DISSIMULATIONS
Saison 1 - épisode 08
par Miranda Wolf
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Cela faisait longtemps que Lauren Walters ne s'était pas sentie aussi désemparée ; certes, l'apparition de Kathy avait transformé la majeure partie de son existence, bouleversant des principes qu'elle n'aurait jamais songé à remettre elle-même en question. Elle s'était forcée à accepter ces chambardements, motivée par le besoin qu'elle éprouvait de venir en aide à la fillette. Mais plus les jours passaient, et plus les choses paraissaient se bousculer et s'emmêler davantage. Tout avait débuté par l'assassinat d'une malheureuse infirmière qui avait juste commis l'erreur de croiser la route d'un individu armé et dépourvu de scrupules. Puis il y avait eu cette tentative d'enlèvement dont Kathy avait été la cible, et les circonstances étranges qui lui avaient permis de s'échapper. Étrange. C'était bien le terme qui convenait. En apparence, Kathy avait tout d'une enfant ordinaire, avec ses longs cheveux blonds et sa frimousse un peu boudeuse. Et pourtant, elle possédait des capacités étonnantes, des facultés qui faisaient d'elle une curiosité scientifique, un objet d'étude à part entière. C'était cela qui lui avait valu d'être constamment protégée par le FBI ; c'était aussi à cause de cela qu'elle devait subir des tests en permanence.
Lauren avait vu de quoi Kathy était capable, lorsque la petite avait accidentellement mis le feu à un vieux canapé, le transformant ainsi en une carcasse carbonisée. Cela l'avait effrayée, c'était vrai, mais elle avait fini par s'y faire. Elle s'était aussi habituée à vivre dans l'ombre de cette inquiétante organisation baptisée Athena, et qui était manifestement à l'origine de toute l'affaire. Elle se surprenait souvent à regarder par-dessus son épaule lorsqu'elle marchait dans la rue, et elle hésitait toujours avant d'aller ouvrir lorsque quelqu'un se présentait à son domicile. Ça n'avait rien de très agréable, mais dans un sens, c'était le prix à payer si elle voulait continuer à soutenir Kathy. Et elle ne se sentait pas le courage de l'abandonner, maintenant que la fillette lui avait accordé sa confiance. Fort heureusement, elle n'était pas la seule à se préoccuper du sort de la petite. David Shelton aussi s'inquiétait pour elle ; c'était lui qui l'avait recueillie au bord d'une autoroute, et il ne s'était jamais détourné d'elle, pas même lorsque la situation avait commencé à se compliquer. Il ne s'était pas effacé lorsque le FBI avait demandé à reprendre l'enquête, comme il aurait été censé le faire. Au contraire, il s'était impliqué davantage et avait réussi à imposer sa présence aux fédéraux. Bien sûr, le dossier l'intriguait, et il souhaitait découvrir ce qui se cachait sous tous ces mystères. Mais Lauren savait bien que ce n'était pas là que résidait sa principale motivation : ce qu'il voulait avant toute chose, c'était venir en aide à Kathy et mettre autant de distance possible entre elle et ceux qui l'avaient utilisée comme un vulgaire cobaye, la privant d'une enfance normale et sereine.
Jusqu'à présent, la situation s'était présentée assez simplement. Mais maintenant, Lauren n'était plus très sûre de savoir où elle en était. Assise devant une tasse de café, elle ne cessait de repenser à ce qu'avait révélé le scanner que Kathy avait passé sur l'insistance de Patricia Hartling. Et surtout, elle ne cessait de revoir cette tache sombre, cette lésion qui, d'après les spécialistes présents au moment de l'examen, ne pouvait être qu'une tumeur nécrosée. Les médecins avaient été formels : Kathy avait eu un cancer du cerveau, probablement un médulloblastome. Et elle avait été miraculeusement guérie. Les diverses analyses qu'elle avait subies le prouvaient : toute trace de la maladie avait disparu, et sans cette IRM, jamais personne n'aurait pu deviner qu'elle avait un jour souffert d'un mal aussi grave. La nouvelle avait ébahi tout le monde, et même Patricia Hartling était restée muette durant tout le trajet qui les ramenait au siège du FBI. Elle n'avait retrouvé l'usage de sa voix que pour informer Lauren et David de ses intentions : " Je vais reconduire Kathy en lieu sûr ; il faudra que je parle de tout ça au directeur-adjoint, pour savoir ce que nous devons faire de cette information. "
Kathy avait docilement suivi l'agent fédéral, et David avait proposé à Lauren d'entrer dans un café. Elle n'avait pas décliné l'offre, mais elle n'avait pas encore touché à sa tasse, malgré les dix minutes qui venaient de s'écouler.
" Votre cappuccino va finir par se transformer en iceberg. ", lui fit soudainement remarquer David.
Cette réflexion la ramena à la réalité, mais elle ne parvint pourtant pas à chasser de son esprit toutes les interrogations qui n'avaient de cesse de la tourmenter. Elle aurait voulu avoir la force de les repousser, ou tout au moins de les mettre provisoirement entre parenthèses, mais elle finit par capituler et formula la question qui la tracassait le plus :
" Qu'est-ce que ça veut dire, d'après vous ? "
David considéra brièvement le fond de café qui restait dans sa propre tasse, puis il repoussa légèrement la soucoupe, manifestement perplexe : " Je n'en sais trop rien. ", reconnut-il. " Sincèrement, j'aimerais pouvoir croire qu'il ne s'agit que d'une méprise…
-Mais ce n'est pas le cas. ", déclara Lauren. " Ils étaient parfaitement sûrs de ce qu'ils affirmaient.
-C'est vrai. Et c'est précisément ce qui me gêne. D'accord, nous avons la preuve qu'Athena possède des connaissances scientifiques très élaborées…mais j'ai quand même du mal à croire qu'ils seraient capables d'enrayer un cancer de ce type ! Vous imaginez un peu tout ce que cela supposerait ? Ce serait une avancée considérable pour la recherche… Et puis leurs activités ne semblent pas vraiment tournées vers la médecine. Vraiment, je n'y comprends rien !
-Alors nous sommes dans le même cas. ", observa Lauren. " Et Patricia Hartling n'a pas l'air plus avancée que nous, d'ailleurs. Qu'est-ce qu'ils feront de cette nouvelle donnée, d'après vous ?
-Les fédéraux ? Ils risquent sûrement de changer leurs priorités.
-Comment ça ? De quelle façon ?
