MEFIANCES
Saison 1 - épisode 07
par Miranda Wolf
oddproduction@hotmail.com
Assise sur une chaise plutôt inconfortable, juste en face de Patricia Hartling, Lauren Walters avait la désagréable impression de passer en jugement. L'agent fédéral avait écouté sans broncher le récit que la jeune femme lui avait fait de sa rencontre avec le présumé responsable d'Athena, et elle ne s'était guère montrée plus bavarde lorsque Lauren s'était tue, n'ayant plus rien à ajouter. Au lieu de noyer la psychologue sous des dizaines de question, l'agent Hartling s'était contentée de tirer une cigarette de son paquet et de l'allumer ; cela faisait presque cinq minutes qu'elle fumait ainsi, debout derrière une fenêtre, tournant négligemment le dos à ses deux visiteurs. David Shelton, lui aussi surpris par ce mutisme, se décida à briser le silence qui avait envahi la pièce, et il posa pour ce faire une seule et unique question, celle qui lui semblait le mieux convenir aux circonstances :
" Qu'est-ce que vous en dites ? "
Patricia Hartling pivota sur elle-même, abandonnant momentanément sa cigarette : " Qu'est-ce que vous voudriez que j'en dise ?
- Pour commencer, vous pourriez peut-être nous expliquer comment ces types peuvent connaître votre nom et savoir que vous êtes chargée d'enquêter sur Kathy…
- Navrée, je n'ai pas emporté ma boule de cristal, aujourd'hui. ", déclara-t-elle sèchement, écrasant vivement sa cigarette déjà bien consumée dans un cendrier. Elle s'installa dans le fauteuil situé de l'autre côté du bureau et se força à se calmer : " Écoutez, sincèrement, je ne vois pas comment c'est possible. Nous avons toujours veillé à procéder discrètement, de manière à ce que Athena ignore l'existence de l'unité que nous avons créée pour démanteler leur organisation. Ils sont déjà prudents par nature, et ils redoubleraient de précautions s'ils venaient à avoir connaissance de ce fait, ce qui ne ferait que compliquer encore un peu plus la donne. Alors franchement, je ne sais pas quoi vous dire !
- Il faudrait pourtant trouver quelque chose. ", souligna brusquement Lauren. " S'ils connaissent ce détail, ils peuvent aussi détenir d'autres renseignements plus importants ! Ils doivent se douter que vous protégez Kathy, et il est même probable qu'ils finissent par la localiser !
- C'est probable, en effet. ", admit l'agent Hartling. " Mais ils n'oseront pas passer à l'action ; ils ne sont pas assez suicidaires pour ça.
- Ils ont déjà prouvé qu'ils pouvaient être très efficaces. ", releva David. " Qu'est-ce qui vous dit qu'ils ne tenteront pas le coup ?
- Si jamais ils étaient assez cinglés pour s'y essayer, nous saurions les accueillir. ", affirma posément Patricia Hartling. " Kathy est sous protection constante. Nous ne la perdons pas de vue une seule seconde.
- Où se trouve-t-elle, exactement ? ", questionna Lauren. " Allez-vous finir par nous le dire ?
- Pour le moment, il vaut mieux que l'information reste confidentielle. Sachez seulement que des équipes de surveillance se relayent en permanence, pour réduire tous les risques. Et nous la gardons dans un endroit hermétiquement clos, de manière à ne pas l'exposer à des dangers inutiles. "
Même si elle ne l'exprimait pas directement, Lauren et David n'eurent aucun mal à deviner que Patricia Hartling faisait allusion aux événements qui étaient survenus lorsqu'ils avaient voulu permettre à la fillette de se promener à l'air libre, dans un parc municipal.
" Ça ne pourra pas durer éternellement. ", objecta Lauren.
" Je suis entièrement d'accord avec vous : tôt ou tard, nous devrons baisser notre garde pour mobiliser nos effectifs sur un autre dossier. La surveillance constante est dissuasive et efficace, mais elle coûte extrêmement cher au Bureau, et le directeur-adjoint m'a accordé un délai d'une semaine pour trouver une solution de remplacement.
- Et vous avez déjà une idée ? ", voulut savoir David.
Elle sortit une autre cigarette de son paquet et s'empara de son briquet avant de répondre : " J'étudie plusieurs alternatives, pour le moment. J'ai à tenir compte de différents facteurs avant de me décider…
- Cela fait combien de temps que le FBI a connaissance des agissements d'Athena ? "
Lauren n'avait finalement pas pu se résoudre à occulter cette question ; les allusions du déplaisant personnage qu'elle avait été forcée de rencontrer ne s'étaient pas encore effacées de sa mémoire. Au contraire : plus le temps passait, et plus elles semblaient s'y incruster.
Patricia Hartling écarta la cigarette de la flamme de son briquet, manifestement interloquée par cette interrogation inattendue : " Depuis plusieurs années. Je vous l'ai déjà dit, il me semble.
- C'est vrai, mais vous n'êtes pas très précise dans vos indications…
- Nous pensons qu'Athena existe depuis plus de dix ans. Je n'étais probablement pas encore inscrite à Quantico lorsqu'ils ont commencé à émerger. Je ne peux donc pas vous fournir leur date de naissance exacte, si c'est ce que vous espérez !
- Pourquoi avoir attendu aussi longtemps pour mettre en place cette unité, dans ce cas ?
- Posez la question à mes patrons. Je ne suis pas qualifiée pour vous répondre. Je suppose qu'il y a des tas de raison : d'autres affaires urgentes, un manque d'éléments, pas assez de personnel… Les explications ne manquent sûrement pas ! " Elle marqua une pause, dévisagea un instant son interlocutrice, puis reporta son attention sur David Shelton : " Dites, vous ne cherchez tout de même pas à insinuer ce que je crois ? "
Son ton était posé, mais ceux à qui elle s'adressait devinèrent sans mal qu'elle ne cherchait qu'à dissimuler son agacement. Lauren haussa légèrement les épaules : la situation l'embarrassait un peu, mais elle éprouvait le besoin de poser les choses au clair, une fois pour toutes. Il y avait bien assez de mystères dans toute cette affaire pour qu'elle se permette d'en rajouter une dose.
" L'homme avec lequel j'ai parlé m'a laissé sous-entendre que le FBI avait peut-être plusieurs raisons de s'intéresser à Kathy.
