", soupira le légiste.
" C'est le mot qui convient. ", approuva David, avant de prendre à son tour le chemin de la sortie, laissant Ronald Whitemore seul avec ses questions et sa stupéfaction.
Lorsque l'inspecteur rejoignit Patricia Hartling à l'extérieur, cette dernière venait juste d'allumer une cigarette ; découvrir qu'elle fumait ne le surprit pas beaucoup, et il attendit qu'elle eut rangé son briquet pour reprendre le fil de la conversation : " Que comptez-vous faire ? ", lui demanda-t-il tout d'abord.
Elle haussa vivement les épaules : " Que voulez-vous que je fasse ?
- Nous pourrions peut-être essayer de trouver des indices, de relever des empreintes "
L'agent Hartling le toisa avec un mépris tout calculé : " Vous pensez vraiment que ça nous aiderait à avancer ? Parce que si c'est le cas, vous vivez dans l'illusion la plus totale !
- Mais cette action était sans nul doute précipitée ; ils peuvent avoir commis une erreur
- La précipitation n'enlève rien à leur efficacité. ", rétorqua-t-elle. " Leurs actions sont systématiquement calculées, et ils sont habitués à ne laisser aucune trace de leur passage. Pourquoi croyez-vous que le FBI ait créé une section uniquement destinée à enquêter sur eux ? Pour gaspiller l'argent des contribuables, peut-être ? Ou pour passer le temps ? S'ils n'étaient pas aussi précautionneux, nous les aurions coincés depuis longtemps !
- Et comment en êtes-vous venus à découvrir l'existence de cette organisation ?
- Par divers recoupements.
- De quel type ? "
L'agent fédéral jeta son mégot à terre et l'écrasa d'un coup de talon : " Votre interview va encore durer longtemps ? Parce que pour le moment, voyez-vous, je pense qu'il y a beaucoup plus urgent : vous n'êtes pas curieux de connaître les raisons qui ont incité Athena à récupérer le corps de cette fille, vous ? " Fidèle à son habitude, Patricia Hartling ne laissa pas à David le temps de lui donner son avis, ni même celui de répondre à la question qu'elle venait pourtant de lui poser : " Retournons au Bureau. ", décréta-t-elle. " Il faut tirer cette histoire au clair. "En se levant ce matin-là et en gagnant la salle de bain, Jason Barlow s'était rendu compte qu'il avait de plus en plus de mal à croiser son reflet dans le miroir. La vision que lui renvoyait la glace lui était tellement insupportable qu'il avait même renoncé à se raser ; il avait alors lâchement abandonné son rasoir à côté du lavabo et s'était empressé de quitter la pièce. Il avait trop honte pour se regarder en face.
Il avait travaillé dur pour réussir à faire carrière ; lorsqu'il était enfant et qu'il parcourait les rues sombres et dégradées du ghetto de Watts pour fuir la violence désespérée de son père, il s'efforçait de rêver à sa vie future. Il s'était juré de fournir tous les efforts nécessaires pour atteindre ses objectifs, et sa ténacité l'avait récompensé. Il avait été admis à l'école de police, et il était même devenu Inspecteur. Il était respecté par ses collègues, il avait le sentiment d'être utile, d'aider la société. Il avait l'impression d'être devenu quelqu'un de bien Du moins, c'était le cas jusqu'à ce qu'il accepte la proposition de cet homme malsain surgi de nulle part.
Le miroir, désormais, lui renvoyait l'image d'un traître, d'un faible qui s'était laissé appâter par quelques malheureux billets, et c'était cela qu'il ne supportait plus. Les prétextes ne parvenaient même plus à lui faire oublier son geste : bien sûr, il avait fait cela pour le bien de ses enfants, mais était-ce une excuse suffisante ? En agissant ainsi, en cédant au chantage de ce gros type aux dents de requin, ne les avait-il pas trahis un peu, eux aussi ?