-Avant d'éliminer Athena, comme ils semblent le souhaiter, il est possible qu'ils cherchent à comprendre comment ils ont réussi ce tour de force.
-Mais ça ne change pourtant rien à la menace que représente Athena. ", protesta Lauren, déconcertée par cette éventualité. " Cette organisation est dangereuse, nous en avons déjà eu la preuve. Et ils sont tout de même à l'origine des particularités de Kathy.
-C'est vrai. Mais s'ils ont réellement réussi à la débarrasser d'un cancer, le gouvernement voudra forcément savoir comment. Ils ne pourront pas mépriser une avancée aussi considérable, c'est certain.
-Et s'ils y étaient pour rien ? Si… Si c'était simplement l'organisme de Kathy qui avait fait obstacle à la maladie ? Après toutes les modifications génétiques qu'elle a dû subir, ça n'aurait rien de très surprenant, vous ne trouvez pas ? "
David esquissa un sourire : " J'admets que ce genre de notions me dépasse totalement. Mais j'imagine que le FBI se chargera de passer en revue toutes les possibilités avant d'aller plus loin. L'enjeu est bien trop important pour qu'ils foncent sans réfléchir.
-Ce qui veut dire que Kathy devra subir de nouveaux tests ? "
Cette fois, David soupira : " Oui, j'en ai bien peur.
-Je me demande si ça finira un jour. ", lui confia Lauren.
" Essayez de voir l'aspect positif de la chose. ", lui conseilla-t-il. " Les fédéraux cherchent à comprendre Kathy ; Athena devait surtout chercher à détourner ses capacités…
-Je doute que Kathy discerne la nuance. ", déclara Lauren, tout de même perplexe.Perplexe, Patricia Hartling l'était elle aussi, mais pas pour les mêmes raisons. Elle croyait tout connaître des spécialités d'Athena, mais ce qu'elle avait appris grâce à ce scanner prouvait que ce n'était pas le cas. Certes, elle avait demandé cette IRM pour déceler une éventuelle anomalie physique chez Kathy…mais elle ne s'était pas attendue à ce genre de révélation.
Une tumeur au cerveau. Un cancer, en résumé. Et très coriace, en plus, d'après ce qu'elle en savait. Si elle n'avait pas vu par elle-même cette masse sombre affichée à l'écran, elle aurait sans doute eu du mal à y croire. Mais le problème était là, justement : elle l'avait vue. Et elle ne pouvait pas remettre en cause le diagnostic des deux spécialistes qui avaient procédé à l'examen : le Bureau avait choisi des experts, des professionnels renommés qui savaient parfaitement de quoi ils parlaient et qui, en toute logique, n'avaient pas pu se tromper.
Une fois de plus, Patricia essaya de regrouper les informations qu'elle possédait sur l'organisation qu'elle était supposée détruire. D'ordinaire, elle avait l'impression que la liste était interminable ; mais maintenant, elle commençait à la trouver incomplète. Et il y avait plus contrariant encore : l'ampleur de cette découverte était telle qu'il y avait fort à parier que le Ministère de la Santé allait mettre son grain de sel dans l'histoire. Ce n'était pas vraiment une perspective qui l'enthousiasmait, mais elle savait par avance qu'elle n'aurait pas le droit de protester.
Après avoir placé Kathy sous la responsabilité des agents chargés de sa protection, Patricia avait retrouvé le chemin du building fédéral et s'était directement rendue à l'étage qui l'intéressait. Elle n'avait même pas pris le temps de frapper et avait vivement poussé la porte sur laquelle figurait une petite plaque métallique qui indiquait que les lieux étaient occupés par le directeur-adjoint. Elle s'était alors retrouvée face à face avec la secrétaire d'Edgar Rush : c'était une femme grassouillette qui prenait son rôle très au sérieux et qui n'appréciait pas beaucoup les intrusions de ce type. Elle avait lancé à Patricia un regard vindicatif et avait ouvert la bouche pour manifester sa désapprobation. Mais l'agent Hartling avait été la plus rapide : " Il est dans son bureau ? ", lui avait-elle seulement demandé.
La femme avait hoché la tête, un peu abasourdie par cette attitude, et elle n'avait pas eu le temps de réagir que déjà Patricia abaissait la poignée de la porte qui donnait accès au bureau en question. La secrétaire, pleine de bonne volonté, avait essayé de l'empêcher de terminer son geste, mais elle n'y était pas parvenue, et elle s'était contenter d'emboîter le pas à Patricia pour franchir le seuil du bureau.
Un homme barbu aux cheveux gris était installé dans un grand fauteuil en cuir noir ; il tenait un combiné téléphonique dans une main, mais son regard était tourné vers elles. Ses yeux n'exprimaient pas vraiment la contrariété : il était étonné, mais pas réellement agacé. Mais cela, la secrétaire ne le remarqua pas, et elle se confondit en excuses : " Je suis désolée, Monsieur Rush, j'ai voulu lui dire que vous étiez occupé, mais…
-Ce n'est rien, Gladys. ", lui répondit-il en ébauchant un étrange sourire. Il reposa le combiné sur son socle et se leva pour aller à leur rencontre : " Vous vouliez me parler, Agent Hartling ?
-C'est exact, Monsieur. Je dois vous faire part d'une nouvelle information. Je crois que ça vous intéressera. "
Edgar Rush hocha vaguement la tête, puis il reporta son attention sur sa secrétaire, qui n'avait pas bougé d'un millimètre : " Vous pouvez retourner travailler, Gladys. Tout va bien.
-Mais… ", articula la dénommée Gladys.
" Vous avez encore du courrier à taper, je crois. ", fit remarquer le directeur-adjoint.
Sa voix n'avait pas beaucoup changé, mais son ton était devenu plus cassant, et la secrétaire fit prestement demi-tour. Elle disparut de la pièce et referma lentement la porte derrière elle ; quelques secondes plus tard, Patricia distingua le bruit de ses doigts qui parcouraient le clavier d'une machine à écrire. Edgar Rush l'entendit aussi, et il se contenta de regagner son fauteuil avant d'inviter son interlocutrice à prendre place en face de lui : " Je vous en prie, asseyez-vous… "
Patricia s'installa sur un siège nettement moins confortable que la chaise de son patron. Elle voulut commencer ses explications, mais Edgar Rush fut le plus rapide : " Est-ce que cela concerne l'enfant ? ", lui demanda-t-il seulement.