- Qu'est-ce qu'il a insinué, précisément ? ", demanda-t-elle froidement.
" Il m'a dit qu'il y avait peut-être des raisons officieuses à tout ça. ", lui répondit calmement Lauren. " Et il m'a également demandé ce qui me poussait à vous faire confiance.
- Technique classique de déstabilisation. ", énonça Patricia. " Vous n'êtes quand même pas tombée dans le panneau ? " Elle n'obtint aucune réponse à cette question, et sa voix monta d'un cran : " Vous n'avez pas remarqué ? Depuis le début, nous essayons de vous aider, je vous signale ! Et ce n'est d'ailleurs pas très simple, vu que vous semblez très douée pour vous flanquer dans le pétrin ! Ce type a seulement essayé de vous persuader de basculer de l'autre côté ; il cherchait à vous faire passer dans son camp, point final. Vous êtes psy, je pensais que vous seriez à même de vous en apercevoir ! Qu'est-ce que vous préférez : faire confiance à une organisation qui a pour principe de liquider tous ceux qui peuvent la mettre en péril, ou coopérer avec un organisme gouvernemental qui cherche à coincer cette même organisation ?
- La question n'est pas là… ", se défendit Lauren.
Patricia Hartling se leva vivement de son siège, abandonnant du même coup cigarette et briquet : " Si, justement : la question est là. Choisissez votre voie, mais choisissez-la bien. Je suis payée pour démanteler Athena, pas pour m'occuper de vos états d'âme. Alors prenez du recul, réfléchissez bien à tout ce qui s'est passé dernièrement, et décidez-vous une fois pour toutes. "
Et elle ouvrit vivement la porte pour disparaître dans le couloir sans rien rajouter de plus.
" Je n'ai sûrement pas su m'exprimer clairement. ", nota Lauren, un peu médusée par cette réaction pour le moins orageuse.
David démentit d'un signe : " Ou alors c'est tout le contraire : vous avez peut-être visé plus juste que vous le pensiez.
- Qu'est-ce que vous voulez dire ?
- Hartling a évité de répondre à votre question ; j'ai l'impression que son petit éclat de voix lui a surtout permis d'écarter le problème. À mon avis, elle n'en sait pas beaucoup plus que nous.
- Vous croyez ? Pourtant, elle est chargée de ce dossier…
- J'ai quand même le sentiment qu'elle ne dispose que des éléments nécessaires à la bonne marche de son enquête. Et manifestement, elle vient seulement de le réaliser…
- Quel intérêt ses supérieurs auraient-ils à lui dissimuler une partie de l'affaire ?
- Mener une enquête et la diriger sont deux choses totalement différentes, vous savez. Je suis persuadé que la plupart des agents qui travaillent avec Patricia Hartling n'ont qu'une idée sommaire des activités d'Athena.
- Mais pour quelle raison ? ", insista Lauren.
" La sécurité, pour commencer. ", répondit-il. " Moins vous en savez, et moins vous êtes susceptible de parler. Dans un sens, c'est plutôt logique : en mettant beaucoup de personnes dans la confidence, on augmente forcément les risques de trahison. Athena a des moyens de persuasion très efficaces, et le FBI ne l'ignore pas. Nous en avons d'ailleurs eu la démonstration très récemment. "
David ne rajouta rien, ne jugeant pas utile de revenir sur le geste de Jason Barlow, celui qu'il avait toujours considéré comme un ami fiable et un coéquipier irremplaçable. Un temps de silence s'installa dans la pièce, seulement troublé par des bruits de pas et des voix en provenance du couloir et des bureaux voisins. Quelques minutes passèrent avant que Lauren Walters ne reprenne la parole : " Est-ce que vous avez pu lui parler ? Vous m'avez dit que vous étiez allé le voir lorsque vous vous étiez rendu compte que mon absence n'était pas très naturelle. Qu'est-ce que vous lui avez dit ?
- Rien de très constructif. ", avoua-t-il. " Pour être franc, je l'ai directement accusé d'être impliqué dans l'histoire. Comme entrée en matière, on aura sûrement vu mieux… " Il marqua une pause, réfléchit un instant et secoua la tête avant d'enchaîner : " Et puis qu'est-ce que j'aurais pu lui dire d'autre, tout compte fait ? Parfois, je suis presque capable de le comprendre, mais je ne parviens pas à le pardonner. C'est plutôt contradictoire, non ? "
Lauren n'approuva pas et posa une autre question : " Qu'est-ce qu'il vous a répondu, lorsque vous l'avez accusé ?
- Il m'a juré qu'il n'y était pour rien ; il ne sait même pas avec qui il travaille. Il ne connaît rien de leurs motivations, et il ignore tout des facultés de Kathy.
- Il s'est fait piéger, en somme, non ?
- On dirait bien. ", admit David. " Et je crois que c'est justement ce que je n'arrive pas à excuser. Franchement, est-ce que vous ne vous seriez pas méfiée, vous, si un type parfaitement inconnu était descendu du ciel pour vous proposer de lui vendre des informations ? Jason n'est pas un naïf, d'habitude, il ne se laisse pas embobiner facilement. Alors pourquoi est-il tombé si facilement dans le panneau ?
- Les circonstances devaient être particulières. ", hasarda Lauren. " La méfiance des gens s'envole parfois lorsqu'ils se trouvent confrontés à des situations qu'ils n'ont pas le temps d'analyser. Il arrive qu'on accepte un marché sans vraiment y réfléchir, simplement parce qu'on a l'impression qu'il n'y a aucun mal à y souscrire. D'après ce que j'ai compris, votre équipier avait besoin d'argent, il traversait une période difficile…
- Il aurait pu me demander de l'aider. ", remarqua abruptement David. " Comment a-t-il pu leur faire confiance, à eux ?
- Ils ont dû trouver les bons arguments, voilà tout. Ils m'ont l'air plutôt doués pour ça. Ils lui ont laissé croire que ça ne l'engagerait à rien, qu'ils le laisseraient tranquille et ne reviendraient jamais le voir. Peut-être que c'est effectivement ce qu'ils auraient fait s'ils avaient réussi à récupérer Kathy…mais elle a réussi à leur échapper, et ils ont modifié tous leurs plans. Ils se doutaient que vous ne vous méfieriez pas de votre coéquipier ; c'était sûrement leur meilleur atout, alors ils l'ont utilisé, sans le moindre scrupule. Sincèrement, je comprends que vous puissiez lui en vouloir : c'est tout à fait légitime. Mais quand on prend le temps d'y réfléchir, je crois que votre ami est une victime, lui aussi. Au même titre que Mona, Sœur Mary-Ann…ou Kathy.