Et maintenant, que pouvait-il faire pour réparer son erreur ? Rien. C'était ce qui le désespérait le plus. Il était réellement pris au piège, et il savait que les menaces que cet inconnu faisait planer sur sa famille n'étaient pas fictives. Pire que tout : il avait peur. Non pas pour lui, mais pour ses enfants, justement. Et la peur lui enlevait toute envie de se battre. Il ignorait les motivations de l'homme qui le tenait à sa merci, mais il ne doutait pas de sa puissance et de sa détermination.
Jason n'avait jamais eu à affronter une situation aussi compliquée : s'il ne faisait rien, il condamnerait ses enfants à vivre dans la misère. Mais en agissant et en menant ces individus jusqu'à la petite Kathy, il trahirait son coéquipier. Quelle décision devait-il prendre ? Que devait-il faire ? Il n'en savait encore rien, et plus le temps passait, plus ses doutes samplifiaient." Où est Kathy ? "
Lauren sursauta, surprise par cette interpellation, et se retrouva face à une Patricia Hartling extrêmement énervée.
" Elle est toujours dans la même salle. ", lui répondit-elle.
" Toute seule, je suppose ? "
Le reproche n'était pas dissimulé, mais Lauren préféra ne pas s'en formaliser : " Oui, toute seule " Elle désigna un distributeur installé dans un angle : " Elle avait soif, alors je suis allée lui chercher une boisson.
- En la laissant sans surveillance ? Félicitations ! "
Lauren était trop confuse pour répondre, et de toute façon, elle n'en aurait jamais eu l'opportunité : Patricia Hartling était déjà partie au pas de course, vraisemblablement pressée de s'assurer que Kathy n'avait pas bougé de la pièce.
" Elle ferait sûrement mieux d'arrêter le café. ", remarqua David Shelton.
Lauren approuva en silence et ouvrit son portefeuille pour y piocher quelques pièces qu'elle glissa dans le distributeur ; elle pressa une touche et récupéra la canette avant de suivre les pas de l'agent fédéral. Celle-ci était postée derrière la glace sans teint et examinait le comportement de Kathy. La fillette était simplement assise sur sa chaise et s'amusait à tresser une mèche de ses longs cheveux.
" Vous voyez, elle ne s'est pas enfuie. ", remarqua Lauren.
" Vous oubliez l'enjeu qu'elle représente, il me semble. ", répliqua Patricia Hartling, peu décidée à faire preuve d'amabilité.
" Est-ce que ça vous dérangerait de la traiter comme un être humain, de temps en temps ? On dirait que vous la considérez comme un fauve, et ça ne m'étonnerait même plus de vous voir l'enfermer dans une cage
- Vous n'êtes pas assez objective. Vous vous êtes attachée à cette gamine, et ça vous empêche de la voir telle qu'elle est réellement : ce n'est pas une petite fille comme les autres. Elle serait capable de transformer cet endroit en torche géante si l'envie lui en prenait.
- Vous exagérez un peu. ", intervint David. " Kathy a complètement paniqué lorsque mon canapé s'est enflammé, alors je vois mal comment elle pourrait volontairement mettre le feu à tout un immeuble ! Si vous voulez qu'elle réponde à vos questions, essayez de lui témoigner d'un peu plus de confiance.
- En fait, je crois que ce n'est pas vraiment un problème de confiance. ", déclara Lauren. " D'après moi, c'est beaucoup plus complexe...
- Que voulez-vous dire ? ", s'enquit Patricia Hartling, soudainement intriguée.
" Après votre départ, j'ai essayé de savoir pourquoi elle refusait de vous parler. Je pensais que son silence était volontaire, qu'elle refusait simplement de vous répondre parce qu'elle se méfiait de vous
- Et ce ne serait pas le cas ?
- Pour être franche, elle ne vous aime pas beaucoup. Et ça n'a rien de très surprenant, étant donnée votre attitude mais ce n'est pas pour ça qu'elle se tait. Kathy est intelligente, et elle comprend les raisons qui vous poussent à l'interroger, mais elle affirme ne pas être capable de vous répondre. Elle dit ne pas se souvenir de ce que vous lui demandez
- Elle serait amnésique, c'est ça ? ", questionna l'agent Hartling, incrédule.