Patricia ne s'étonna pas réellement de cette clairvoyance : le FBI traitait de nombreux dossiers d'une importance vitale, mais les investigations sur Athena figuraient très probablement dans la liste des priorités, et Edgar Rush suivait de près toutes les évolutions de l'enquête.
" C'est exact, Monsieur. ", lui dit-elle. " Comme vous le savez, j'ai fait procéder à un examen supplémentaire ce matin, et ce qu'il nous a révélé est très singulier.
-Vraiment ? ", fit le directeur-adjoint, haussant un sourcil interrogateur. Il se pencha en avant et posa ses deux mains croisées sur le dessous de table qui protégeait son bureau : " Qu'est-ce que c'est ? "
Patricia lui présenta en guise de réponse deux clichés que les spécialistes qui avaient procédé à l'IRM lui avaient remis. Il n'était pas nécessaire d'avoir de grandes connaissances scientifiques pour deviner qu'il y avait sur ces images un détail troublant : la masse était volumineuse, et qui plus est, elle ressortait clairement, du fait de la différence des couleurs employées.
Edgar Rush examina le premier cliché, puis il s'intéressa au deuxième, manifestement interpellé.
" C'est étrange. ", nota-t-il finalement. " Que représente cette tache, là, juste à droite ?
-C'est ce dont je voulais vous parler, Monsieur : il s'agit d'une lésion cancéreuse.
-Vous voulez dire…une tumeur, Agent Hartling ? "
Patricia acquiesça : " Précisément. Les médecins sont formels, Monsieur : Kathy était atteinte d'une tumeur au cerveau, mais quelque chose a réussi à en entraver le développement. La lésion reste visible, mais la maladie n'évolue plus.
-En somme, vous cherchez à me dire qu'elle en a été guérie ? "
Patricia hocha de nouveau la tête, peu surprise par le scepticisme évident de son supérieur.
" Comment expliquent-ils cela ? ", lui demanda Edgar Rush, reportant son regard sur les deux clichés étalés devant lui.
" Ils ne l'expliquent pas encore. ", reconnut-elle. " D'après eux, rien n'aurait pu entraîner une guérison aussi totale. Aucun traitement ne serait capable de produire ce type de résultat… Aucun traitement officiel, bien sûr. " Elle s'attendait presque à ce que le directeur-adjoint l'interrompe, mais il n'en fit rien : il demeurait muet, et ses yeux balayaient toujours les clichés posés sur le bureau. " Manifestement, reprit-elle, Athena possède bien plus de connaissances que nous le pensions. Nous croyions que l'organisation n'était intéressée que par les modifications génétiques, mais ceci tend à prouver que nous avions tort… "
Enfin, Edgar Rush réagit : il délaissa les clichés et fixa Patricia dans les yeux.
" Que préconisez-vous, Agent Hartling ? "
L'interrogation la prit totalement au dépourvu. C'était précisément pour connaître la suite à donner à cette révélation qu'elle avait franchi le seuil de ce bureau. Elle parvint néanmoins à répondre, au bout de trois secondes de réflexion : " Je… Je crois que nous devrions revoir notre jugement, Monsieur. "
Il fronça les sourcils et se frotta le menton, songeur : " Vraiment ? Et qu'est-ce qui vous fait penser cela ? "
C'est évident, faillit-elle répliquer. Elle n'eut que le temps de retenir cette réflexion, et elle se força à dissimuler sa stupéfaction. Décidément, cet entretien prenait une tournure des plus curieuses.
" Nous aurions sûrement beaucoup à apprendre du travail d'Athena, Monsieur. ", lui répondit-elle en essayant de conserver une voix parfaitement neutre. " Bien sûr, nous devons toujours les considérer comme une menace, du fait des manipulations génétiques qu'ils pratiquent, mais nous pourrions peut-être récupérer leur savoir pour en faire profiter la science… Les chercheurs ont beaucoup de mal à trouver des remèdes efficaces contre le cancer, et ce genre de découverte pourrait…
-Oubliez ça, Hartling. "
Patricia s'interrompit net, et sa stupeur, cette fois, faillit la rendre muette. Elle rencontra une fois de plus le regard déterminé de son supérieur, et elle sut instantanément qu'elle avait bien compris les mots qu'il venait de formuler.
" Monsieur, avec tout le respect que je vous dois…
-Oubliez ça. ", répéta-t-il avec plus de rudesse. " Nous nous sommes fixés un objectif, et nous nous y tiendrons, quoi qu'il advienne. Athena est un danger à éliminer ; nous ne pouvons pas tout arrêter à cause d'une considération de ce type.
-Mais…
-Est-ce que cela vous pose un problème, Agent Hartling ? "
Si Patricia avait voulu être franche, elle n'aurait pas hésité. Oui, effectivement, cela lui posait un problème, parce que cette décision allait à l'encontre de toute logique. D'abord, elle avait été prise beaucoup trop rapidement : une telle révélation méritait qu'on y réfléchisse à deux fois avant de choisir la solution la plus appropriée. Ensuite, la justification invoquée par Rush ne sonnait pas vraiment juste. Après tout, elle n'avait jamais dit qu'il fallait laisser le champ libre à Athena. Elle avait seulement suggéré de ne pas procéder à la complète élimination de l'organisation…
Seulement, elle savait trop bien ce qui se passerait si elle décidait d'être honnête : Edgar Rush lui retirerait le dossier et le confierait à un autre agent moins scrupuleux. Elle avait trop longtemps attendu une enquête de cette ampleur ; elle n'avait pas l'intention de lâcher le morceau. Plus maintenant, en tous cas. Elle ne voulait pas faire marche arrière ; elle n'avait plus envie de travailler sur des affaires futiles. Si elle voulait faire ses preuves, il fallait qu'elle s'accommode de la décision que venait de prendre son supérieur…même si elle ne l'approuvait pas.