- Qu'est-ce que vous pensez que je devrais faire, dans ce cas ? "
Lauren esquissa un sourire : " Ce n'est pas à moi de vous le dire. ", lui dit-elle seulement. " C'est à vous de trouver la réponse à cette question, et à personne d'autre. "Patricia Hartling réapparut une quinzaine de minutes après sa sortie improvisée ; elle n'accorda tout d'abord aucune attention à David et à Lauren, qui n'avaient pas quitté la pièce, se doutant bien que l'agent fédéral finirait par revenir. Ils la regardèrent déposer une ramette de papier sur le bureau, ainsi qu'une chemise cartonnée, mais ils ne firent aucun commentaire.
Ce fut l'agent Hartling qui se décida à parler en premier. Sa voix était plus calme, mais l'orage ne paraissait pas entièrement passé : " J'ai les résultats des tests. ", annonça-t-elle.
" Lesquels ? ", demanda seulement Lauren.
" Le détecteur de mensonges. ", répondit-elle en ouvrant le dossier. " J'ai soumis ces données à deux spécialistes différents, et ils en sont arrivés à la même conclusion : Kathy nous a bien dit la vérité. "
Lauren faillit souligner qu'elle n'avait jamais laissé entendre le contraire, mais elle préféra s'en abstenir, de peur d'envenimer à nouveau la conversation, et elle laissa donc Patricia Hartling poursuivre ses explications :
" Son rythme cardiaque et sa tension sont restés stables durant tout l'entretien. ", leur apprit-elle encore. " Ses réponses ont toutes été sincères : on sait au moins qu'elle ne cherche pas à protéger Athena.
- Ces hommes ont sûrement tué sa sœur. ", fit remarquer David. " Franchement, ça m'aurait étonné qu'elle se soucie de leur sécurité !
- C'était tout de même un point à vérifier. ", répliqua l'agent fédéral. " Elle aurait pu être amenée à le faire, même inconsciemment. Maintenant, reste à savoir si nous pourrons un jour contourner cette protection qui l'empêche manifestement d'accéder à ses souvenirs. " Patricia posa son regard sur Lauren, presque à regret : " Qu'est-ce que vous en pensez ? Est-ce possible ?
- Rien n'est certain. ", lui répondit calmement la psychologue. " Kathy se rend bien compte qu'elle devrait connaître les réponses aux questions qu'on lui pose, et dans un sens, je crois que le problème vient de là : plus elle s'obstine à essayer d'y répondre, et plus la barrière se renforce. C'est pour ça qu'il faut essayer de détourner son attention de tout ça, en cessant de l'interroger et de revenir sans cesse sur les mêmes sujets. Je suis sûre que les choses iraient mieux si elle pouvait évoluer à nouveau dans un cadre de vie normal…
- Pas la peine de revenir sur le problème. ", l'interrompit Patricia Hartling. " Vous savez aussi bien que moi que ce ne sera jamais possible, sauf si nous arrivons un jour à éliminer Athena et tous ses satellites.
- Ses satellites ? ", répéta Lauren, presque sidérée. " Qu'est-ce que vous voulez dire par là ?
- Nous avons de bonnes raisons de croire qu'Athena ne navigue pas en solitaire. D'après nos sources, ils auraient rallié plusieurs groupes à leur cause. L'ennui, c'est que nous sommes incapables de nommer ces groupes… D'après moi, la plupart des sociétés qui gravitent autour de l'organisation ignorent une bonne partie de ses vraies activités, mais elles doivent pourtant être nécessaires au bon fonctionnement du consortium.
- Donc si vous arriviez à identifier ces sociétés…
- …nous affaiblirions très certainement toutes les activités d'Athena. Oui, c'est probable. Mais malheureusement, nous n'en sommes pas encore arrivés à ce stade. Pour le moment, ce qui importe surtout, c'est d'assurer la protection de Kathy et de tirer d'elle le plus d'informations et de renseignements possible. " Elle marqua une pause, semblant chercher ses mots, puis elle reprit finalement : " Le directeur-adjoint aurait voulu ne plus vous voir intervenir dans le dossier. ", avoua-t-elle. " Et pour être franche, je n'aurais effectivement pas été mécontente de vous tenir à l'écart de tout ça. Mais Kathy vous fait totalement confiance, elle ne se méfie plus de vous, et c'est pour cette raison que j'ai intercédé en votre faveur. " Elle ajouta précipitamment, comme pour couper court à d'éventuels remerciements : " Je n'ai pas fait ça par simple bonté d'âme : ce que j'espère surtout, c'est que vous parviendrez à tirer d'elle certaines données capitales pour l'enquête. Elle vous parle plus facilement qu'à moi ; j'ai tenté de lui faire rencontrer une autre psychologue, mais elle n'a pas prononcé un seul mot durant tout l'entretien. Elle accepte au moins de vous parler ; c'est déjà un signe encourageant. Et vous semblez avoir une idée sur la méthode à adopter…
- C'est vrai. ", admit Lauren. " Mais je ne peux pas être certaine du résultat. Il ne s'agit pas seulement d'une amnésie sélective ou d'un phénomène approchant : c'est plutôt une sorte de lavage de cerveau perfectionné. Et je ne pense pas être très qualifiée pour en venir à bout…
- Personne ne paraît l'être. ", fit remarquer David.
Patricia Hartling ne protesta pas : " Le principal, reprit-elle, c'est que vous parveniez à conserver sa confiance. Peut-être que le mécanisme finira par céder de lui-même, après tout. Les méthodes d'Athena ne sont manifestement pas très orthodoxes, alors il est plus prudent de ne pas apporter de conclusions trop hâtives à nos raisonnements.
- Est-ce que vous avez obtenu les résultats des autres examens ? ", questionna Lauren.