Lauren secoua brièvement la tête : " Non, pas vraiment. Mais elle a peut-être été conditionnée
- Ça vous dérangerait d'être plus explicite ?
- Ce que je veux dire, c'est qu'il est possible qu'on lui ait strictement interdit de révéler ces informations.
- Elle ferait donc un blocage ?
- En quelque sorte, oui. D'après moi, elle connaît les réponses aux questions que vous lui avez posées, mais elle n'est tout simplement pas capable d'y répondre parce qu'inconsciemment, son esprit s'y oppose. C'est un peu comme si la porte menant à ces renseignements était cadenassée et qu'elle n'en avait pas la clef, vous comprenez ? Bien sûr, ce n'est qu'une hypothèse, je ne suis pas vraiment qualifiée pour en vérifier la justesse, mais à mon avis, ça expliquerait son attitude "
Patricia Hartling poussa un profond soupir empreint de découragement et d'agacement : " Magnifique. Et si par malchance vous aviez raison, que pourrions-nous faire pour ouvrir cette fichue porte ?
- Les interrogatoires répétés ne nous mèneraient à rien. Ils accentueraient peut-être même le phénomène. Je pense qu'il faudrait procéder de manière moins directe, pour permettre à Kathy de contourner ces protections. Mais évidemment, ça demanderait beaucoup de temps et de patience
- Et cette réaction aurait été programmée par Athena, c'est bien ça ?
- Est-ce que ça vous semble impossible ?
- Non, malheureusement. À vrai dire, ça me paraît même totalement plausible, et ça ne m'enchante absolument pas de le reconnaître. Nous avons besoin de ces informations pour avoir une chance de remonter jusqu'à eux, et pour le moment, il n'y a que Kathy qui soit capable de nous les fournir. Est-ce que vous croyez pouvoir obtenir des résultats ? "
Lauren s'attendait à cette question, mais elle l'embarrassa néanmoins : " Comme je vous l'ai dit, je ne suis pas une spécialiste
- Mais elle vous connaît, et c'est évident qu'elle vous aime beaucoup. Ça faciliterait les choses si la démarche venait de vous, non ?
- Si, sûrement.
- Quelle méthode emploieriez-vous, si vous deviez vous en occuper ?
- J'essaierais tout d'abord de l'aider à se remémorer quelques détails sans importance : l'aspect de sa maison, de son jardin, le nom de son chien ou de sa poupée préférée Je suppose qu'elle s'en souvient encore ; seules les informations importantes doivent être verrouillées Et c'est seulement à partir de cela que je tenterais d'accéder aux autres éléments qui vous intéressent.
- Très bien. Alors nous expérimenterons votre solution, et nous verrons bien ce que ça donne. Mais avant, il faudra procéder à une vérification.
- Quel genre de vérification ? ", demanda David.
" Le détecteur de mensonges. Je veux être certaine qu'elle ne dissimule pas volontairement la vérité.
- Vous n'êtes vraiment pas décidée à lui accorder votre confiance, pas vrai ?
- Je ne suis surtout pas décidée à faire confiance à Athena ; je ne sais pas combien de temps elle a passé en leur compagnie, ce qui m'empêche de mesurer l'emprise qu'ils peuvent encore avoir sur elle. C'est ce qui m'encourage à rester prudente. Et le fait qu'ils soient peut-être en mesure de contrôler sa mémoire ne m'incite pas à revenir sur ma position. "
Lauren jugea inutile de contrer l'argument, qui par ailleurs se défendait assez bien. La logique de l'agent Hartling pouvait se comprendre, et elle trouvait que, d'une certaine façon, ses doutes étaient légitimes, même si elle ne les partageait pas.
Voyant que le sujet était clos, Patricia Hartling tira une nouvelle cigarette de son étui et l'alluma à l'aide de son briquet avant de se tourner vers David : " Et maintenant, si nous discutions de ce cadavre ?
- Il a vraiment disparu ? ", questionna Lauren, presque sidérée.