C'est pour cela qu'elle répondit tout le contraire de ce qu'elle pensait. Elle soutint le regard d'Edgar Rush et lui dit ce qu'elle devait lui dire : " Non, Monsieur, ça ne m'en pose aucun. "
L'expression satisfaite qui se peignit sur le visage d'Edgar Rush lui prouva qu'elle avait suivi le bon raisonnement ; elle devina également que, contrairement à ce qu'elle avait tout d'abord craint, les services du Ministère de la Santé ne seraient probablement jamais informés de cette découverte. Elle songea un instant à poser la question, puis elle y renonça et prit congé du directeur-adjoint, ayant pleinement conscience que cet entretien n'avait fait qu'augmenter le nombre des interrogations qu'elle se posait malgré elle.Marlene Barlow n'était pas allée en cours, ce jour-là, ce qui était presque une nouveauté pour elle. Normalement, elle ne restait chez elle que durant les week-ends et les vacances scolaires ; qu'il vente, qu'il neige ou qu'elle ait quarante de fièvre, Marlene trouvait toujours le courage de quitter le confort douillet de son lit pour prendre le chemin du lycée. Mais ces derniers jours, la notion qu'elle avait de la normalité s'était quelque peu altérée : sa mère avait brusquement été licenciée, sans aucun motif ; son père avait perdu son enthousiasme habituel et était devenu taciturne…et des cambrioleurs étaient venus visiter l'appartement, sans pour autant repartir avec un butin. Ils s'étaient contentés de tout retourner, de casser certains objets -la plupart n'avait aucune valeur- et s'étaient volatilisés sans laisser de trace derrière eux. Marlene n'avait qu'une vague connaissance des méthodes utilisées par les malfaiteurs ordinaires, mais elle avait dans l'idée que ce comportement n'était pas très orthodoxe.
Bien sûr, l'hypothèse avancée par son père était valable : les gangsters avaient peut-être entendu un bruit qui leur avait fait peur et avaient jugé plus prudent de prendre la poudre d'escampette. Mais tout de même… Marlene n'arrivait pas à se représenter la scène. Il y avait toujours quelque chose qui clochait. Tout cela ressemblait presque à une mise en scène grossière…ou pire : à un avis de passage.
L'attitude de Jason n'avait pas contribué à la rassurer ; il n'avait procédé à aucune constatation et n'avait même pas poussé son ex-femme à déposer une plainte au commissariat. " Le Poste ressemble à un vrai zoo, ces temps-ci. ", s'était-il contenté de dire. " Et puis il n'y a aucune trace exploitable : je crois que tu perdrais ton temps pour rien. "
Marlene avait été estomaquée lorsqu'il avait prononcé ces mots. Elle avait scruté le visage de sa mère, pour y chercher un indice montrant qu'elle partageait son étonnement, mais Naomi était restée impassible et avait seulement hoché la tête tout en continuant à remettre de l'ordre parmi les affaires que les visiteurs avaient éparpillées à droite et à gauche. Elle avait alors jeté un bref coup d'œil à son frère, en désespoir de cause : Kevin s'était assis en tailleur sur le vieux canapé et s'amusait avec la télécommande, peu désireux de s'investir dans le rangement de l'appartement.
Marlene s'était alors résolue à parler, et elle s'était arrangée pour croiser le regard de son père avant de lancer la question qui la préoccupait vraiment : " Et s'ils revenaient ? "
Jason, qui s'était agenouillé pour récupérer quelques photographies éparpillées sur le sol, avait arrêté son geste, sa bouche s'était ouverte…et il avait esquissé un pâle sourire qui, manifestement, se voulait réconfortant, mais qui n'avait fait qu'accroître le malaise de sa fille : " Ils ne reviendront pas, Marlie.
-Comment peux-tu en être aussi sûr, Papa ? ", avait-elle insisté.
Son sourire s'était un peu effacé, mais il avait tenté de conserver une voix détendue : " Simple logique : ils ont eu la frousse, alors ils éviteront de revenir dans le coin.
-À mon avis, ce sont des débutants. ", avait déclaré Kevin, sans détacher ses yeux de l'écran de la télévision. " Franchement, il faut vraiment être cruche pour flanquer le bazar partout sans rien emporter ! "
Des débutants… Marlene aurait aimé pouvoir y croire, mais sa logique personnelle l'en empêchait. Des débutants n'auraient pas réussi à crocheter une serrure avec une telle facilité. Et des débutants auraient eu beaucoup de mal à passer inaperçus. D'ailleurs, un apprenti-cambrioleur aurait probablement préféré agir en pleine nuit, pour éviter d'être repéré par des voisins curieux.
Plus elle y pensait, et plus elle en était certaine : les personnes qui avaient fracturé la porte de l'appartement n'avaient jamais eu l'intention de voler quelque chose. Ils n'avaient fait que marquer leur passage. Ce désordre n'était qu'une signature…et son père l'avait compris bien avant elle. Cela, elle en avait la conviction. Alors pourquoi mentait-il ?
Marlene avait tout d'abord pensé que son père avait simplement cherché à les rassurer. Mais elle en était de moins en moins sûre, désormais.
C'était en partie à cause de toute cette confusion que Marlene n'avait pas eu la force d'aller au lycée. Elle s'était pourtant levée tôt, comme chaque jour, et avait préparé son sac, essayant de se convaincre qu'elle s'angoissait pour rien et que rater le lycée n'arrangerait rien. Elle avait enfilé son blouson, récupéré ses affaires…mais elle n'avait pu se résoudre à refermer la porte derrière elle. Alors elle avait fait demi-tour et avait rejoint sa mère dans la cuisine. Assise sur une chaise en formica, Naomi sirotait un verre de jus d'orange tout en parcourant un journal des yeux.
" Je ne me sens pas bien. ", avait-elle annoncé. " Je crois que je vais rester ici, aujourd'hui. "
Naomi avait délaissé le journal et l'avait dévisagée, un peu surprise : " Tu as de la fièvre ?
-Non, je ne crois pas… Je… Je suis fatiguée, c'est tout. "
Était-ce encore un mensonge ? Elle n'avait presque jamais menti auparavant, mais depuis la veille, le mensonge semblait presque être devenu un réflexe. Pourtant, c'était vrai, elle était fatiguée. Elle n'avait pas dormi de la nuit, trop tourmentée pour parvenir à trouver le sommeil.
" Bien. Comme tu veux. ", lui avait dit sa mère en repliant le journal. " Tu préfères que je reste avec toi ? Je devais sortir, mais si tu ne te sens vraiment pas bien…
-Ça ira, Maman. ", lui avait-elle assuré. " Je vais aller me recoucher. Ça devrait aller mieux d'ici quelques heures. "
Naomi était donc sortie, non sans avoir reformulé sa question. Comme presque tous les matins, elle était partie en quête d'un nouveau travail. Elle faisait le tour des salons de coiffure, dans l'espoir de trouver un poste vacant, mais jusqu'à présent, ses recherches n'avaient absolument rien donné. Dernièrement, elle s'était résolue à parcourir les petites annonces des journaux locaux, mais sans plus de succès. Lorsqu'elle revenait de ces sorties, elle était souvent découragée et pleine d'amertume, mais elle recommençait le lendemain, encouragée en cela par ses enfants.