L'agent fédéral acquiesça : " Oui. Tous les tests médicaux sont revenus ; nous n'avons rien décelé d'anormal chez elle. Ses analyses de sang n'ont rien révélé d'inhabituel ; nous nous attendions à trouver une anomalie chromosomique, une hormone inconnue ou un autre signe singulier, mais ça n'a pas été le cas. Nous comptons lui faire passer une IRM demain, et j'allais d'ailleurs vous proposer de l'accompagner. D'après ce que j'en sais, le milieu hospitalier n'a pas l'air de l'enchanter… J'aimerais éviter une autre crise de panique, si c'était possible.
- C'est d'accord. ", fit savoir Lauren. " Je viendrai.
- Moi aussi. ", déclara David.
" Très bien. ", approuva l'agent Hartling. " Voilà un détail réglé. " Elle jeta un rapide coup d'œil à son bracelet-montre avant de se lever : " Excusez-moi, mais il est temps que j'y aille : il faut que j'assiste à une réunion, et je suis déjà en retard. On se retrouvera dans le hall à huit heures, demain matin. "
Elle sortit de la pièce sans rien ajouter, visiblement pressée de rejoindre ses collègues. David et Lauren l'imitèrent presque immédiatement et quittèrent le building pour rejoindre la voiture de l'inspecteur sur le parking. David ne put s'empêcher de passer les lieux en revue avant d'ouvrir la portière de la Ford, et il scruta encore son rétroviseur avant de mettre le contact.
" Il y a un problème ? ", lui demanda Lauren, voyant qu'il tardait à démarrer.
Il secoua vaguement la tête : " Non, je ne crois pas, mais… Vous voyez ce break, derrière nous ? "
La jeune femme se retourna, sans vraiment chercher à faire preuve d'une grande discrétion. Elle localisa effectivement un break marron, immobilisé quelques mètres plus loin, sur une place de stationnement. Un homme se trouvait au volant, mais le véhicule demeurait parfaitement statique.
" Vous croyez qu'il nous surveille ? ", questionna-t-elle.
" Nous allons vite être fixés. ", lui répondit-il seulement, débloquant le frein à main.
La Ford ne tarda pas à quitter le parking, mais le break, lui, ne bougea pas.
" Fausse alerte. ", commenta David, sans nul doute soulagé. " Je suis peut-être en train de devenir complètement paranoïaque.
- Vous avez des circonstances atténuantes. ", lui rappela Lauren en ébauchant un sourire. " Et je dois reconnaître que jusqu'à maintenant, vous avez fait preuve d'un sang-froid remarquable.
- Je vous retourne le compliment.
- Vous ne devriez pas : dans un sens, l'agent Hartling n'a pas tort. Depuis le début, je cherche à aider Kathy, et tout ce que je réussis à faire, finalement, c'est à l'exposer à des dangers supplémentaires… "
David quitta un instant la route des yeux : " Vous culpabilisez encore pour ce qui s'est passé dans Walton Square ?
- Ils ont failli rattraper Kathy. Ils n'étaient qu'à deux doigts d'y arriver.
- Mais ils ont échoué. C'est le principal, vous ne trouvez pas ? D'accord, Hartling a des raisons d'être furieuse, mais après tout, le FBI n'a pas non plus fait preuve d'une efficacité décapante ! De nous deux, ce n'est pas vous qui avez commis l'erreur la plus grave, je crois. C'est moi qui ai dit à Jason que Kathy se trouvait à St-Matthew…
- Vous n'aviez aucune raison de faire autrement.
- Et vous, vous ne pouviez pas prévoir ce qui s'est passé au square. "
Lauren demeura silencieuse durant quelques secondes avant de retrouver la parole : " En fait, je crois que je m'en doutais quand même un peu. Je ne pensais pas que ça irait aussi loin, bien sûr, mais d'un certain côté, il me semble que je cherchais surtout à me prouver que la situation n'était pas aussi grave que ce que Patricia Hartling voulait nous faire croire… Je souhaitais peut-être me rassurer, je ne sais pas… Et en fait, j'ai plutôt obtenu l'effet contraire ! Sans parler ce qui aurait pu arriver à Kathy…
- Il ne lui est absolument rien arrivé. Et puis vous n'êtes pas la seule à blâmer, dans l'histoire : si je n'avais pas insisté, Hartling ne nous aurait jamais autorisés à faire sortir Kathy.
- C'est vrai, mais…
- Il n'y a pas de mais. Tout s'est bien terminé, et c'est l'essentiel.
- Vous avez sûrement raison. ", concéda Lauren.
La voiture s'immobilisa bientôt à proximité de la maison de la psychologue, et celle-ci s'apprêtait à en descendre lorsque David l'interpella : " Vous êtes sûre que ça ira ? Vous ne voulez pas que je reste ? Je pourrais squatter votre canapé… "
Lauren sourit à nouveau, cette fois plus franchement :
" Non, merci, je pense que ça ne sera pas nécessaire.
- Je vous assure que ça ne me dérangerait pas…
- Ça ira. ", affirma-t-elle avec conviction.
David n'insista donc pas : " Bien. Mais n'hésitez pas à m'appeler si jamais vous veniez à remarquer quelque chose de suspect. Et verrouillez votre porte.
- Ne vous inquiétez pas : je ne comptais pas faire autrement ! ", lui dit-elle avant de claquer la portière de la Ford. Elle grimpa les quelques marches du perron et sortit un trousseau de clefs de son sac ; elle ouvrit la porte et se retourna machinalement, pour observer la rue. La voiture de David Shelton était toujours à la même place ; elle lui adressa un signe d'au revoir, et il le lui retourna avant de se décider à s'éloigner. Lauren ne franchit le seuil de son logement que lorsque le véhicule fut hors de vue, et elle s'empressa de fermer la porte à double tour. Elle hésita, puis elle poussa également le gros verrou qu'elle n'utilisait pourtant que lorsqu'elle devait s'absentait pour plusieurs jours. Mieux valait faire preuve de prudence…
Elle se débarrassa de son blouson et traversa le salon pour aller allumer la radio. Sa maison, soudain, lui semblait beaucoup trop silencieuse, trop calme. Trop tranquille, en somme. Et peut-être trop vide. Pendant un instant, elle s'en voulut d'avoir décliné l'offre de David ; c'était vrai, avoir de la compagnie l'aurait sûrement rassurée. Mais il ne fallait pas qu'elle cède aux pressions d'Athena. Il ne fallait pas qu'elle leur laisse supposer qu'ils pouvaient avoir de l'emprise sur elle.