David acquiesça vaguement : " J'ai encore du mal à y croire moi-même, mais le fait est là : on a bien volé ce corps.
- Inutile de chercher bien loin les responsables de cette petite blague. ", affirma sèchement l'agent fédéral.
" Vous croyez que c'est cette organisation que vous appelez Athena ? ", demanda la psychologue.
" Je ne le crois pas : j'en suis certaine. Ce petit côté macabre leur ressemble à la perfection. D'habitude, ils laissent les cadavres derrière eux sans se soucier de savoir ce qu'ils deviennent, mais dans ce cas, il est évident qu'ils ont eu des remords. Un élément nouveau est intervenu après qu'ils aient aidé cette fille à se noyer, et c'est probablement cela qui les a poussés à reprendre le corps. Ils ont compris qu'ils avaient semé un indice en chemin, et ils ont réparé leur erreur.
- Mais cet élément, quel est-il ? "
Lauren désigna d'un geste le miroir sans teint, et David comprit qu'en vérité, c'était Kathy qu'elle désignait.
" Qu'est-ce que vous voulez dire ?
- Nous avons tous deux remarqué la ressemblance entre Kathy et cette inconnue en voyant sa photo dans le journal, mais à ce moment-là, nous ne pouvions pas savoir qu'un lien de famille les unissait réellement. Nous n'en avions pas encore la preuve
- et c'est Kathy qui nous l'a confirmé, par le plus grand des hasards.
- Précisément.
- Je crois que je commence à comprendre. ", déclara soudainement Patricia Hartling. " Lorsqu'ils ont abandonné le corps de cette fille, ils ne s'attendaient pas à ce que quelqu'un l'identifie. Ils pensaient probablement avoir réussi à rattraper Kathy avant que sa photo ne fasse la première page des journaux. Et lorsqu'ils ont réalisé qu'ils s'étaient trompés et que quelqu'un avait fait le lien entre Kathy et cette noyée, ils ont rectifié le tir et récupéré le cadavre. Reste à savoir comment ils l'ont su
À part vous deux, qui était au courant ?
- Personne. ", répondit David. " J'ai jugé préférable de garder ce renseignement pour moi en attendant d'y voir plus clair
- Et vous, Mademoiselle Walters ?
- Pour être franche, je n'ai pas eu l'occasion de voir grand-monde depuis le début de toute cette histoire, alors
- La fuite vient forcément de quelque part. ", la coupa Patricia Hartling.
" Et pourquoi ne viendrait-elle pas de chez vous ? ", hasarda David.
Comme il s'y attendait, le regard de l'agent Hartling s'embrasa : " Vous avez encore d'autres hypothèses du genre à me soumettre ?
- C'était seulement une supposition Ça se tient, après tout : nous vous avons informé de l'existence de ce corps hier, et il a justement disparu dans la nuit, alors
- Alors quoi ? Suis-je supposée cacher un cadavre dans mon placard ? Peut-être voulez-vous vérifier qu'il ne se trouve pas remisé dans le coffre de ma voiture ?
- Je ne vous accuse pas personnellement. ", se défendit-il. " Mais vous aviez averti vos collègues de ce fait, n'est-ce pas ?
- J'ai seulement prévenu un légiste, et il n'était pas informé des détails. Tout ce qu'il savait, c'est qu'il devrait pratiquer une seconde autopsie sur une victime non-identifiée. " Elle s'interrompit brusquement, frappée par un détail : " Au fait, Inspecteur, étiez-vous chargé de ce dossier ?
- Non. ", répondit simplement David, un peu étonné par ce changement de ton.
" Mais vous avez obtenu certains renseignements du légiste, n'est-ce pas ?
- Je lui ai posé quelques questions, en effet. Vous n'allez tout de même pas soupçonner Ronald Whitemore ?
- Qui, à part lui, connaissait votre intérêt pour ce cadavre ?
- Personne à part Jason, bien sûr. "
Patricia Hartling haussa un sourcil interrogateur : " Qui est-ce ?