Aujourd'hui, pourtant, Marlene craignait de ne pas pouvoir remonter efficacement le moral de sa mère. Elle était elle-même bien trop abattue pour ça. Après son départ, elle avait quitté sa chambre et avait tourné en rond dans l'appartement, ressassant les événements de la veille. En vain. Les questions étaient là, mais les réponses ne paraissaient pas décidées à se manifester.
Après une demi-heure de tergiversation, Marlene décida qu'il n'y avait qu'une solution à adopter, si elle voulait mettre un terme à cette torture mentale : elle devait aller le voir. Il fallait qu'elle interroge son père. Il lui répondrait. Il hésiterait peut-être, il essaierait de se défiler…mais il finirait par capituler, pour peu qu'elle insiste suffisamment. Il n'y avait jamais eu de secrets entre eux ; il n'y avait donc aucune raison pour que cela change subitement.
Marlene ne tarda pas à s'aventurer dans la rue, résolue à s'en tenir à sa décision. Elle était tellement pressée qu'elle ne réalisa même pas qu'elle avait oublié de prendre son manteau…et à aucun moment elle n'aperçut l'homme en complet sombre qui la suivait discrètement, quelques mètres plus loin.Lauren Walters venait juste de terminer son cappuccino lorsque la porte du café s'ouvrit en grand, cédant le passage à Patricia Hartling. L'agent fédéral passa les lieux en revue avant de se diriger vers leur table, et elle se laissa tomber sur une chaise, visiblement agacée. Elle ne prononça aucun mot et se contenta de tirer une cigarette d'un étui ; elle allait en approcher son briquet lorsqu'une serveuse surgit miraculeusement à ses côtés, le doigt pointé en direction d'un panonceau accroché au mur : " Désolée, Madame. Cet établissement est interdit aux fumeurs. "
Patricia lui lança un regard qui aurait pu fendre un chêne en deux, mais la serveuse demeura impassible. La jeune femme fut donc forcée de renoncer à sa cigarette, et elle rangea le tout dans son sac, non sans avoir résumé à mi-voix ce qu'elle pensait de cette interdiction.
La serveuse ne s'en formalisa pas et lui adressa un immense sourire empreint de professionnalisme : " En revanche, reprit-elle, je peux prendre votre commande. Vous désirez boire quelque chose ?
-Un grand café noir. ", lui répondit sèchement Patricia. " Très fort, et sans sucre. "
La barmaid griffonna quelques mots sur son carnet et disparut tout aussi rapidement qu'elle était apparue, pour revenir quelques minutes après. Elle déposa une tasse fumante devant Patricia avant d'aller s'occuper d'un autre client. L'agent fédéral jeta un autre regard morose à la pancarte, puis elle maugréa, considérant son café :
" Ça ne doit pas être mon jour. La cigarette nuit gravement à la santé… Les voitures aussi polluent ; ce n'est pas pour autant qu'on les laisse au garage !
-Qu'est-ce qui s'est passé ? ", s'enquit Lauren.
" Rien. ", lui répondit Patricia, toujours aussi acerbe. " Pourquoi se serait-il passé quelque chose ?
-Vous avez parlé à votre supérieur ? "
Cette fois, l'interpellée haussa franchement les épaules : " Disons plutôt que j'ai monologué.
-Il n'a pas réagi ? ", s'étonna David.
Patricia avait établi sa propre réglementation, et le premier article lui interdisait formellement de discuter de son travail avec des civils. Les agents du FBI étaient tous soumis à une obligation de réserve, et il valait mieux que certains renseignements ne s'éloignent pas trop des murs du building fédéral. Cependant, elle décida d'oublier provisoirement cet impératif : " Il ne juge pas utile de tenir compte de cette donnée. Mes ordres restent inchangés. ", annonça-t-elle après avoir avalé une grande gorgée de son café. " Il n'a même pas attendu le rapport des spécialistes pour prendre sa décision.
-Vous pensiez que cette découverte aurait pu modifier votre mission ?
-Je croyais au moins qu'il y réfléchirait. ", reconnut Patricia Hartling. " J'admets que ça ne change rien à la menace qu'incarne Athena, mais s'ils possèdent réellement une connaissance médicale de cette ampleur, nous pourrions en tirer un certain avantage… Jusqu'à aujourd'hui, nous pensions qu'ils s'amusaient seulement à faire des manipulations génétiques douteuses, pour obtenir des individus sortants complètement de l'ordinaire…mais ils ont visiblement d'autres cordes à leur arc !
-Est-ce qu'il a paru surpris ? "
Lauren et Patricia adressèrent à David le même regard interrogateur, et l'inspecteur explicita sa question : " Votre supérieur, est-ce qu'il vous a semblé surpris lorsque vous l'avez mis au courant de cette nouvelle découverte ?
-Oui. ", répondit-elle après un instant de réflexion.
Elle se remémora l'air stupéfait d'Edgar Rush, tandis qu'il examinait les deux clichés qu'elle lui avait confiés, et cela l'incita à confirmer ses dires : " Oui, je pense qu'il était réellement étonné. Pourquoi ? À quoi pensez-vous, au juste ?
-Je crois que vous l'avez déjà deviné. "
L'agent fédéral confirma qu'il avait raison : " Si vous cherchez à insinuer…
-À votre place, je regarderais les choses en face, Agent Hartling : vous ne connaissez qu'une partie du dossier. Vos supérieurs vous ont dit tout ce que vous aviez besoin de savoir pour le bon déroulement de votre enquête, mais pas davantage. Et je suis prêt à parier que le dossier qu'ils gardent jalousement dans leurs tiroirs est nettement plus épais que celui qu'ils vous ont confié.
-Ce n'est probablement pas faux. ", admit-elle. " Mais c'est légitime.
-Alors pourquoi paraissez-vous choquée par la réaction du directeur-adjoint ? ", lui demanda Lauren.
" Je n'ai jamais prétendu être choquée. ", se défendit-elle aussitôt. " N'essayez pas de me faire dire ce que je n'ai pas dit ! Je sais parfaitement à quoi vous pensez, tous les deux, mais laissez-moi vous dire une bonne chose : vous vous égarez complètement. Notre ennemi s'appelle Athena. Il n'y a pas à chercher plus loin…
-Personne n'a prétendu le contraire. ", remarqua calmement David.