Malgré cette résolution, une phrase ne cessait de la hanter. Ce n'était pas une phrase vraiment menaçante ; du moins, elle n'en avait pas réellement l'air. Mais elle ne parvenait pourtant pas à la chasser de sa mémoire.
Nous nous reverrons sûrement plus vite que vous le pensez.
Était-ce vraiment les mots en eux-mêmes qui l'avaient effrayée, finalement ? N'était-ce pas plutôt le sourire carnassier qui les avait accompagnés, tandis qu'ils sortaient de la gorge de ce gros homme joufflu aux allures de squale ? Cet individu était dangereux, c'était évident. Pas parce qu'il était déterminé. Pas même parce qu'il avait à sa disposition des moyens techniques et humains considérables. Cet homme était aussi intelligent. Extrêmement intelligent, même. Et il le savait.
C'était là, finalement, que résidait la vraie menace.Installée devant une feuille blanche, un crayon à la main, Marlene Barlow essayait de se concentrer sur les paroles de son professeur de Mathématiques, une femme d'une cinquantaine d'années, au chignon impeccable et à la voix presque stridente. D'ordinaire, Marlene n'avait pas à se forcer pour écouter les explications de ses enseignants. L'adolescente avait toujours accordé beaucoup d'intérêt aux cours ; elle avait de l'ambition, même si elle ignorait encore ce qu'elle ferait plus tard. Elle ne voulait pas devenir comme sa mère, suivre ses pas et tout lâcher sitôt les derniers examens passés, pour s'insérer immédiatement dans la vie active. Non : Marlene voulait étudier. Elle aimait sa mère, bien sûr, et elle était parfaitement consciente de tous les sacrifices que celle-ci avait faits (et continuait de faire) pour améliorer l'existence de ses enfants. Mais ce n'était pas de ce genre de vie qu'elle rêvait.
Élève modèle, Marlene ne manquait aucune journée de cours, pas même lorsqu'elle était souffrante. Et elle s'obligeait à travailler ses leçons aussitôt après être rentrée chez elle, pour être certaine de ne rien oublier et de ne passer aucun détail sous silence. C'était sûrement pour cela qu'elle n'avait pas beaucoup d'amis. De vrais amis, en tous cas. Elle avait des camarades, et elle était même assez populaire au lycée, même si elle ne le recherchait pas ; mais ça s'arrêtait là. Elle discutait dans les couloirs, aidait ceux qui traînaient trop de lacunes derrière eux, participait à certaines manifestations organisées au sein de l'établissement…mais ça n'allait pas beaucoup plus loin.
Pourtant, exceptionnellement, la jeune fille venait de faire une entorse au règlement intérieur qu'elle s'était fixée : elle ne suivait pas le cours d'arithmétique ; elle percevait les mots prononcés par le professeur, évidemment, mais son cerveau était bien trop agité pour parvenir à en décrypter le sens.
" Mademoiselle Barlow, auriez-vous l'intention de gober les mouches ? "
Marlene sursauta, tandis que de petits rires approbateurs retentissaient aux quatre coins de la salle de classe. Marlene se félicita d'avoir la peau trop foncée pour pouvoir rougir, et elle se contenta de relever la tête pour fixer son regard sur celui de Madame Burke : " Je suis désolée. ", s'excusa-t-elle. Elle entrouvrit la bouche, hésita, voulut se taire…et poursuivit malgré tout, sans vraiment le vouloir : " Je ne me sens pas très bien. "
Les yeux de Joan Burke se radoucirent, ainsi que sa voix : tout comme la majorité de ses collègues, elle appréciait beaucoup Marlene et déplorait qu'il n'y ait pas plus d'élèves comme elle. " Vous pouvez sortir, si vous le voulez. ", lui dit-elle. " C'est vrai que vous avez une petite mine, aujourd'hui. "
L'adolescente acquiesça vaguement et se leva : " Merci, je crois que je vais rentrer chez moi. "
Mrs Burke sourit : " Faites donc ça. Et soignez-vous bien. "
Marlene rassembla rapidement ses affaires et sortit de la pièce le plus discrètement possible, sous les regards envieux de ses infortunés camarades. Elle referma soigneusement la porte derrière elle et s'appuya contre le mur, fermant les yeux pour retenir les larmes qui menaçaient de couler.
J'ai menti, songea-t-elle, accablée par cette brutale prise de conscience.
Elle avait profité de la bonté et de la gentillesse de son professeur. Elle avait quitté le cours avant la fin, sans aucune raison valable, juste en se servant d'un prétexte sans fondement. C'était vrai, elle paraissait plutôt fatiguée, ces derniers temps. Mais elle n'était pas malade : elle se sentait seulement anxieuse. Angoissée, même. Et ce qui avait eu lieu la veille n'avait pas contribué à la tranquilliser.
Curieusement, elle avait instantanément senti que quelque chose n'allait pas lorsqu'elle avait trouvé son père à la sortie du lycée, debout à quelques mètres des grilles, l'air presque perdu. Son cœur s'était mis à battre un peu plus vite, et elle était restée postée là, au loin, pour le regarder et essayer de deviner d'où lui venait ce sentiment de malaise. Puis Kevin avait surgi derrière elle et lui avait donné une accolade à sa façon : " Hep ! Marlie ! Tu essaies d'imiter les arbres, dis ? "
Marlene avait retrouvé sa mobilité pour suivre son frère, et elle s'était dirigée vers son père, tentant de mettre un terme à cette peur insensée, à ce sentiment si irréel et incompréhensible.
Jason avait souri en les voyant arriver, ou du moins il avait essayé de le faire. Et elle n'avait pas réussi à retenir la question qui lui brûlait les lèvres : " Papa ? Tout va bien ? "
Il avait encore fait un effort pour sourire mais n'avait réussi qu'à grimacer un peu plus, puis il avait plongé les mains dans les poches de son imperméable façon Columbo, comme il l'appelait. Il avait baissé la tête, avait paru peser ses mots…puis s'était lancé : " Il faut que je vous dise quelque chose, les enfants…
- C'est Maman ? ", avait-elle demandé d'une voix blanche.
Sa mère n'avait pas trop le moral ces derniers temps. Son renvoi injustifié, ses difficultés financières, les factures qui s'empilaient sur le bureau… Rien n'était vraiment fait pour l'aider à conserver sa bonne humeur. Mais tout de même, était-elle suffisamment déprimée pour commettre une bêtise ?