- Mon coéquipier. Mais c'est inutile de chercher de ce côté-là "
Elle ne partageait pas cette opinion, et David le comprit immédiatement : " Vous devriez vous méfier des conclusions hâtives. ", déclara-t-elle posément.
L'interpellé protesta néanmoins : " Je connais Jason, ça fait trois ans que nous travaillons ensemble, et il n'a vraiment pas le profil d'un traître
- Les traîtres n'ont pas de profil. ", rétorqua l'agent Hartling. " Ce serait trop simple. Et c'est précisément ce qui les rend dangereux.
- C'est ridicule. ", décréta David, excédé par cette insistance.
Patricia Hartling s'était désintéressée de sa cigarette et ne se souciait guère des cendres qui allaient s'échouer sur le carrelage.
" Écoutez, quelqu'un est forcément à l'origine de cette fuite, non ?
- Dans cinq minutes, je sens que vous allez directement nous mettre en cause. ", maugréa l'inspecteur.
" Ma parano n'a pas encore atteint ce seuil-là, rassurez-vous. ", répliqua-t-elle. " J'essaie simplement de réfléchir. Et actuellement, mes réflexions ne me conduisent qu'à deux coupables potentiels : le coroner et votre équipier.
- Whitemore ignore jusqu'à l'existence de Kathy ! "
David réalisa immédiatement le sens de ce qu'il venait d'affirmer, et cette révélation fut tellement violente qu'elle faillit l'étourdir. C'était vrai, il avait parlé de Kathy à Jason, et cela à plusieurs occasions. Il n'avait jamais clairement avoué à son collègue que la fillette avait formellement reconnu la noyée, et il ne lui avait jamais dit qu'il s'agissait selon toute vraisemblance de sa sur mais c'était probablement explicite. Jason savait qu'il s'intéressait de très près à cette mystérieuse inconnue, et c'était même grâce à lui qu'il avait découvert sa photographie dans le journal.
" Et votre équipier, est-ce qu'il est au courant ? Est-ce que vous lui avez parlé d'elle ? "
David émergea tant bien que mal de ses pensées : " Pardon ?
- Avez-vous parlé de Kathy à ce Jason ?
- Oui, évidemment
- Quand ça ?
- Deux jours après l'avoir récupérée au bord de cette route, je crois
- Avant qu'on ne tente de l'enlever, c'est ça ? "
Cette fois-ci, il se contenta d'un hochement de tête. Un éclair de satisfaction éclaira le regard de l'agent fédéral : " Parfait. Inutile de chercher plus loin : tout concorde.
- Jason n'aurait jamais pu faire ça "
Mais David se rendit compte, en prononçant ces mots, qu'il ne croyait plus à ses propres contestations. Trop de détails coïncidaient, en effet. Les conseils répétés de son ami lui revinrent brusquement en mémoire : à de nombreuses reprises, Jason avait essayé de le persuader de lâcher le dossier et, sur le moment, il n'avait pas vraiment compris les raisons de cette insistance. Mais maintenant, tout s'éclairait, et il était désormais en mesure d'interpréter ce comportement qui l'avait quelque peu intrigué : Jason voulait le tenir à l'écart parce qu'il savait que Kathy intéressait des individus peu fréquentables et manifestement prêts à tout pour la récupérer.
" Que pouvons-nous faire ? ", demanda soudainement Lauren, gênée par le silence qui venait de s'installer entre eux.
David fut le premier à répondre : " Il faut que j'en sois sûr. ", déclara-t-il. " Il faut que j'aie la preuve de son implication. Et je crois que je sais comment l'obtenir.
- Vraiment ? "
Il confirma d'un geste : " Oui, et je vais régler ça dans la seconde. ", fit-il encore, avant de s'éloigner précipitamment sans prévenir.
Lauren et Patricia échangèrent un regard sceptique.
" Qu'est-ce qu'il va faire, d'après vous ? ", demanda l'agent fédéral.
" Je n'en ai aucune idée. ", reconnut la psychologue. Elle tendit à sa compagne la canette qu'elle avait prise une dizaine de minutes plus tôt au distributeur : " Tenez, donnez ça à Kathy, d'accord ? "
Patricia Hartling récupéra machinalement la boisson : " Où allez-vous ?