" Tant mieux. ", déclara-t-elle froidement. " Nous sommes d'accord. "
Elle vida d'un trait le café qui restait au fond de sa tasse, et elle allait s'éloigner de la table lorsque Lauren l'interpella de nouveau : " Au fait, j'aimerais passer un peu de temps avec Kathy. Est-ce que ce serait faisable ?
-Sûrement. ", répondit-elle sans même se retourner.
Elle ne précisa rien de plus, et elle sortit de l'établissement, courant presque. À peine était-elle dehors qu'elle s'empressait d'allumer une cigarette.
" C'est absurde. ", marmonna-t-elle pour elle-même. " Totalement absurde. "
Mais elle se rendit compte, en prononçant ces mots, qu'elle n'était pas vraiment de cet avis…Marlene avait tout d'abord cru que son père n'était pas chez lui, et curieusement, cela l'avait presque soulagée. Puis la porte s'était entrouverte, et le visage mal rasé de Jason Barlow était apparu dans l'encadrement ; ses traits étaient tendus, et son regard traduisait une réelle inquiétude.
Il l'avait regardé bizarrement, et pendant une seconde, Marlene avait eu l'affreuse impression qu'il ne l'avait pas reconnue. Lorsqu'il avait ouvert la bouche, elle s'était presque attendue à ce qu'il lui demande son nom. Mais c'était une autre phrase qu'il avait prononcée, presque plus blessante : " Marlene ? Qu'est-ce que tu viens faire ici ? "
Elle secoua les épaules, se sentant brusquement confuse : " Je… Je voulais juste te parler, Papa. Je te dérange ? Tu as de la visite ?
-Tu devrais être au lycée, Marlie. "
Ce n'était pas un vrai reproche, mais le ton qu'il avait employé ne valait guère mieux. En un instant, Marlene sentit toute son assurance fondre comme neige au soleil ; elle eut le sentiment d'être redevenue une petite fille maladroite et timorée.
" Je ne me sentais pas très bien. ", plaida-t-elle.
" Alors tu n'aurais pas dû sortir. On reste chez soi, lorsqu'on est malade. "
Marlene se força à repousser les larmes qui commençaient à lui brûler les yeux. Elle ne savait pas vraiment ce qui lui faisait le plus mal : l'attitude de son père, qui ne l'avait pas encore invitée à entrer et se contentait de lui parler comme si elle n'avait été qu'une vulgaire démarcheuse, ou bien le mensonge qu'elle venait de lui répéter.
" Je peux entrer ? ", finit-elle par demander timidement.
Les yeux de Jason s'écarquillèrent ; il considéra tour à tour la porte qu'il maintenait toujours entrebâillée, puis sa fille, immobile sur le palier. Il sembla soudain réaliser que ce comportement n'avait rien de très conventionnel, et il s'écarta brutalement, ouvrant la porte en grand pour la laisser passer. Il referma précipitamment le verrou derrière elle, et il alla s'asseoir dans un fauteuil, l'air presque penaud. Marlene ne fut pas longue à apercevoir la cause de son embarras : elle repéra immédiatement les cannettes de bière qui s'entassaient sur la table basse, et elle réalisa tristement qu'elle s'attendait à ce genre de spectacle.
Son père surprit son regard, et il grimaça ce semblant de sourire qu'elle détestait de plus en plus : " Ça fait négligé, hein ? J'ai reçu quelques copains, et je n'ai pas eu le temps de remettre de l'ordre… "
Il mentait, évidemment. Mais n'était-ce pas normal, dans un sens ? Un mensonge pour un mensonge…
Elle détourna ses yeux des canettes vides et rassembla son courage : " Papa, qu'est-ce qui t'arrive ? "
Le sourire artificiel de son père s'effaça, comme si une main invisible venait soudainement de le faire disparaître à l'aide de quelque gomme magique : " De quoi veux-tu parler ? Tout va bien, voyons…
-Ce n'est pas vrai. ", rétorqua-t-elle, prise d'un brusque accès de colère. " Tu mens. Je sais bien que ça ne va pas. Tu as des problèmes, c'est ça ? C'est ton travail, peut-être ?
-Puisque je te dis que ça va ! "
Lui aussi avait haussé la voix. Marlene comprit qu'ils n'allaient pas discuter : quand on commence à hurler, la discussion tourne inévitablement à la dispute. Elle aurait voulu pouvoir éviter ça, mais il était trop tard pour reculer. Son ressentiment était bien trop envahissant pour qu'elle parvienne à le faire taire. Maintenant qu'elle avait ouvert les vannes, elle n'arrivait plus à les refermer.
" Tu as changé, Papa. Tu ne m'avais jamais menti, avant. Tu me disais toujours la vérité. Et maintenant…on dirait que tu ne sais faire que ça ! Ces bières, c'est toi qui les as bues, n'est-ce pas ?
-Marlene, je ne te permets pas…
-Et notre appartement ? Pourquoi as-tu dit à Maman qu'il n'était pas utile qu'elle porte plainte ? Tu sais déjà ce qui est arrivé, c'est ça ? Tu connais déjà l'identité des coupables ? Qui c'est ? Qu'est-ce qui se passe, Papa ?
-Ça suffit, maintenant ! "
Jason s'était levé de son fauteuil, et il paraissait si menaçant, tout à coup, que Marlene obtempéra instinctivement. Sa fureur disparut, immédiatement remplacée par les larmes : " S'il te plait, dis-moi ce qu'il y a…
-Mes problèmes ne regardent que moi. ", répondit-il, criant toujours.
" Mais je veux t'aider ! ", bredouilla-t-elle entre deux sanglots.
" Alors évite de te mêler de ce qui ne te regarde pas. ", répliqua-t-il durement.
" Papa, s'il te plait…
-Tu as compris, Marlie ? " Il était si énervé qu'il ne paraissait pas avoir remarqué qu'elle pleurait. " Sors d'ici, si tu veux vraiment me rendre service…
-Papa…
-FICHE LE CAMP, MARLENE ! ET PLUS VITE QUE ÇA ! "
Ses pleurs cessèrent d'eux-mêmes, tant elle était éberluée par cette attitude. Que son père refuse de lui parler, c'était compréhensible. Blessant, mais compréhensible tout de même. Mais qu'il la mette à la porte… Il s'avança d'un pas, le doigt pointé en direction de la sortie, et Marlene recula machinalement avant de faire volte-face pour s'enfuir en courant. Elle dévala les marches à toute allure et manqua de renverser un vieil homme qui s'apprêtait à entrer dans l'immeuble ; elle traversa la route sans même s'assurer que la voie était libre, et elle n'arrêta sa course qu'au bout de quelques mètres, le souffle court. Elle se laissa choir sur un banc, se prit la tête entre les bras…et se remit à pleurer, sans se soucier des passants qui l'observaient avec une certaine insistance.