Heureusement, elle avait été rapidement rassurée : " Non, ce n'est pas ça, elle va bien…mais… " Il avait ravalé sa salive, et elle avait cru qu'il ne terminerait jamais sa phrase, qu'il allait tout simplement s'enfuir en courant pour ne pas avoir à la compléter. Il s'était finalement obligé à continuer : " C'est l'appartement. Il a été cambriolé. "
Marlene avait alors senti deux sentiments bien distincts l'envahir. Tout d'abord, cette nouvelle l'avait profondément soulagée. Ce n'était pas si dramatique, tout compte fait. C'était déplaisant, d'accord, mais les biens matériels peuvent toujours se remplacer. Et puis il n'y avait pas grand-chose à voler, à l'appartement… Puis cet apaisement avait été balayé par un tout autre sentiment, nettement plus violent, et totalement incontrôlable : la colère. Ces derniers jours, tout allait de travers autour d'elle. L'accident qui avait eu raison de la vieille voiture de son père, le licenciement abusif car arbitraire de sa mère, le compte en banque presque vide…et pour conclure, ce cambriolage idiot. Le destin avait-il décidé de s'acharner contre eux ? C'était l'impression que ça produisait, en tous cas. Mais qu'avaient-ils donc bien pu faire pour mériter pareil traitement ?
Elle avait serré les poings pour ne pas pleurer. Les larmes ne serviraient à rien, elles n'arrangeraient rien et n'effaceraient pas tous ces désagréments. Elle avait jeté un coup d'œil à son frère, qui avait l'air presque songeur. Repositionnant sa casquette sur son crâne presque entièrement rasé, Kevin s'était décidé à faire usage de sa voix :
" Qu'est-ce qu'ils ont pu embarquer ? La télé ? La chaîne hi-fi ?
- Ils n'ont rien volé. ", avait répondu Jason. " Ils ne doivent pas en avoir eu le temps. ", avait-il ajouté d'une façon un peu trop précipitée. " Je suppose qu'ils ont entendu du bruit et qu'ils ont paniqué.
- Alors il n'y a pas de quoi en faire un plat ! ", avait philosophiquement conclu Kevin. " Du moment qu'ils ne m'ont pas piqué ma collection de cartes de base-ball… ! "
Marlene n'avait rien dit, elle n'avait même pas fait râler son frère sur sa fameuse collection, qu'il conservait jalousement dans un gros album photos et qu'il contemplait presque tous les soirs, avant de se coucher. Elle n'avait absolument pas eu envie de plaisanter. Et l'allure qu'affichait son père n'avait rien fait pour l'apaiser. Il avait gardé ses mains dans ses poches durant tout le trajet, tandis qu'il les raccompagnait jusqu'à chez eux, et elle avait remarqué, à plusieurs reprises, sa démarche hésitante. Sans parler de son haleine lorsqu'il s'était penché pour l'embrasser : un peu trop parfumée. Il avait mangé un bonbon à la menthe, sans aucun doute…alors qu'il détestait la menthe. Pourquoi ?
Parce qu'il a bu.
La réponse était venue d'elle-même, effrayante par sa simplicité, implacable par sa logique. Kevin n'avait pas fait de commentaires, et peut-être même ne s'était-il aperçu de rien. C'était pour ça qu'elle ne lui en avait pas parlé. Pas question non plus de se confier à sa mère ; elle avait bien d'autres soucis en tête pour en rajouter une épaisseur. Le mieux, c'était peut-être d'affronter le problème de face, en questionnant directement l'intéressé. Ou en l'observant, pour commencer.
Il faut que je sache ce qui ne va pas, songea-t-elle en s'éloignant enfin pour prendre le chemin qui conduisait à la sortie. Je pourrais peut-être l'aider, après tout.
Elle ne pouvait bien sûr pas se douter qu'en agissant ainsi, elle ne ferait qu'exposer son père à des ennuis supplémentaires.Lauren Walters franchit les portes du building fédéral à huit heures piles, et Kathy se précipita vers elle avant même qu'elle ait pu s'en rendre compte, échappant ainsi à la surveillance de Patricia Hartling, qui les rejoignit aussitôt. L'expression renfrognée qui s'était incrustée sur les traits de la fillette depuis qu'elle avait été placée sous la protection du FBI avait disparu en une seconde, dès qu'elle avait vu Lauren apparaître, mais son anxiété ne s'était que partiellement dissipée.
" Où est-ce qu'on va ? ", demanda-t-elle d'un ton un peu craintif.
Lauren croisa le regard circonspect de l'agent fédéral, mais elle décida de ne pas mentir à Kathy. Quelque chose lui disait qu'en sa présence, la fillette réussirait à conserver son calme et à repousser ses frayeurs. Patricia Hartling lui avait demandé de conserver la confiance de la petite, et pour y parvenir, il fallait d'abord qu'elle évite les dissimulations et les tromperies.
" Nous allons à l'hôpital. ", lui dit-elle calmement.
Un éclair fugitif éclaira le regard de Kathy, signe visible de son angoisse : " Pourquoi ? ", questionna-t-elle encore, en murmurant presque. " Je n'aime pas l'hôpital ! ", ajouta-t-elle en retrouvant une voix presque normale. " Est-ce qu'ils vont encore me faire des piqûres ? "
Lauren lui ébouriffa les cheveux : " Non, ma puce, ne t'en fais pas : personne ne te fera de piqûre.
- Alors pourquoi est-ce qu'on va à l'hôpital ? " Kathy détourna les yeux de Lauren pour dévisager Patricia Hartling : " Vous aviez dit qu'il n'y aurait plus de tests ! "
Les reproches, d'ordinaire, n'avait aucun effet sur le comportement de l'agent Hartling. Elle n'était pas entrée au FBI pour être aimée, et elle ne cherchait à se faire apprécier que par ses supérieurs. Elle avait progressivement appris à ignorer les accusations de ce type, et elle avait même fini par ne plus les remarquer. Pourtant, elle ne parvint pas à soutenir le regard dénonciateur de sa jeune interlocutrice.
" Ce ne sera pas vraiment un test. ", plaida-t-elle seulement. " Juste un examen…
- Ça ne durera pas longtemps. ", renchérit Lauren. " Et ça ne te fera pas mal. "
Kathy ne cessait pourtant pas de scruter le visage de l'agent fédéral.