- Aux renseignements. ", lui répondit-elle laconiquement avant de s'éloigner à son tour.La porte de l'ascenseur allait se refermer lorsque Lauren arriva à sa hauteur ; elle précipita son allure et parvint à arrêter le processus de fermeture automatique en glissant un bras entre les deux montants métalliques de la machine. Comme elle s'y attendait, David Shelton se trouvait à l'intérieur, en compagnie de trois autres agents qui descendirent tous au deuxième étage. La jeune femme ne se décida à parler que lorsqu'ils furent sortis : " Que comptez-vous faire ?
- Rien qui ne justifie votre présence. "
Lauren décida de ne pas prêter attention à cette phrase pourtant désagréable. Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent, et elle suivit le policier jusqu'à la sortie. David ne reprit la parole qu'après avoir atteint son véhicule : " Tout ceci ne regarde que moi. ", lui dit-il, plus calmement.
Mais cette déclaration, comme la précédente, demeura sans effet.
" Vous avez raison. ", admit-elle cependant. " Rien ne justifie ma présence. Mais rien, non plus, ne m'oblige à partir. "
David ne releva pas et prit place derrière le volant, tandis qu'elle bouclait sa ceinture.
" Vous êtes plutôt du genre obstinée, non ? "
Lauren sourit discrètement : " Possible.
- Vous devriez vraiment rester ici, avec Kathy. ", répéta-t-il.
" Kathy a sûrement besoin d'un peu de solitude. Et puis l'agent Hartling ne la laissera certainement pas toute seule.
- Pour résumer, vous n'êtes absolument pas décidée à suivre mon conseil, c'est ça ?
- Je suis même particulièrement décidée à faire le contraire. "
David sourit à son tour, non sans mal : " Dans ce cas, il me semble que je vais être obligé de capituler. ", reconnut-il avant de s'emparer de son téléphone portable.
" Qui allez-vous appeler ? ", voulut savoir Lauren.
" Un vieil ami. ", lui répondit-il seulement avant de porter le combiné à son oreille.
Son interlocuteur décrocha au bout de la troisième sonnerie, et il s'empressa de débiter son explication improvisée ; il avait hâte d'en finir avec toute cette mascarade, et il espérait que ce plan l'y aiderait.
" Allô, Jason ? C'est moi, David J'ai des ennuis et j'ai sérieusement besoin d'un coup de main. Rejoins-moi à mon appartement, je vais y conduire la petite. Je crois qu'elle est encore en danger. "
Il raccrocha sans attendre la réaction de son équipier, et il croisa par la même occasion le regard stupéfié de Lauren Walters : " À quoi jouez-vous au juste? Si l'agent Hartling a raison, votre collègue va s'empresser de prévenir Athena, et le commando qui a déjà essayé d'enlever Kathy va débarquer chez vous pour remettre ça
- C'est justement ce que j'espère. Il n'y a aucune autre façon de vérifier.
- Je peux comprendre que vous ayez du mal à concevoir que votre équipier soit lié à ce groupe, mais
- Je ne l'admettrai que lorsque j'en ai la preuve. Mais si vous n'êtes pas d'accord avec ce plan, rien ne vous oblige à m'accompagner.
- Je ne suis effectivement pas d'accord avec ce plan. ", reconnut Lauren. " Pour être honnête, je trouve qu'il frôle le suicidaire. Et c'est précisément pour ça que je ne descendrai pas de cette voiture. "
Sachant par avance qu'il n'y avait rien à ajouter, David Shelton se contenta de faire démarrer le moteur, et l'automobile ne tarda pas à quitter sa place de stationnement.
Ils arrivèrent à destination quelques minutes plus tard, et David ouvrit la marche après s'être assuré que son arme était chargée. Les couloirs de l'immeuble étaient presque déserts, et il ne remarqua rien de suspect. Il ouvrit la porte de son appartement, alla ouvrir la persienne et jeta un coup d'il par la vitre. Il aperçut alors Jason Barlow, qui venait tout juste d'émerger d'un taxi et se penchait par la fenêtre pour régler la course.