Ce fut une voix féminine qui la ramena à la réalité : " Vous allez bien, Mademoiselle ? "
Elle releva la tête, essuya maladroitement ses joues ruisselantes de larmes et se retrouva face à une afro-américaine d'une trentaine d'année qui la considérait avec bienveillance. Marlene s'obligea à sourire et acquiesça, se sentant parfaitement incapable d'articuler une syllabe sans se remettre à sangloter. La femme ne parut pas réellement convaincue, mais elle n'insista pas, et Marlene lui en fut grandement reconnaissante. Elle la regarda se perdre dans la masse des piétons qui allaient et venaient de chaque côté de la rue, puis elle se remit debout ; elle ne devait pas se laisser abattre, après tout. Il fallait qu'elle trouve un autre moyen.
Mais lequel ?
Elle resta un moment figée sur place, puis la solution s'imposa à elle, et elle se maudit de ne pas y avoir penser plus tôt. Une seule personne serait en mesure de lui venir en aide. Une personne qui côtoyait quotidiennement son père, et qui aurait forcément connaissance de ses ennuis.
Marlene jeta un coup d'œil à sa montre avant de se remettre à marcher, cherchant à oublier la voix vibrante de colère de son père. Elle n'avait toujours pas remarqué l'homme au costume sombre qui veillait à ne pas la perdre de vue, et qui suivait consciencieusement ses pas.David Shelton et Lauren Walters avaient quitté le calme du café peu de temps après le départ de Patricia Hartling, pour retrouver l'agitation quotidienne de l'avenue. La psychologue avait regagné sa voiture, garée sur un parking situé à quelques rues de là, mais elle avait hésité au moment de mettre le moteur en route et avait finalement renoncé à rentrer chez elle. Certes, l'heure du déjeuner approchait, mais Lauren décida de l'ignorer : au lieu de cela, elle claqua la portière de son véhicule, s'engagea sur un passage clouté et prit le chemin de la bibliothèque municipale. Elle était décidée à parfaire ses connaissances sur les tumeurs au cerveau ; les rares informations qu'elle détenait sur cette maladie étaient très générales, et elle avait l'intention de combler ses lacunes, afin de mieux se représenter de quoi il était réellement question.
À cette heure de la journée, la bibliothèque était presque déserte, et les employés qui restaient n'affichaient pas un air spécialement réjoui. Lauren décida de se passer de leur aide et se dirigea vers l'un des ordinateurs installés à proximité des rayonnages. L'informatique s'était depuis longtemps substitué à l'homme, et ces bornes interactives en étaient la preuve : il suffisait de lancer une recherche pour recevoir en retour une liste complète des ouvrages disséminés aux quatre coins de la salle ; une petite carte permettait même de localiser plus facilement le volume convoité. La manœuvre ne prenait pas plus d'une minute, pour peu qu'on parvienne à bien cerner le sujet de la requête.
Lauren recopia quelques titres sur un morceau de papier avant de se diriger vers la section voulue. De grosses lettres noires placardées sur le haut des étagères délimitaient l'espace, et la jeune femme s'arrêta bientôt devant un meuble uniquement occupé par des livres ayant trait à la médecine. Elle en sortit une première reliure et alla s'asseoir à une table située à proximité, résolue à ne ressortir de la bibliothèque qu'après avoir recueilli un maximum de renseignements sur le sujet.David marqua un temps d'arrêt lorsque les portes de l'ascenseur s'ouvrirent pour lui céder le passage : quelqu'un s'était assis devant la porte de son appartement, à même le sol. De là où il était, le policier n'arrivait qu'à distinguer une masse de cheveux sombres et un pull-over rouge. Manifestement, l'individu n'avait pas entendu le bruit provoqué par l'ouverture des portes de l'élévateur, et David ne songea même pas à se méfier : la posture même de ce visiteur imprévu indiquait qu'il ne représentait pas une menace. Ses épaules étaient courbées, sa tête baissée, et pendant un instant, l'inspecteur se demanda si l'inconnu ne s'était tout simplement pas endormi en l'attendant. Il s'approcha donc, et il sut qu'il s'était trompé lorsque l'autre sursauta et leva la tête pour le regarder.
Machinalement, David fit un pas en arrière en reconnaissant son visiteur…qui, en vérité, était une visiteuse. Il connaissait bien Marlene Barlow, pour l'avoir souvent rencontrée en compagnie de Jason. Il lui arrivait parfois de passer au commissariat après la fin des cours, juste pour embrasser son père et prendre de ses nouvelles. C'était d'ordinaire une adolescente très vive, pleine de vie et de gaieté, l'incarnation même de la bonne humeur ; Jason ne perdait d'ailleurs jamais une occasion de parler de sa fille. " Je me demande parfois d'où Marlie tient son intelligence ! ", lui avait même confié Jason sur le ton de la plaisanterie. " Je te jure, vieux, par moments, j'ai presque l'impression qu'il y a eu une erreur à la maternité ! Si c'est génétique, alors c'est que ça a sauté une génération ! "
Il fallait bien admettre que Marlene avait beaucoup d'allure ; son allégresse coutumière ne l'empêchait pas de faire preuve d'un sérieux surprenant, et lorsqu'elle prenait la parole, c'était toujours pour tenir des propos cohérents et étonnamment justes.
David mit un moment avant d'accepter l'idée qu'il ne s'était pas fourvoyé : Marlene semblait avoir vieilli de dix ans, et son visage ressemblait presque à un masque étrangement terne. Ses traits, habituellement si expressifs, s'étaient décomposés sous l'effet de la fatigue, et ses yeux avaient perdu tout leur éclat. La jeune fille soutint son regard et se releva doucement, sans un mot, les mains perdues dans les manches de son pull-over. David réalisa brusquement que Marlene ne portait pas de manteau et que la température extérieure était assez basse pour qu'elle risque d'attraper froid ; la première chose qu'il fit fut donc d'ouvrir la porte de son appartement. Marlene ne tarda pas à s'y engouffrer, toujours aussi muette, et David comprit que c'était à lui d'entamer la conversation : " Tu veux que je te serve quelque chose à boire ? ", lui proposa-t-il seulement.