" Vous avez menti. ", nota-t-elle enfin.
Sa voix était parfaitement neutre, et on n'y décelait aucune trace de colère ou de tristesse. C'était une simple constatation, et rien de plus.
Patricia releva la tête, excédée par sa propre attitude. Allait-elle vraiment se laisser impressionner par une gamine de neuf ans ? Elle cherchait une réponse pas trop acerbe à formuler lorsque David Shelton arriva à son tour ; Kathy se détourna alors de l'agent Hartling et l'agrippa fermement par le bras, ravie.
" Vous venez avec moi à l'hôpital ? Tous les deux ? ", demanda-t-elle.
La réponse affirmative qu'elle reçut chassa définitivement toute trace de tristesse de sa frimousse, et elle ne protesta pas au moment de monter en voiture. Patricia Hartling s'installa à ses côtés, à l'arrière du véhicule.
" Ne faites pas attention à la berline qui nous talonne. ", conseilla-t-elle à David. " J'ai chargé deux agents de nous suivre à distance. Il vaut mieux ne rien laisser au hasard. "
Le trajet se déroula sans encombres, mais Kathy marqua une nette hésitation lorsqu'il lui fallut pénétrer à l'intérieur de l'hôpital Kennedy. Elle se décida pourtant à le faire, se cramponnant à la main de Lauren comme si elle craignait de se perdre dans les couloirs du bâtiment.
Il n'y avait encore aucun patient dans la partie réservée aux examens, et le seul bruit qui venait troubler le silence qui planait dans le corridor provenait du claquement sec produit par les talons de Patricia Hartling, qui ouvrait la marche. Ils finirent par s'immobiliser derrière une immense surface vitrée ; de l'autre côté, on pouvait distinguer la silhouette grossière et imposante du scanner. Vue de loin, la machine ressemblait presque à une énorme baleine échouée au beau milieu de la pièce, par quelque caprice de la nature.
Lauren sentit que cette vision réveillait tout l'effroi de Kathy, et elle comprit que la fillette avait déjà deviné qu'il lui faudrait affronter ce monstre de métal.
L'agent Hartling s'arrêta un instant, puis elle ouvrit vivement la porte de la pièce.
" Restez là. Je dois vérifier que tout est prêt. ", annonça-t-elle à ses compagnons.
Deux personnes se trouvaient dans le local, installées derrière toute une batterie d'écrans et d'appareils étranges. Lauren n'avait jamais eu l'occasion de s'aventurer dans ce secteur de l'hôpital, mais elle sut instinctivement que ces individus n'appartenaient pas au personnel de la clinique. Patricia Hartling échangea quelques mots avec eux avant de ressortir, satisfaite.
" On peut y aller. ", leur apprit-elle. " Tu viens, Kathy ? "
La fillette considéra gravement la grosse machine menaçante, et elle serra davantage encore la main de Lauren : " Il va falloir que je rentre là-dedans ? ", demanda-t-elle timidement.
" C'est ça. ", lui répondit l'agent fédéral. " Mais ça sera très rapide.
- Ça doit être tout noir, à l'intérieur. ", observa-t-elle faiblement. " Je n'aime pas quand c'est tout noir. Et je n'aime pas être enfermée.
- L'agent Hartling a raison. ", lui assura Lauren. " Ça ne durera pas longtemps. Et puis nous serons juste à côté. Tu pourras nous entendre, et on te fera sortir si jamais ça te faisait trop peur.
- Promis ? Vous ne me laisserez pas toute seule ?
- Promis. Tu nous fais confiance, pas vrai ? "
Elle hocha la tête, lentement mais avec fermeté, pour répondre à l'interrogation que David venait de lui poser. Puis elle lâcha la main de Lauren, s'écarta d'elle et franchit le seuil de la pièce, résolue à en terminer rapidement avec cette corvée. Les deux inconnus la saluèrent, et elle leur répondit poliment, mais sans grand enthousiasme. Il y avait là un homme et une femme ; l'homme était trapu, de taille moyenne, et était affublé de lunettes aux verres d'une épaisseur étonnante. Il portait une blouse blanche qui lui donnait des allures de vieux savant. La femme, elle, était grande et mince ; ses cheveux étaient exagérément roux, et cette teinte contrastait assez bizarrement avec la pâleur de sa peau. À côté d'elle, même Kathy paraissait bronzée. Ce fut cette femme qui se chargea de l'installation de la fillette : elle la hissa sur une sorte de civière coulissante et commença à la sangler.
" Je n'aime pas être attachée comme ça. ", avoua la petite, tandis que Lauren venait la rejoindre. " C'est obligé ?
- Oui. ", lui répondit la femme rousse. Elle désigna le tunnel formé par la machine : " Une fois que tu seras là-dedans, il faudra que tu restes parfaitement immobile. C'est pour ça qu'il faut que tu sois attachée.
- Et à quoi ça va servir, tout ça ? "
Il y avait une certaine curiosité dans la voix de Kathy, même si la frayeur était toujours présente. Lauren se chargea des explications, tandis que la femme vérifiait que tout était en place : " C'est une sorte d'appareil photo. ", lui dit-elle. " Grâce à ça, nous allons pouvoir voir ce qui se passe à l'intérieur de toi. Tu vois ce que je veux dire ?
- Je crois. C'est pour voir si je suis bizarrement construite, c'est ça ? "
Lauren sourit : " Si tu veux, ma puce. "
La femme immobilisa la tête de la fillette et adressa un geste à son collègue, sûrement pour signifier qu'elle avait terminé ce qu'elle avait à faire et que l'examen en lui-même pouvait commencer. L'homme acquiesça pour notifier qu'il avait compris, et elle se pencha vers Kathy :
" Tu es prête ? On peut commencer ?
- Je pense.
- Bien. Nous allons devoir sortir de la pièce, mais nous ne serons pas loin. Nous pourrons communiquer avec toi, même lorsque tu seras à l'intérieur. Tout ce qu'il faut, c'est que tu restes calme. Il ne peut absolument rien t'arriver. Tu as des questions ? "
Kathy voulut secouer la tête, mais la sangle l'en empêcha.
" Non. ", articula-t-elle finalement.