" Le voilà. ", annonça-t-il.
Lauren s'approcha elle aussi de la vitre : " Il est venu seul, d'après vous ?
- On dirait bien. ", répondit-il, ne sachant pas s'il devait se réjouir de ce fait ou s'en méfier.
La sonnette retentit bientôt, et David alla ouvrir ; Jason entra aussitôt, et son équipier ne put que remarquer son extrême nervosité. Jamais encore il ne l'avait vu aussi agité.
Jason parcourut l'appartement du regard et demanda, sans même saluer Lauren : " Où est la petite ?
- En sûreté. "
Son collègue le dévisagea un instant, les traits décomposés : " Bon sang, vieux, à quoi tu joues ?
- Ce serait peut-être à moi de te poser cette question, tu ne trouves pas ? "
Lorsqu'il rencontra le regard affolé et accablé de son ami, David fut obligé d'accepter ce qui ne pouvait qu'être la vérité : la fuite venait bien de Jason, et il était inutile d'être un grand détective pour le deviner.
" Tu marches avec eux, pas vrai ? ", lui demanda-t-il en essayant vainement de contrôler sa colère.
Malgré sa peau bronzée, Jason sembla pâlir : " Laisse-moi t'expliquer
- Il n'y a rien à expliquer. Tout est parfaitement évident, malheureusement. Je n'aurais jamais pensé que tu serais un jour capable de monnayer des renseignements. Tu es vraiment le seul que je n'aurais jamais soupçonné.
- Ce n'est pas ce que tu crois. Je n'ai pas eu le choix. Je ne contrôle plus rien, je ne peux rien faire pour m'opposer à eux. Ils sont forts, très forts et je sais qu'ils sont dangereux.
- C'est pour ça que tu veux leur offrir Kathy sur un plateau, j'imagine ?
- C'est ce qu'ils souhaitent ! Ils ont menacé ma famille, et je suis sûr qu'ils sont responsables du licenciement de Naomi.
Depuis qu'ils ont fait leur apparition dans ma vie, tout va de travers, et ils ne me laisseront tranquille que si je leur donne ce qu'ils veulent. Je ne sais pas pourquoi ils s'intéressent tant à cette gamine, mais tu devrais éviter de t'interposer. Ces mecs-là ne rigolent pas, Dave, crois-moi.
- Qu'est-ce que tu me conseilles, alors ? De les laisser récupérer Kathy et de retourner à mes dossiers ? Mais bon sang, qu'est-ce qui te prend, Jason ? Tu te protèges derrière ta famille pour justifier tes actes, mais ça n'excuse rien. Tu as accepté de travailler avec ces types, tu leur as vendu des informations et tu voudrais me faire croire que tu n'avais pas le choix ? Tu t'es battu pour arriver à obtenir ce que tu as aujourd'hui, alors pourquoi n'as-tu pas fait la même chose lorsqu'ils sont venus te voir ? Pourquoi ?
- Je pensais qu'ils ne me demanderaient plus rien. Après mon accident de voiture, j'étais dans le pétrin, je ne savais pas comment m'en tirer et ils ont débarqué à ce moment précis, avec leur fric et leurs promesses. Je leur ai dit où ils pouvaient trouver la petite, et je croyais vraiment qu'après ça, ils me ficheraient la paix, que nous serions quittes. Mais elle a réussi à leur échapper, et ils sont revenus à l'attaque. C'est là qu'ils ont commencé à me menacer Ils m'ont coincé
- Et toi, tu n'as rien fait pour leur compliquer la tâche. Qu'est-ce que tes enfants penseront de toi lorsqu'ils apprendront que tu as marchandé la vie d'une petite fille contre une liasse de billets, à ton avis ? Est-ce que tu penses qu'ils seront fiers de toi ?