Marlene secoua lentement la tête, puis elle se décida à parler.
" Qu'est-ce qui se passe avec mon père ? "
David ne fut pas réellement surpris par la question : il n'y avait qu'une façon de justifier la présence de Marlene Barlow devant son domicile. Malgré tout, il ne trouva aucune réponse toute faite à formuler : " Je pense que c'est à lui qu'il faudrait poser la question…
-C'est ce que j'ai fait ce matin. ", lui répondit-elle, tandis que des larmes commençaient à rouler le long de ses joues. " Je suis allée le voir, je lui ai demandé de me dire ce qui n'allait pas, mais…il… " Elle prit une profonde aspiration, comme si elle avait peur de ne pas réussir à achever sa phrase : " Il n'a rien voulu me dire. Il m'a… Il m'a dit de le laisser tranquille. Et il m'a mise à la porte ! J'ai même cru…qu'il allait me frapper, tellement il était furieux ! " Marlene s'interrompit aussitôt, frappée par la portée de ses propres paroles. Était-ce vraiment l'impression qu'elle avait eue, finalement ? De quoi avait-elle eu peur, précisément ? De l'obstination de son père, ou de la manière dont il s'était avancé vers elle en vociférant ? Elle refusa d'y penser davantage et se força à reprendre le contrôle de sa voix : " Je cherchais seulement à l'aider. ", poursuivit-elle. " C'est tout ce que je voulais. Je sais bien qu'il a des problèmes ; il ne veut pas le dire, mais tout tourne de travers, ces derniers temps, et je crois qu'il sait d'où viennent tous nos ennuis.
-Quels ennuis ? ", s'enquit David.
Marlene posa sur lui des yeux pleins de larmes : " Il ne vous a rien dit, à vous non plus ? "
Brusquement, et même s'il n'y avait aucune raison à cela, David se sentit un peu coupable. Marlene était venue le voir parce qu'elle espérait qu'il serait en mesure de l'aider, et en fait, il en était tout simplement incapable.
" Jason et moi, nous sommes un peu fâchés. ", confessa-t-il, sans réussir à savoir d'où lui venait cet étrange sentiment de gêne qu'il éprouvait lorsqu'il mentionnait ce fait.
Les yeux de Marlene s'écarquillèrent tant qu'ils semblèrent vouloir sortir de leurs orbites :
" Alors vous…vous ne savez vraiment rien ? Vous n'avez rien remarqué ? Il ne vous a pas semblé bizarre ? Vous…Vous n'avez pas vu qu'il buvait et qu'il n'arrêtait pas d'être sur ses gardes ? " Elle ne parvenait plus à interrompre le flot des interrogations qui se bousculaient dans son esprit : " Pourquoi êtes-vous fâchés ? Qu'est-ce qu'il a fait ? C'est par rapport à son travail ?
-Marlene… Je crois vraiment que c'est ton père qui serait le mieux placer pour te répondre.
-Mais il ne veut rien me dire ! Il ne veut même plus me voir ! Il nous cache quelque chose, quelque chose de très grave ! Et la situation empire de jour en jour ! D'abord, c'est ma mère qui a été mise à la porte, sans raison… Après, il y a eu ce cambriolage… Et il s'est mis à boire. Il dit que c'est faux, mais je sais qu'il ment. Il nous ment sans arrêt, maintenant !
-Tu as parlé d'un cambriolage ? ", répéta David, sidéré.
Marlene acquiesça : " Quelqu'un s'est introduit dans notre appartement alors que nous étions absents. ", expliqua-t-elle. " Moi, j'ai du mal à croire que c'était vraiment un cambrioleur, parce que rien n'a été volé…et Papa nous a dit que ça ne servirait à rien de porter plainte. C'est peut-être idiot, mais…j'ai l'impression qu'en fait, il savait déjà qui était le responsable ! "
Impression partagée, faillit approuver David. Évidemment, Jason ne devait avoir eu aucun mal à deviner l'identité des intrus. Il se souvint de la panique qui avait saisi son ancien équipier lorsqu'il avait mentionné les menaces d'Athena ; il se remémora également la remarque de Lauren Walters, lorsqu'elle lui avait signalé que Jason Barlow, finalement, n'était qu'une victime supplémentaire de l'organisation. Cette pensée aurait pu atténuer sa colère, et pourtant, ce n'était pas le cas : Jason était peut-être une victime, mais il n'avait rien fait pour se sortir de ce statut. Au contraire : il s'était laissé dépassé par les évènements en espérant que la situation finirait par se rétablir, et il paraissait s'y enfoncer de plus en plus, si ce que disait Marlene était exact.
L'adolescente l'observait toujours, et il était évident qu'elle avait déjà deviné qu'il s'apprêtait à lui dissimuler la vérité. " S'il vous plait, dit-elle d'un ton presque suppliant, j'aimerais comprendre ce qui ne va pas, pour pouvoir l'aider… Alors si vous savez quelque chose… "
David hésita : il ne se sentait pas le courage de lui raconter toute l'histoire. Ce n'était pas uniquement parce qu'il craignait de lui exposer un récit trop abracadabrant pour être convaincant ; c'était aussi et surtout parce qu'il redoutait les conséquences que pourrait entraîner la décision qu'il prendrait. Le fait que Marlene soit la fille de Jason Barlow, l'homme qui avait contracté une dette envers Athena, rendait sa situation suffisamment inconfortable pour qu'il l'aggrave davantage.
Marlene n'eut pas de mal à interpréter ce silence prolongé, et son abattement parut se renforcer.
" S'il vous plait… ", répéta-t-elle dans un murmure.
David se força à la regarder en face : " Je suis navré, Marlene. Si ton père ne veut rien te dire, c'est parce qu'il a ses raisons. Je ne peux pas prendre cette responsabilité. C'est à lui de t'en parler, pas à moi. "
Sur le coup, il crut qu'elle avait compris et qu'elle allait bien réagir à cette déclaration ; il sut qu'il s'était montré trop optimiste lorsque l'adolescente fit volte-face et s'enfuit en courant, claquant la porte de l'appartement derrière elle. Il n'aimait pas ce qu'il venait de faire, mais il espérait malgré tout avoir pris la bonne décision.
À SUIVRE