Lauren sortit donc à la suite de la femme, non sans une pointe d'appréhension. D'après ce qu'elle en savait, Kathy n'appréciait pas de se savoir enfermée, et elle se demandait quelle réaction elle aurait lorsqu'elle se retrouverait entraînée dans le tunnel, privée de lumière et complètement isolée. Lorsqu'elle rencontra le regard de Patricia Hartling, elle sut que l'agent fédéral partageait une partie de ses craintes.
" J'ai fait installer un détecteur de chaleur. ", lui apprit-elle sans qu'elle ait eu besoin de lui poser une seule question. " À la moindre augmentation de température, on stoppera la procédure. Je n'ai pas envie de la voir mettre le feu à tout l'hôpital. " Elle se saisit d'un microphone posé à proximité d'un des écrans de contrôle et le confia à Lauren : " Parlez-lui. Et dites-lui bien de rester tranquille. "
Lauren obtempéra : " Kathy ? Tu m'entends ?
- Oui. ", lui répondit-elle d'une voix altérée par l'inquiétude. " Ça va bientôt commencer ?
- Oui. Mais d'ici dix minutes, tout sera terminé. Tu es prête ?
- Je crois. "
Patricia Hartling se tourna vers les deux techniciens, qui s'étaient assis derrière les moniteurs : " C'est bon. Commencez. "
La femme appuya alors sur un bouton, et la machine démarra immédiatement. La table sur laquelle Kathy était immobilisée se mit à avancer graduellement, et elle ne s'arrêta que lorsque la tête et les épaules de la fillette eurent disparu à l'intérieur du gros tambour.
" Ça va bien, Kathy ?
- C'est noir. Je ne vois rien du tout. Et il y a un drôle de bruit. "
Le ton un peu haché de la petite ne plut pas beaucoup à Lauren. Elle-même se serait sûrement sentie mal à l'aise si on lui avait fait passer un examen de ce type. La vitre était épaisse, et ils ne percevaient aucun son, mais la femme détacha son regard des moniteurs : " C'est normal. ", lui apprit-elle. " Le tambour est mobile ; c'est de là que vient le bourdonnement. "
Malgré l'insonorisation, ils perçurent les claquements secs de l'appareil, lorsqu'il commença à prendre les clichés. La voix affolée de Kathy se fit entendre par les haut-parleurs : " Est-ce que c'est bientôt fini ? J'ai chaud, je voudrais sortir.
- Ne t'en fais pas, ma puce. Patiente encore deux ou trois minutes. "
Lauren coupa le micro pour s'adresser à l'agent fédéral : " Il y en a encore pour longtemps ?
- Pas plus de cinq minutes. ", lui répondit-elle, les yeux rivés sur un des nombreux écrans.
Un graphique commençait à apparaître sur le moniteur, représentant un cerveau. Le cerveau de Kathy, plus précisément. Lauren et David s'intéressèrent eux aussi à l'image, même s'ils n'y comprenaient pas grand-chose. Toutes les zones montrées à l'écran n'étaient pas représentées de la même couleur, et une masse nettement plus sombre que les autres se remarquait plus particulièrement.
Lauren sentit son anxiété revenir à la charge lorsque la femme assise derrière les moniteurs laissa échapper un sifflement médusé : " Bon sang, vous avez vu ça ?
- Qu'est-ce que c'est ? ", demanda David, qui pressentait lui aussi que cet intérêt soudain ne présageait rien de bon. " Il y a un problème ? "
L'homme posa le doigt sur la zone plus foncée : " C'est même plus qu'un problème. ", répondit-il. Il paraissait à la fois incrédule et fasciné.
" C'est quoi, au juste ? ", questionna Patricia Hartling, agacée de ne pas être mise dans la confidence. " Un implant ? Une mutation ?
- Non. Vous voyez ça ? C'est une lésion circonscrite au lobe temporal droit.
- Une lésion ? Comment ça, une lésion ? "
L'agent fédéral avait toujours été excédée par le jargon employé par les médecins, et il lui arrivait même de se demander comment ils arrivaient à comprendre leurs propres paroles. Elle aurait peut-être eu plus de chance s'il lui avait fallu déchiffrer un texte en chinois ou en russe.
La femme rousse intervint elle aussi, détachant à regret les yeux de l'écran, et elle se chargea d'apporter une traduction aux propos obscurs de son collègue : " Ça ressemble à une tumeur, si vous préférez. "
Lauren s'était attendue à tout, mais ce simple mot manqua de la faire défaillir.
" Mon Dieu ! ", murmura-t-elle, incapable de pouvoir prononcer autre chose. " Elle a…un cancer ?
- C'est là que ça se complique et que ça devient totalement incroyable. ", répondit la femme, reportant à nouveau son attention sur le moniteur. " La tumeur est bien là, mais elle semble comme nécrosée. On dirait que ses effets ont été court-circuités. Mais ce n'est pas possible…
- Peut-être qu'elle a été soignée. ", hasarda David, lui aussi abasourdi par ce qu'ils venaient d'apprendre. " Elle suivait peut-être un traitement…
- Il aurait fallu qu'il soit bigrement efficace pour la neutraliser complètement. ", fit entendre l'homme en blouse blanche. Il secoua la tête, pour mieux reconnaître qu'il n'y comprenait rien : " C'est incroyable ! Franchement, je ne vois pas quoi dire d'autre… C'est…stupéfiant !
- Elle devrait déjà présenter des symptômes ? ", questionna David.
L'homme se débarrassa de ses lunettes, comme si elles entravaient sa réflexion, et il posa sur ses interlocuteurs un regard de myope : " À ce stade, elle ne devrait même plus être là. ", leur confia-t-il. " C'est miraculeux. Vraiment. "
Peut-être pas tant que ça, faillit répondre Lauren.
Elle venait tout juste de se souvenir d'une autre phrase prononcée par l'homme dont elle avait fait la connaissance bien malgré elle, un jour auparavant. Lorsqu'elle lui avait reproché d'être à l'origine des malheurs de Kathy et de l'avoir considérée comme un simple animal de laboratoire, il avait protesté à sa manière, en formulant une réponse qu'elle n'avait tout d'abord pas réussi à interpréter.
Kathy me doit beaucoup, lui avait-il affirmé.
Elle considéra encore l'image affichée sur le moniteur, et elle fut obligée d'admettre que sur ce point au moins, il ne lui avait pas menti…
À SUIVRE