- Ce n'est pas si simple "
Lauren se trouvait toujours derrière la fenêtre, et son attention fut soudain attirée par un groupe de personnes à l'allure suspecte. Quatre hommes venaient de descendre d'une camionnette arborant les couleurs d'un pressing ; la jeune femme n'eut pas besoin de les examiner très longuement pour se rendre compte qu'ils ne ressemblaient nullement à des blanchisseurs.
Les quatre individus étaient vêtus de costumes sombres, et elle distingua clairement le holster que portait l'un d'entre eux.
" Est-ce que vous les avez prévenus ? ", demanda-t-elle brusquement en se détournant de la vitre pour qu'ils ne remarquent pas sa présence.
N'attendant pas la réponse de son collègue, David alla jeta un coup d'il par la fenêtre, et ce qu'il y vit lui déplut tout à fait.
" Je suis désolé. ", articula Jason Barlow.
" C'est un peu tard pour t'excuser, tu ne trouves pas ? Il aurait fallu y penser plus tôt. "
Mais Jason entendit à peine la remarque : " Il faut que tu files d'ici, Dave. Il faut que vous partiez tous les deux.
Flanque-moi un coup de poing. Je dirai que tu m'as eu par surprise, et vous aurez peut-être une chance de vous en sortir si vous passez par les escaliers de secours. Vas-y, vieux. Dépêche-toi ! "
David hésita un instant, faillit renoncer puis se décida brusquement et rassembla tout le ressentiment qu'il éprouvait pour cet ami qui avait trahi sa confiance. Jason ne fit aucun mouvement pour esquiver le coup, et il s'affala par terre, renversant au passage la table basse, qui bascula en répandant sur le sol tous les magazines qui s'y trouvaient empilés.
" Moi aussi, je suis désolé, Jason. ", murmura-t-il, presque pour lui même.
Il revint vers la baie vitrée et constata que les quatre inconnus à l'allure sinistre avaient disparu de son champ de vision ; ce spectacle l'incita à attraper Lauren Walter par le poignet : " Venez, il ne faut pas traîner dans le coin. ", décréta-t-il en gagnant le couloir.
Il leva les yeux en direction du cadran qui ornait le toit de la cabine d'ascenseur et se rendit compte que celui-ci allait bientôt s'arrêter, vraisemblablement pour livrer le passage aux quatre cerbères. Cela l'incita à presser le pas, et il poussa la porte qui donnait accès aux escaliers de secours. Ils s'empressèrent d'entamer leur descente ; leurs chaussures, en heurtant les marches métalliques, provoquaient un vacarme assourdissant qui trahissait leur présence. Ils avaient presque atteint la moitié du parcours lorsqu'une voix se fit entendre au-dessus d'eux : " Par-là ! Ils sont filés par là ! "
D'autres bruits de pas précipités vinrent alors se mêler aux leurs, et ils accélérèrent encore, sans se soucier de l'éventuel risque de chute. Enfin, la sortie fut en vue, et ils se précipitèrent hors de bâtiment alors que leurs poursuivants commençaient à gagner du terrain, menaçant de les rattraper. Ils venaient juste de se réfugier dans la voiture lorsque les premiers coups de feu fusèrent ; David ne se donna même pas la peine de répliquer à cette attaque, ne voulant pas prendre de risques inutiles. Au lieu de sortir son arme, il tourna donc la clef dans le contact, et la voiture parut littéralement décoller du sol. La Ford s'engagea sur la chaussée dans un grand crissement de pneus qui ressemblait presque à des lamentations, et les détonations s'atténuèrent progressivement avant de disparaître totalement. David ne ralentit son allure que lorsqu'il fut certain que personne ne les avait pris en chasse.
" Est-ce que tout va bien ? demanda-t-il à sa compagne.
- Je crois, oui. Et pour vous ?
- Ça pourrait aller mieux. ", avoua-t-il sans quitter la route des yeux. " J'aurais simplement aimé pouvoir donner tort à l'agent Hartling.
- Moi aussi. ", reconnut Lauren. " Je suis désolée pour votre ami. Sincèrement. "
David ne releva pas, et la route se poursuivit dans le plus grand silence.
À SUIVRE